‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 5 sur 91 · DIV'NUIT · texte numérisé non relu

DIV'NUIT

« Notre sommeil fut long et paisible; je me réveillai la première, et, après avoir ramassé toutes nos provisions , j'appelai ma compagne , et lui demandai ce qu'elle voulait faire, si elle connaissait son chemin , et de quel coté elle voulait diriger ses pas. «Où d vous plaira , me répondit-elle, car je ne vous quitterai pas. »

« Cette résolution ne s'accordait pas tout-à-fàit avec mon projet ; je ne voulais pas me faire connaître, et il y avait bien lieu de craindre que ma compagne tôt ou tard ne découvrît mon sexe. Je m'attachai donc à prendre toutes les précautions, imaginables. Après nous être munies d'un bon dér

jeûner, ma compagne se couvrit des habits de l'esclave et essaya de monter sur son cheval ; mais , comme elle ne pouvait s'y tenir , parce qu elle n'avait jamais appris l'équitation , je la pris en croupe derrière moi, ses bras étaient passés autour de ma ceinture , et je lui défendais de les lever davantage sous prétexte qu'elle me ferait tomber, mais vous imaginez bien , glorieux sulthan , que j'avais d'autres motifs.

« Comme nous ne connaissions pas les routes , il fallut nous laisser conduire par notre cheval : au bout de quelques jours d'une marche pénible à travers des déserts immenses , nous manquâmes de provisions. Je me mis à chasser , et rapportai plusieurs bêtes qui nous furent d'une grande utilité pour exister; faute de feu , nous fûmes sur le point de les manger crues; mais le besoin rend industrieux : ma compagne ramassa beaucoup de racines et de feuilles sèches , tandis que frottant un bâton pointu dans le trou d'un autre morceau de bois , je parvins à allumer un mouchoir de coton , avec lequel nous mîmes le feu à l'amas de combustibles posés sur une grande pierre blanche. Dès que cette pierre fut bien échauffée, nous y posâmes notre gibier, autour duquel nous élevâmes une petite enceinte de pierres pour le couvrir. Nous brûlâmes encore beaucoup de racines sur cette espèce de toit. En détruisant ce petit édifice., nous vîmes avec plaisir que la viande était aussi bien cuite que dans un four, et nous en fîmes un repas délicieux. Il est vrai que la crainte de l'avenir et l'espace immense

CONTES ARA.BES. Îè5

qui s'offrait de tous côtés à notre vue , nous portait de temps en temps à de tristes réflexions que nous ne voulions pas nous communiquer.

« Ma compagne s'efforçait d'étouffer ses soupirs et de cacher ses larmes : je n'étais pas plus rassurée . qu'elle ; cependant l'envie de ne pas démentir le sexe dont j'avais adopté le costume , me forçait de me parer d'un extérieur de fermeté. Marchons, lui disje , où le destin nous conduira ; songez que dans ce désert nous sommes sous la main de Dieu comme au milieu d'une mosquée. En même temps, nous remontâmes toutes deux à cheval ; après une trèslongue traite ., j'aperçus dans l'éloignement des champs de riz , et bientôt des terres soigneusement cultivées nous annoncèrent que les habitations n'étaient pas loin. Nous entrâmes à la fin du jour dans une bourgade assez bien bâtie ; mon premier soin fut de demander si nous trouverions un logement f pour y passer la nuit.

« Alors un vieillard vénérable s'avança vers nous :. « Jeune étranger, me dit-il , pourquoi descendriezvous dans ces caravansérails ? ma maison vous en servira , si vous daignez l'accepter. » Quoique le ton simple et franc de ce vieillard m'eût inspiré beaucoup de confiance , je voulus consulter la jeune princesse, qui me dit de faire tout ce que je voudrais , pourvu qu'elle eût la permission de me suivre. Dieu me préserve, dis -je à notre hôte, de payer votre offre généreuse d'un refus. Alors il fit une profonde inclination , et nous pria de le suivre. En traversant

a6 LES MILLE ET UNE NUITS,

la bourgade je demandai à notre conducteur dans quel pays nous nous trouvions : « Vous êtes , nie dit-il , sur les frontières du royaume de Balkh. » « Le roi Cara-Oglou , est - il toujours sur le trône ? demanda ma compagne. «Grâce au ciel, nous avons encore notre père, répondit le vieillard, mais nous craignons bien de ne plus le conserver longtemps ; la perte de sa fille chérie qu'un infâme esclave noir a enlevée , va bientôt lui coûter la vie. »

« Cependant nous entrâmes dans sa maison , qui nous parut agréable et commode : il y avait de nombreux troupeaux , car ce vieillard était le plus riche laboureur du pays. Il nous introduisit dans un appartement commode ; ses esclaves vinrent nous soigner , et lui-même se mit à nous servir. Il alluma du feu , on apporta de l'eau , et il nous lava les pieds. Ensuite il nous offrit des linges et des vêtemens , en nous disant , que nous étions trop fatigués pour ouvrir nos paquets ; mais craignant qu'il ne découvrît notre sexe, je le remerciai sous prétexte que nous avions changé de linge la veille. On nous présenta des rafraîchissemens dont nous avions besoin autant que de repos. Le maître fit retirer ses esclaves et demanda la permission d'aller voir si le souper se préparait; il avait fait tuer un beau mouton gras pour célébrer notre bien -venue : pendant son absence je recommandai bien à ma compagne de ne point se trahir ni dans ses discours ni dans ses actions , car il était important pour moi que l'on ne découvrît ni son sexe ni son rang. Nous convînmes qu'elle pren-

drait le nom d'Aladin, je lui dis que je m'appelais Mahmoud ; elle me promit de • s'observer bien soigneusement : mais, jugez, sire, quelle était ma gêne 'et mon inquiétude ; il fallait que je me cachasse également de ma compagne et de mon hôte , car aucun des deux ne savait mon secret.

« Nous raisonnions ensemble sur les moyens de nous rendre incognito à la cour du roi de fialkh , quand des esclaves vinrent étendre à nos pieds un grand tapis , sur lequel ils placèrent ensuite un grand plat de pilau , une moitié de mouton rôtie et des poulets cuits au four avec des oignons. Notre hôte n'avait pas la peine de nous exciter à manger ; sa principale occupation était de nous servir. Ma compagne ne pouvait se rassasier , elle s'écria plusieurs fois : (c Jamais je n'ai mangé de si bon pilau , ni avec tant d'appétit, pas même à la....» Et tout à coup elle se mordit les lèvres. Le vieillard la regardait sans proférer une parole ; à la fin du repas , on nous servit à boire du sorbet et du vin ; quoique musulmane , je ne pus résister à cette liqueur.

« La nuit commençait à s'avancer , et nous demandâmes la permission de nous retirer. Aussitôt quatre esclaves, tenant à la main des flambeaux , nous conduisirent dans un appartement blanchi ; on avait étendu sur le carreau deux lits l'un auprès de l'autre : c'était un matelas sur un tapis avec une petite couverture de poil de chameau. Ma compagne n'osait pas se coucher, et ce ne fut qu'après lui avoir juré mille et mille fois d'être tranquille et de la

respecter comme ma sœur, que je la déterminai à se mettre au lit; mais elle ne voulut jamais se déshabiller. Quoiqu'il fît froid , nous dormîmes très-bien , parce que l'appartement voisin du nôtre était rempli de bestiaux dont l'haleine nous échauffa pendant la nuit ; le lendemain matin, notre hôte vint lui-même savoir de nos nouvelles : il apportait un linge et de l'eau pour nous laver le visage ; nous prîmes une tasse de café, on nous. conduisit pour déjeuner dans la salle où nous avions soupe la veille.

DV e NUIT.

« Il ne fallut pas moins de huit jours pour nous remettre des fatigues de notre voyage : l'empressement de nous rendre à la cour et la crainte de devenir importunes nous déterminèrent à presser notre départ. Notre respectable hôte ne voulut pas nous laisser aller : il avait eu la discrétion de ne pas nous demander : quel est votre état? d'où venez- vous? et où allez- vous? combien restez-vous chez moi? De pareilles questions ne se font jamais parmi les gens de son pays, qui croiraient manquer par là au premier des devoirs de l'hospitalité. Quand il nous vit bien résolues à nous remettre en route, un air de tristesse se répandit sur sa figure, et il se contenta de nous dire d'une voix altérée : «Seigneurs, puisque ma maison ne vous plait point plus long-temps,

vous êtes les maîtres de la quitter, mais accordez moi encore un jour, c'est la, seule grâce que j'ose vous demander. » En même temps il nous montra les préparatifs qu'il avait faits pour nous bien recevoir et nous déterminer à demeurer plus long-temps. Ce bon laboureur avait tué le plus beau mouton de son troupeau , et cela nous fâcha infiniment , non-seulement à cause de la dépense , mais encore parce que nous avions une affection particulière pour cet animal ; sa queue était si grosse que pour la soutenir on lui avait attaché par derrière une* planche avec deux roulettes sur laquelle elle pesait. Il y aurait eu de l'ingratitude à refuser cette noble invitation.

« Le dîner fut prêt de très-bonne heure et le tapis de festin resta long-temps étendu , les liqueurs les plus agréables y furent versées à grands flots dans des vases de cristal et de vermeil. La grande aisance de notre hôte avait assez paru dans la manière, dont il avait exercé envers nous l'hospitalité , mais cette profusion, ce luxe nous étonnèrent : la jeune princesse examinait tout avec attention , et ne savait que penser ou que dire. Notre hôte jouissait beaucoup de cette surprise ; en sortant du repas il nous prit par la main : « Mes enfans , nous dit-il , je veux qu'avant votre départ vous connaissiez au moins la partie la plus agréable de mes petits domaines ; » une porte majestueuse s'ouvrit , et nous entrâmes dans, un immense jardin rempli d'arbres fruitiers, de fleurs , et arrosé par des eaux jaillissantes: d'espace en espace on rencontrait des bosquets bien touffus , et sur les

3o LES MILLE ET UNE NUITS,

sites les plus élevés on se mettait à l'abri de la chaleur du jour dans des kiosks délicieux aussi frais que les grottes de l'Egypte , et d'où Ton voyait la perspective la plus imposante. Une collation délicate et des rafraîchissemens de toute espèce nous attendaient dans un de ces kiosks : tandis' que des esclaves nous présentaient lés confitures et les sorbets , j'adressai la parole à notre hôte : si je n'avais la crainte d'être indiscret , lui dis-je , je vous ferais une question. « Parlez sans crainte, mais il me sera permis de garder le silence dans le cas où quelques raisons particulières m'empêcheraient de vous satisfaire. » «J'accepte la condition, répliquai-je : je voulais vous demander si au milieu de toutes ces richesses, vous ne sentiez pas un vide intérieur, car il manque quelque chose à vôtre bonheur. Pour qu'il fiit parfait , il faudrait le partager avec une compagne. » Le vieillard me prit la main en soupirant , des larmes s'échappèrent de ses yeux. « Jeune indiscret, pourquoi me rappeler ce douloureux souvenir, reprit-il. Oui , j'avais une compagne que je regretterai toujours; un enfant aussi beau que sa mère , aussi doux qu'elle , et en qui je me voyais renaître: ihàis hélas! des affaires importantes m'appelèrent loin de ma patrie ; mon fils avait douze ans quand je partis, et je ne le revis plus quand je revins*; on m'apprit qu'il était mort , ainsi que ma femme : j'ai juré de ne plus contracter de nouvelles alliances; oh 1 je tiendrai bien ce serment , il m'en coûterait trop pour le violer. »

« Les sanglots et les larmes lui coupèrent la parole ;

CONTES ARABES. 3l

j'attendis qu'il fût un peu remis; alors, pour le distraire de sa douleur , je lui demandai à voir ses autres possessions; il se leva sans lâcher ma main qu'il serrait fortement, et nous conduisit dans une vaste enceinte environnée d'étables qui contenaient quinze cents chameaux. J'admirai avec quel soin on les pansait , et en entrant dans une de ces étables , une chamelle et son petit vinrent près de nous d'un air de gaîté , ils caressèrent le maître sans vouloir le quitter; quand il fut près de sortir : voilà des animaux qui vous sont bien attachés , lui dis- je. « Ils me connaissent mieux que je ne les connais; je les trouvai ici à mon retour de ce grand voyage sans savoir d'où ils venaient, car je ne les ai point achetés , mais ils me coûtent assez cher par les soins qu'ils exigent; jamais les chameliers ne sont parvenus à les emmener aux pâturages ; les coups de bâton ont été inutiles ; on les nourrit maintenant ici avec de la graine de coton et de la paille. » « Vous avez fait élever un beau tombeau à votre femme, lui dit ma compagne.» <c Aussi beau que mes facultés le permettaient; j'ai fait bâtir une chapelle avec un dôme , et je donne chaque jour une pièce d'or aux lecteurs qui viennent y réciter les versets du sacré Coran jusqu'à l'heure du souper. Le vendredi l'on y célèbre un service ; les ulémas, les fakyrs, lesdervyches viennent exécuter un concert spirituel. » « Nous serait-il permis de rendre nos devoirs aux restes précieux que renferme ce triste monument, ajouta-t-elle ? » «Jeune étranger , dit le vieillard , vous demandez une faveur que

3a LES MILLE ET UNE NUITS,

je n'accordç qu'aux ministres de notre sainte religion ; cependant, comment vous refuser quelque chose ? Allons, suivez-moi dans cette longue allée de platanes.» Elle conduisait à la petite chapelle : notre hôte S'avançait à pas lents et d'un air pensif; enfin, il nous ouvrit la porte de ce lugubre édifice , et nous vîmes deux tombeaux de marbre, l'un auprès de l'autre. Sur le plus grand on avait sculpté un voile de femme avec des sentences du Coran, dont les lettres étaient en relief et dorées. Sur le plus petit il n'y avait qu'un turban, je m'approchai de ma compagne et lui dis à l'oreille : vous allez voir quelque chose d'extraordinaire; m'adressant ensuite à notre hôte : je vais vous demander une grâce qu'il vous importe beaucoup de ne pas me refuser, lui dis-je ; je vous en conjure , faites ouvrir ces tombeaux. Mon hôte me regarda avec dédain sans interrompre sa prière, et détourna tout de suite les yeux ; mais je ne me rebutai point : ma demande n'est donc pas écoutée , vous refusez même de me répondre ? « Les devoirs de l'hospitalité, reprit-il avec sévérité, m'obligent-ils à satisfaire les caprices d'un jeune insensé; pourquoi troubler les cendres des morts?» Pour les rendre h la vie, m'écriaK-je. «Mon ami, ce n'est plus à mon âge que l'on croit aux fourberies d'une personne du vôtre. » Je pardonne à votre douleur, lui dis-je , une injustice que je n'ai pas méritée ; àccordez-moi seulement ce que je vous demande , et si je ne vous tiens pas ma promesse , livrez-moi au cadi comme * un profane qui viole l'asile des

morts. Le vieillard me regarda d'un air égaré , en s'écriant: «Mon ami, que dites-vous; serait-il possible ? ma femme , mon fils , je vous embrasserais encore !» '

Page 1