‹ Les Mille et une nuits, contes arabes (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · IV. ï · texte numérisé non relu

IV. ï

aïo LES MILLE ET UNE NUITS,

Elles avoient chacune à la main un éventail, dont elles dévoient se servir pour donner de Tair à Abou Hassan, pendant qu'il seroit à table.

Si jamais mortel fut charmé, ce fut Abou Hassan lorsqu'il entra dans ce magnifique salon. A chaque pas qu'il y faisoit, il ne pouvoit s'empêcher de s'arrêter pour contempler à IcHsir toutes les merveilles qui se présentoient à sa vue. Il se tournoit à tout moment de côté et d'autre , avec un plaisir très sensible de la part du calife qui l'observoit très attentivement. Enfin , il s'avança jusqu'au milieu , et il se mit à table. Aussitôt les sept belles dames qui étoient à Fentour agitèrent l'air toutes ensemble avec leurs éventails, pour rafraîchir le nouveau cahfe. Il les regardoit l'une après l'autre ; et après avoir admiré la grâce avec laquelle elles s'acquittoient de cet office, il leur dit, avec un souris gracieux, qu'il croyoit qu'une seule d'entre elles suffisoit pour lui donner tout l'air dont il auroit besoin ; et il voulut que les six autres se missent à table avec lui, trois à sa droite et les autres à sa gauche, pour lui tenir compagnie. La table étoit ronde , et Abou Hassan les fit placer tout autour, afin que de quelque côté qu'il jetât la vue , il ne pût rencontrer que des objets agréables et tout divertissans.

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Les six dames obéirent et se mirent à table. Miais Abou Hassan s'aperçut bientôt qu'elles ne mangeoient point par respect pour lui ; ce qui lui donna occasion de les servir lui-même en les invitant et les pressant de manger dans des termes tout-à-fait obligeans. Il leur demanda ensuite comment elles s'appeloient, et chacune le satisfit sur sa curiosité. Leurs noms étoient : Cou d'albâtre, Bouche de corail, Face de lune, Éclat du soleil, Plaisir dés yeux, Délices du cœur. Il fit aussi la même demande à la septième qui tenoit l'éventail , et elle lui répondit qu'elle s'appeloit Canne de sucre. Les douceurs qu'il leur dit à chacune sur Ifeurs noms, firent voir qu'il avoit infiniment d'esprit; et Ton ne pent croire combien cela servit à augmenter l'estime que le calife, qui n'avoit rien perdu de tout ce qu'il avoit dit sur ce sujet, avoit déjà conçue pour lui.

Quand les dames virent qu'Abou Hassan ne mangeoit plus : « Le Commandeur des croyans dit l'une en s'adressant aux eanuques qui étoient présens pour servir, veut passer au salon du dessert; qu'on apporte à laver. » Elles se levèrent toutes de table en même temps , et elles prirent des mains des eunuques, Tune un bassin rfor, l'autre une aiguière de même métal, et la troisième une serviette, et se présentèrent le

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genou en terre devant Abou Hassan qui étoit encore assis, et lui donnèrent à laver. Quand il eut fait , il se leva , et à l'instant un eunuque tira la portière, et ouvrit la porte d'un autre salon où il devoit passer.

Mesrour, qui n'a voit pas abandonné Abou Hassan , marcha devant lui, et l'introduisit dans un salon de pareille grandeur à celui d'où il sortoit, mais orné de diverses peintures des plus excellens maitres, et tout autrement enrichi de vases de l'un et de l'autre métal , de tapis de pied, et d'autres meubles plus précieux. Il y avoit dans ce salon sept troupes de musiciennes, autres que celles qui étoient dans le premier salon , et ces sept troupes, ou plutôt ces sept chœurs de musique^ commencèrent un nouveau concert dès qu Abou Hassan parut. Le salon étoit orné de sept autres grands lustres , et la table au milieu se trouva couverte de sept grands bassins d'or, remplis en pyramide de toutes sortes de fruits de la saison , les plus beaux , les mieux choisis et les plus exquis; et à l'en tour sept autres jeunes dames , chacune avec un éventail à la main , qui surpassoient les premières en beauté.

Ces nouveaux objets jetèrent Abou Hassan dans une admiration plus grande qu'auparavant, et firent qu'en s'arrétant il donna des

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marques plus sensibles de sa surprise et de son étonnement. Il s'avança enfin jusqu'à la table ; et après qu'il s'y fut assis, et qu'il eut contemplé les sept dames à son aise l'une après l'autre, aveé un embarras qui marquoit qu'il ne savoit à laquelle il devoit donner la préférence , il leur ordonna de quitter chacune leur éventail , de se mettre à table , et de manger avec lui, en disant que la chaleur n'étoit pas assez incommode pour avoir besoin de leur ministère.

Quand les dames se furent placées à la droite et à la gauche d'Abou Hassan, il voulut, avant toutes chosçs, savoir comment elles s'appeloient, et il apprit qu'elles avoient chacune un nom différent des noms des sept dames du premier salon , et que ces noms signifioient de même quelque perfection de l'âme ou de l'esprit , qui les distinguoit les unes d'avec les autres. Cela lui plut extrêmement; et il le fit connoître par les bons mots qu'il dit encore à cette occasion , en leur présentant l'une après l'autre des fruits de chaque bassin. « Mangez cela pour l'amour de moi , dit-il à Chaîne des cœurs qu'il avoit à sa droite , en lui présentant une figue , et rendez plus supportables les chaînes que vous me faites porter depuis le moment que je vous ai vue. » Et en présentant un raisin à Tourment de l'âme : a Prenez ce raisin , dit-il , à la charge que vous

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ferez cesser bientôt les tourmens qiïe j endura pour l'amour de vous. » £t ainsi des autres dames. Et par ces endroits, Âbou Hassan faisoit que le calife , qui étoit fort attaché à toutes ses actions et à toutes ses paroles , se savoit bon gré de plus en plus d'avoir trouvé en lui un bomipne qui le divertissoit si agréablement , et qui lui avoit donné lieu d'imaginer le moyen de le connoitre plus à fond.

Quand Abou Hassan eut ipangé , de tous les fruits qui étoient dans les bassins, ce qui lui plut selon son goût, il se leva; et aussitôt Meçrour, qui ne Fabandonnoit pas, marcha encore devant lui, et l'introduisit dans un troisièipe salon , orné, meublé et enrichi aussi magnifiquement que les deux premiers.

Abou Hassan y trouva sept autres choeurs de musique , et sept autres dames autour d'uixe table couverte de sept bassins d'or, remphs de confitures liquides de différentes couleurs et de phisieurs façons. Après avoir jeté les yeux de tous côtés avec une nouvelle admiration , il s'avança jusqu'à la table au bruit harmonieux des sept chœurs de musique , ^ui cessa dès qu'il s'y fut mis. Lies sept dames s'y mirent aussi à ses côtés par son ordre ; et comme il ne pouvait leur faije la même honnêteté de les servir qu'il avoit f^ite aux autres , il les pria de se choisir elles-iaème$

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les confitures qui seroient k plus à leur goût. Il s'informa aussi de leurs noms, qui ne lui plurent pas moins que les noms des auti^s dames par leur diversité , et qui lui fournirent une nouvelle matière de s'entretenir avec elks , et de leur dire des douceurs qui leur firent autant de plaisir qu'au calife qui ne perdoit rien de tout ce qu'il disoit. Le jour commençoit à finir, lorsque Abou Hassan fut conduit dans le quatrième salon . Il étoit orné, comme les autres, des meubles les plus magnifiques et les plus précieux. Il y avoit aussi sept grands lustres d'or qui se trouvèrent remplis de bougies allumées, et tout le salon éclairé par une quantité prodigieuse de lumières qui y faisoient un effet merveilleux et surpreliant. On n'avoit rien vu de pareil dans les trois autres, parce qu'il n'en avoit pas été besoin. Abou Hassan trouva encore dans ce dernier salon, comme il avoit trouvé dans les trois autres, sept nouveaux chœurs de musiciennes , qui concertoient toutes ensemble d'une manière plus gaie que dans les autres salons, et qui semblaient inspirer une plus grande joie. Il y vit aussi sept autres dames qui étoient debout autour d'une table aussi couverte de sept bassins d'or remplis de gâteaux feuilletés , de toutes sortes de confitures sèches et de toutes autres choses propres à exciter à boire. Mais ce qu Abou Hassan

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par sa nouveauté que par les charmes d'une voix qui le surprit encore davantage.

Abou Hassan , après avoir bu , choisit ce qui lui plut dans les bassins, et le présenta à une autre dame qu il fit asseoir auprès de lui. Il lui demanda aussi son nom. Elle répondit qu elle s'appeloit Étoile du matin. « Vos beaux yeux, reprit-il, ont plus d'éclat et de brillant que l'étoile dont vous portez le nom. Allez, et faites -moi le plaisir de m'apporter à boire. » Ce qu'elle fit sur-le-champ de la meilleure grâce du monde. Il en usa de même envers la troisième dame , qui se nommoit Lumière du jour, et de même jusqu'à la septième, qui toutes lui versèrent à boire avec une satisfaction extrême du calife.

Quand Abou Hassan eut achevé de boire autant de coups qu'il y avoit de dames , Bouquet de perles, la première à qui il s'étoit adressé, alla au buffet , prit un verre qu'elle remplit de vin , après y avoir jeté une pincée de la poudre dont le calife s'étoit servi le jour précédent, et vint le lui présenter :« Commandeur des croyans, lui dit-elle, je supplie votre majesté, par l'intérêt que je prends à la conservation de sa santé , de prendre ce verre de vin, et de me faire la grâce, avant de le boire, d'entendre une chanson, laquelle , si j'ose me flatter, ne lui déplaira pas. Je

ne lai faite que d'aujourd'hui , et je ne l'ai encore chantée à qui que ce soit »

« Je V0U6 accorde cette grâce avec plaisir, lui dit Abou Hassan en prenant le verre qu'elle lui présentoit , et je vous ordonne , en qualité de Commandeur des croyans, de me la chanter, persuadé que je suis qu'une belle personne comme vous n'en peut faire que de très agréables et pleines d'esprit. » La dame prit un luth , et elle chanta la chanson en accordant sa voix au sop de cet instrument , avec tant de justesse, de grâce etd'ei:pres$ion, qu'elle tint Abou Hassan comme en extase, depuis le commencement jusqu'à la fin. Il la trouva si belle , qu'il la lui fit répéter, et il n'en fut pas moins charmé que la première fois.

Quand la dame eut achevé , Abou Hassan , qui vouloit la louer comme elle le méritoit, vida le yerre auparavant tout d'un trait. Puis tournant la tête du côté de la dame comme pour lui parler, il en fut empêché par la poudre , qui fit son effet si subitement , qu'il ne fit qu'ouvrir la bouche en bégayant. Aussitôt ses yeux se fermèrent; et en laissant tomber sa tête jusque sur la table comme un homme accablé de sommeil , il s'endormit aussi profondément qu'il avoitfait le jour précédent environ à la même heure , quand le calife lui eut fait prendre de la même poudre;

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et dans le même instant une des dames qui étoit auprès de lui fut assez diligente pour recevoir le verre qu'il laissa tomber de sa main. Le calife , qui s'étoit donné lui-même ce divertissement avec une satisfaction au-delà de ce qu'ils'en étoit promis, et qui avoit été spectateur de cette dernière scène , aussi-bien que de toutes les autres qu' Abou Hassan lui avoit données , sortit de l'endroit où il étoit, et parut dans le salon, tout joyeux d'avoir si bien réussi dans ce qu'il avoit imaginé. Il commanda premièrement qu'on dépouillât Abou Hassan de l'habit de calife dont on Favoit revêtu le matin , et qu'on lui remit celui dont il étoit habillé il y avoit vingt-quatre heures, quand Tesclave qui l'accompagnoit l'avoit apporté en son palais. Il fit appeler ensuite le même esclave ; et quand il se fut présenté : « Reprends cet homme, lui dit-il, reporte-le chez lui sur son sofa sans faire de bruit ; et en te retirant, laisse de même la porte ouverte. »

L'esclave prit Abou Hassan , l'emporta par la porte secrète du palais, le remit chez lui comme le calife lui avoit ordonné, et revint en diligence lui rendre compte de ce qu'il avoit fait. « Abou Hassan , dit alors le calife , avoit souhaité d'être calife pendant un jour seulement, pour châtier l'iman de la mosquée de son quartier et les quatre sçheiks ou vieillards dont la conduite ne

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lui plaisoit pas ; je lui ai procuré le moyen de se satisfaire , et il doit être content sur cet article. »

Abou Hassan , remis sur son sofa par l'esclave , dormit jusqu'au lendemain fort tard , et il ne s'éveilla que quand la poudre qu'on avoit jetée dans le dernier verre qu'il avoit bu , eut fait tout son effet. Alors en ouvrant les yeux , il fut fort surpris de se voir chez lui : « Bouquet de perles , Étoile du matin , Aube du joiu*, Bouche de corail, Face de lune, s'écria-t-il, en appelant les dames du palais qui lui avoient tenu compagnie , chacune par leur nom , autant qu'il put s'en souvenir, où êtes-vous ? Venez , approchez. »

Abou Hassan crioit de toute sa force. Sa mère , qui l'entendit de son appartement , accourut au bruit ; et en entrant dans sa chambre : « Qu'avezvous donc, mon fils? lui demanda-t-elle. Que vous est-il arrivé ? »

A ces paroles , Abou Hassan leva la tête , et en regardant sa mère fièrement et avec mépris: tf Bonne femme , lui demanda-t-il à son tour, qui est donc celui que tu appelles ton fils ? »

«C'est vous-même, répondit la mère avec beaucoup de douceur. N'êtes-vous pas Abou Hassan mon fils ? Ce seroit la chose du monde la plus singulière que vous l'eussiez oublié en si peu de temps. »

a Moi , ton fils ! vieille exécrable , reprit Abou

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Hassan ; .tu ne sais ce que tu di&, et tu es une menteuse! Je ne suis pas l'Aboo Hassan que tu dis, je suis le Commandeur des croyans. »

« Taisez-vous , mon fils , repartit k mère ; voua n'êtes pas sage ; on tous prendroit pour un fou si Ton vous entendoit. »

ce Tu es une vieille folle toi- même, répliqua Âbou Hassan , et je ne suis pas fou comme tu le dis* Je te répète que je suis le Commandeur des croyans, et le vicaire en terre du maître des deuss mondes. »

a Ah, mon fils! s'écria la mère, est-il possible que je vous entende proférer des paroles qui marquent une si grande aliénation d'esprit? Quel malin génie vous obsède pour vous faire tenir un semblable discours ? Que la bénédiction de Dieu soit sur vous , et qu'il vous délivre de la malignité de Satan! Vous êtes mon fils Abou Hassan , et je suis votre mère. »

Après lui avoir donné toutes les marques qu'elle put imaginer pour le faire rentrer en luimême , et lui faire voir qu'il étoit dans Terreur : ce Ne voyez-vous pas , continua-t-elle , que cette chambre où vous êtes est la vôtre , et non pas la chambre d'un palais digne d'un Commandeur des croy ans , et que vous ne l'avez pas abandonnée depuis que vous êtes au monde en demeurant inséparablement avec moi ? Faites bien ré-

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flexion à tout ce que je vous dis , et ne vous allez pas mettre dans l'imagination des choses qui ne sont pas et qui ne peuvent pas être. Encore une fois , mon fils, pensez-y sérieusement. »

Abou Hassan entendit paisiblement ces remontrances de sa mère ; et , les yeux baissés et la main au bas du visage, comme un homme qui rentre en lui-même pour examiner la vérité de tout ce qu'il vent et de ce qu'il entend : « Je crois que vous avez raison , dit il à sa mère quelques momens après , en revenant comme d'un profond sommeil, sans pourtant changer de posture : il me semble que je suis Abou Hassan , que vous êtes ma mère, et que je suis dans ma cham* bre. Encore une fois, ajouta-t-il en jetant les yeux sur lui et sur tout ce qui se présentoit à sa vue, je suis Abou Hassan , je n'en doute plus ; et je ne comprends pas comment je m'étois mis cette rêverie dans la tête. »

La mère crut de bonne foi que son fils étoit guéri du trouble qui agitoit son esprit et qu'elle attribuoit à un songe. Elle se préparoit même à en cire avec lui et à l'interroger sur ce songe , quand tout à coup il se mit sur son séant ; et en la regardant de travers : « Vieille sorcière , vieille magicienne , dit-il, tu ne sais ce que tu dis : je ne suis pas ton fils , et tu n'es pas ma mère. Tu te trompes toi-même , et tu veux m'en faire accroire.

ment et avec tant d'assurance , qu'il étoit le Commandeur des croyans, ne douta plus qu'il n'eût perdu l'esprit, en lui entendant dire des choses

qui étoient dans son esprit au-delà de toute croyance , quoiqu'elles eussent leur fondement dans celui d'Abou Hassan. Dans cette pensée : « Mon fils, lui dit-elle, je prie Dieu qu'il ait pitié de vous , et qu'il vous fasse miséricorde. Cessez , mon fils, de tenir un discours si dépourvu de bon sens. Adressez-vous à Dieu; demandez4ui qu'il vous pardonne, et vous fasse la grâce de parler comme un homme raisonnable. Que diroiton de vous , si l'on vous entendoit parler ainsi ? Ne savez-vous pas que les murailles ont des oreilles ? »

De si belles remontrances , loin d'adoucir l'esprit d'Abou Hassan, ne servirent qu'à l'aigrir encore davantage. Il s'emporta contre sa mère avec plus de violence. « Vieille , lui dit-il , je t'ai déjà avertie de te taire : si tu continues davantage, je me lèverai, et je te traiterai de manière que tu t'en ressentiras tout le reste de tes jours. Je suis le calife , le Commandeur des croyans , et tu dois me croire quand je te le dis. »

Alors la bonne dame qui vit qu'Abou Hassan s'égaroit de plus en plus de son bon sens plutôt que d'y rentrer, s'abandonna aux pleurs et aux larmes ; et en se frappant le visage et la poitrine^

elle faisoit des exclamations qui marquoient son étonnement et sa profonde douleur de voir son fils dans une si terrible aliénation d'esprit.

Abou Hassan, au lieu de s'apaiser et de se laisser toucher par les larmes de sa mère , s'oublia lui-même au contraire jusqu'à perdre envers elle le respect que la nature lui inspiroit. Il se leva brusquement , il se saisit d'un bâton ; et venant à elle la main levée comme un furieux : «t Maudite vieille , lui dit-il dans son extravagance et d'un ton à donner de la terreur à tout autre qu'à une mère pleine de tendresse pour lui , dismoi tout à l'heure qui je suis. »

<c Mon fils, répondit la mère en le regardant tendrement, bien loin de s'effrayer, je ne vous crois pas abandonné de Dieu jusqu'au point de ne pas connoître celle qui vous a mis au monde , et de vous méconnoître vous-même. Je ne feins pas de vous dire que vous êtes mon fils Abou Hassan , et qpe vous avez grand tort de vous arroger un titre qui n'appartient qu'au calife Haroun al-Raschid, votre souverain seigneur et le mien , pendant que ce monarque nous comble de biens , vous et moi , par le présent qu'il m'en^ voya hiar. En effet , il faut que vous sachiez que le grand-vizir Giafar prit la peine de venir hier me tT<mver ; et qu'en me mettant entre les mains une bourse de mille pièces d'or, il me dit de prier

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Dieu pour le Commandeur des croyans qui me faisoit ce présent. Et cette libéralité ne vous regarde-t-elle pas plutôt que moi qui n'ai plus que deux jours à vivre ? »

A ces paroles, Abou Hassan ne se posséda plus. Les circonstances de la libéralité du calife que sa mère yenoit de lui raconter, lui marqupient qu'il ne se trompoit pas , et lui persuadoient plus que jamais qu'il étoit le calife , puisque le vizir n'avoit porté la bourse que par son ordre. « Hé bien , vieille sorcière , s'écria-t-il , seras^tu convaincue quand je te dirai que c'est moi qui t'ai envoyé ces mille pièces d'or par mon grand-vizir Giafar, qui n'a fait qu'exécuter l'ordre que je lui avois donné en qualité de Commandeur des croyans? Cependant, au lieu de me croire, tu ne cherches qu'à me faire perdre l'esprit par tes contradictions, et en me soutenant avec opiniâtreté que je suis ton fils. Mais je ne laisserai pas long-temps ta malice impunie. » En achevant ces paroles, dans l'excès de sa frénésie, il fut assez dénaturé pour la maltraiter impitoyablement avec le bâton qu'il tenoit à la main.

La pauvre mère, qui n'avoit pas cru que son fils passeroit si promptement des menaces aux actions, se sentant firappée, se mit à crier de toute sa force au secours ; et jusqu'à ce que les voisins fussent accourus, Abou Hassan ne ces-

&oit de frapper, en lui demandant à chaque coup : <c Suis-je Commandeur des croyans ?» A quoi la mère répondoit toujours ces tendres paroles : a Vous êtes mon fils. »

La fureur d'Abou Hassan commençoit un peu à se ralentir quand les voisins arrivèrent dans sa chambre. Le premier qui se présenta se mit aussitôt entre sa mère et lui ; et après lui avoir arraché son bâton de la main ; a Que faites-vous donc , Abou Hassan ? lui dit-il. Avez-vous perdu la crainte de Dieu et la raison ? Jamais un fils bien né comme vous , a-t-il osé lever la main sur sa mère ? et n'avez-vous point de honte de maltraiter ainsi la vôtre , elle qui vous aime si tendrement ? »

Abou Hassan, encore tout plein de sa fureur, regarda celui qui lui parloit sans lui rien répondre ; et en jetant en même temps ses yeux égarés sur chacun des autres voisins qui Taccompagnoient : a Qui est cet Abou Hassan dont vous parlez? demanda-t-il. Est-ce moi que vous appelez de ce nom ? »

Cette demande déconcerta un peu les voisins. « Comment! repartit celui qui venoit de lui parler, vous ne reconnoissez donc pas la femme que voilà pour celle qui vous a élevé, et avec qui nous vous avons toujours vu demeurer, en un mot , pour votre mère ? — Vous êtes des imper-

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tinens , répliqua Abou Hassan ; je ne la connois pas, ni vous non plus , et je ne veux pas la connoître. Je ne suis pas Abou Hassan , je suis le Commandeur des croyans ; et si vous l'ignorez , je vous le ferai apprendre à vos dépens. »

A ce discours d'Abou Hassan , les voisins ne doutèrent plus de l'aliénation de son esprit. Et pour empêcher qu'il ne se portât à des excès semblables à ceux qu'il venoit de commettre contre sa mère, ils se saisirent de sa personne malgré ^a résistance, et ils le lièrent de manière qu'ils lui ôtèrent l'usage des bras, des mains et des pieds. En cet état et hors d'apparence de pouvoir nuire , ils ne jugèrent pas cependant à propos de le laisser seul avec sa mère. Deux de la compagnie se détachèrent , et allèrent en diligence à l'hôpital des fous avertir le concierge de ce qui se passoit II y vint aussitôt avec ses voisins , accompagné d'un bon nombre de ses gens, chargés de chaînes, de menottes, et d'un nerf de bœuf.

A leur arrivée , Abou Hassan , qui ne s'attendoit à rien moins qu'à un appareil si affreux , fit de grands efforts pour se débarrasser; mais le concierge qui s'étoit fait donner le nerf de bœuf, le mit bientôt à la raison par deux ou trois coups bien appliqués qu'il lui en déchargea sur les épaules. Ce traitement fut si sensible à

Âbou Hassan , qu il se contint , et que le concierge et ses gens firent de lui ce qu'ils voulurent. Ils le chargèrent de chaînes et lui appliquèrent les menottes et les entraves ; et quand ils eurent achevé , ils le tirèrent hors de chez lui , et le conduisirent H l'hôpital des fous.

Abou Hassan ne fut pas plus tôt dans la rue, qu'il se trouva environné d une grande foule de peuple. L'un lui donnoit un coup de poing , un autre un (oufflet, et d'autres le chargeoient d'injures, en le traitant de fou, d'insensé et d'extravagant.

A tous ces mauvais traitemens : c< Il n'y a , disoit*il, de grandeur et de force qu'en Dieu très-haut et tout-puissant. On veut que je sois fou , quoique je sois dans mon bon sens ; je souffre cette injure et toutes ces indignités pour l'amour de Dieu. »

Abou Hassan fut conduit de cette manière jusqu'à l'hôpital des fous. On l'y logea, et on l'attacha dans une cage de fer; et avant de l'y enfermer , le concierge , endurci à cette terrible exécution, le régala sans pitié de cinquante coups de nerf de bœuf sur les épaules et sur le dos, et continua plus de trois semaines à lui faire le même régal chaque jour , en lui répétant ces mêmes mots chaque fois : (c Reviens en ton bon sens, et dis si tu es encore le Commandeur des croyans. »

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ce Je n'ai pas besoin de ton conseil , répondoit Abou Hassan, je ne suis pas fou ; mais si j'avois à le devenir , rien ne seroit plus capable de me jeter dans une si grande disgrâce , que les coups dont tu m'assommes. »

Cependant la mère d'Abou Hassan venoit voir son fils règlement chaque joiu» ; et eHe ne pouvoit retenir ses larmes, en voyant diminuer de jour en joijr son embonpoint et ses forces, et l'entendant se plaindre et soupirer des douleurs qu'il souffroit. En effet , il avoit les épaules , le dos et les côtés noircis et meurtris ; et il ne savoît de quel côté se tourner pour trouver du repos. La peau lui changea même plus d'une fois, pendant le temps qu'il fut retenu dans cette effroyable demeure. Sa mère vouloit lui parler pour le consoler , et pour tâcher de sonder s'il étoit toujours dans la même situation d'esprit sur sa prétendue dignité de calife et de Commandeur des croyans; mais toutes les fois qu'elle ouvroit la bouche pour lui en toucher quelque chose , il la rebutoit avec tant de furie , qu'elle étoit contrainte de le laisser, et de s'en retourner inconsolable de le voir dans une si grande opiniâtreté.

Les idées fortes et sensibles qu'Abou Hassan avoit conservées dans son esprit, de s'être vu revêtu de l'habillement de calife, d'en avoir fait effectivement les fonctions, d'avoir usé de son

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autorité , d'avoir été obéi et traité véritablement en calife , et qui Favoient persuadé à son réveil qu'il l'étoit véritablement , et l'avoient fait persister si long-temps dans cette erreur, commencèrent insensiblement à s'effacer de son esprit.

« Si j'étois calife et Commandeur des croyans , se disoit-il quelquefois à lui-même , pourquoi me serois-je trouvé chez moi en me réveillant, et revêtu de mon habit ordinaire? Pom:quoi« ne me serois-je pas vu environné du chef des eunuques, de tant d'autres eunuques, et d'une si grosse foule de belles dames? Pourquoi le grand-vizir Giafar, que j'ai vu à mes pieds, tant d'émirs, tant de gouverneurs de provinces , et tant d'autres officiers dont je me suis vu environné, m'auroient-ils abandonné ? Il y a long-temps , sans doute , qu'ils m'auroient délivré de l'état pitoyable où je suis, si j'avois quelque autorité sur eux. Tout cela n'a été qu'un songe, et je ne dois pas faire difficulté de le croire. J'ai commandé, il est vrai , au juge de police de châtier l'iman et les quatre vieillards de son conseil ; j'ai ordonné au grand-vizir Giafar de porter mille pièces d'or à ma mère , et mes ordres ont été exécutés. Cela m'arrête , et je n'y comprends rien. Mais combien d'autres choses y a-t-il que je ne comprends pas, et que je ne comprendrai jamais? Je m'en

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remets donc entre les mains de Dieu qui sait et qui connoît tout. »

Abou Hassan étoit encore occupé de ces pensées et de ces sentimens , quand sa mère arriva. Elle le vit si exténué et si défait ^ qu elle en versa des larmes plus abondamment qu'elle n avoit encore fait jusqu'alors. Au milieu de ses sanglots , elle le salua du salut ordinaire , et Âbou Hassan le lui rendit, contre sa coutume depuis quil étoit dans cet hôpital. Elle en prit un bon augure : ce Hé bien , mon fils, lui dit-elle en essuyant ses larmes, comment vous trouvez - vous ? En quelle assiette est votre esprit ? Avez-vous renoncé à toutes vos fantaisies et aux propos que le démon vous avoit suggérés ? »

ce Ma mère, répondit Abou Hassan d'un sens rassis et fort tranquille , et d'une manière qui peignoit la douleur qu'il ressentoit des excès auxquels il s'étoit porté contre elle , je recon* nois mon égarement, mais je vous prie de me pardonner le crime exécrable que je déteste , et dont je suis coupable envers vous. Je fais la même prière à nos voisins, à cause du scandale que je leur ai donné. J'ai été abusé par un songe, mais un songe si extraordinaire et si semblable à la vérité , que je puis mettre en fait que tout autre que moi à qui il seroit arrivé , n'en auroit pas été moins frappé , et seroit peut-être tombé

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dans àe plus grandes extravagances que vous ne m'en avez vu faire. J'en suis encore si fort troublé, au moment où je vous parle, que j'ai de la peine à me persuader que ce qui m'est arrivé en soit un , tant il a de ressemblance à ce qui se passe entre des gens qui ne dorment pas ! Quoi qu'il en soit, je le tiens et le veux tenir constamment pour un songe et pour une illusion. Je suis même convaincu que je ne suis pas ce fantôme de calife et de Commandeur des croy ans, mais Abou Hassan votre fils. Oui , je suis le fils d'une mère que j'ai toujours honorée jusqu'à ce jour fatal, dont le souvenir me couvre de confusion ; que j'honore et que j'honorerai toute ma vie comme je le dois. »

A ces paroles si sages et si sensées , les larmes de douleur, de compassion et d'affliction que la mère d'Abou Hassan versoit depuis si longtemps, se changèrent en larmes de joie, de consolation et d'amour tendre pour son cher âls qu'elle retrouvoit. «Mon fils, s'écria-t-elle toute transp(»*tée de plaisir , je ne me sens pas moins ravie de contentement et de satisfaction à vous entendre parler si raisonnablement, après ce qui s'est passé , que si je venois de vous mettre au monde une seconde fois. Il faut que je vous déclare ma pensée sur votre aventure , et que je vous fasse remarquer une chose à quoi vou&

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n'avez peut-être pas pris garde. L'étranger que vous aviez amené un soir pour souper avec vous s'en alla sans fermer la porte de votre chambre , comme vous lui aviez recommandé ; et je crois que c'est ce qui a donné occasion au démon d'y entrer et de vous jeter dans l'affreuse illusion où vous étiez. Ainsi, mon fils, vous devez bien remercier Dieu de vous en avoir délivré, et le prier de vous préserver de tomber davantage dans les pièges de l'esprit malin. »

a Vous avez trouvé la source de mon mal, répondit Abou Hassan; et c'est justement cette nuit-là que j'eus ce songe qui me renversa la cervelle. J'avois cependant averti le marchand expressément de fermer la porte après lui; et je connois à présent qu'il n'en a rien fait. Je suis donc persuadé avec vous que le démon a trouvé la porte ouverte , qu'il est entré , et qu'il m'a mis toutes ces fantaisies dans la tête. Il faut qu'on ne sache pas à Moussoul, d'où venoit ce marchand, comme nous sommes bien convaincus à Bagdad que le démon vient causer tous ces songes fâcheux qui nous inquiètent la nuit quand on laisse les chambres où l'on couche ouvertes. Au nom de Dieu, ma mère, puisque par la grâce de Dieu me voilà parfaitement revenu du trouble où j'étois , je vous supplie , autant qu'un fils peut supplier une aussi bonne

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mère que vous l'êtes , de me faire sortir au plus tôt de cet enfer , et de me délivrer de la main du bourreau qui abrégera mes jours infailliblement, si j'y demeure davantage. »

La mère d'Abou Hassan , parfaitement consolée et attendrie de voir qu'Abou Hassan étoit revenu entièrement de sa folle imagination d'être calife, alla sur-le-champ trouver le concierge qui l'avoit amené , et qui l'avoit gouverné jusqu'alors; et dès qu'elle lui eut assuré qu'il étoit parfaitement bien rétabli dans son bon sens , il vint, l'examina, et le mit en liberté en sa présence.

Abou Hassan retourna chez lui , et il y demeura plusieurs jours , afin de rétablir sa santé par de meilleiu's alimens que ceux dont il avoit été nourri dans l'hôpital des fous. Mais dès qu'il eut à peu près repris ses forces, et qu'il ne se ressentit plus des incommodités qu'il avoit souffertes par les mauvais traitemens qu'on lui avoit faits dans sa prison , il commença à s'ennuyer de passer les soirées sans compagnie. C'est pourquoi il ne tarda pas à reprendre le même train de vie qu'auparavant , c'est-à-dire qu'il recommença de faire chaque jour une provision suffisante pour régaler un nouvel hôte le soir.

Le jour qu'il renouvela la coutume d'aller , vers le coucher du soleil , au bout du pont de

:i38 LES MILLE ET UNE NUITS,

Bagdad , pour y arrêter le premier étranger qui se présenteroit , et le prier de lui faire l'honneur de venir souper avec lui , étoit le premier du mois, et le même jour, comme nous l'avons déjà dit , que le calife se divertissoit à aller, déguisé , hors de quelqu'une des portes par où l'on abordoit en cette ville, pour observer par luimême s'il ne se passoit rien contre la bonne police , de la manière qu'il l'avoit établie et réglée dès le commencement de son règne.

Il n'y avoit pas long-temps qu'Abou Hassan étoit arrivé , et qu'il s'étoit assis sur un banc pratiqué contre le parapet , lorsqu'en jetant la vue jusqu'à l'autre bout du pont, il aperçut le calife qui venoit à lui , déguisé en marchand de Mioussoul , comme la première fois , et suivi du même esclave. Persuadé que tout le mal qu'il avoit souffert ne venoit que de ce que le calife , qu'il ne connoissoit que pour un marchand de Moussoûl , avoit laissé la porte ouverte en sortant de sa chambre , il frémit en le voyant. « Que Dieu veuille me préserver! dit-il en lui-même. Voilà, si je ne me trompe , le magicien qui m'a enchanté. » Il tourna aussitôt la tête du côté du canal de la rivière , en s'appuyant sur le parapet, afin de ne le pas voir, jusqu'à ce qu'il fut passé.

ILe calife , qui vouloit porter plus loin le plai-

CONTES ARABES. aSg

m qu'il s'étoit déjà donné à l'occasion d'Abou Hassan , avoit eu grand soin de se faire informer de tout ce qu'il avoit dit et fait le lendemain à son réveil, après l'avoir fait reporter chez lui, et de tout ce qui lui étoit arrivé. Il ressentit un nouveau plaisir de tout ce qu'il en apprit , et même du mauvais traitement qui lui avoit été fait dans l'hôpital des fous. Mais comme ce monarque étoit généreux et plein de justice, et qu'il avoit reconnu dans Abou Hassan un esprit propre à le réjouir plus long-temps ; et de plus , qu'il s'étoit douté qu'après avoir renoncé à sa prétendue dignité de calife , il reprendroit sa manière de vivre ordinaire , il jugea à propos, dans le dessein de l'attirer près de sa personne , de se déguiser le premier du mois en marchand de Moussoul, comme auparavant, afin de mieux exécuter ce qu'il avoit résolu à son égard. Il aperçut donc Abou Hassan presque en même temps qu'il fut aperçu de lui; et, à son action , il comprit d'abord combien il étoit mécontent de lui , et que son dessein étoit de l'éviter. Cela fit qu'il côtoya le parapet où étoit Abou Hassan, le plus près qu'il put. Quand il fut proche de lui, il pencha la tête et il le regarda en face. « C'est donc vous , mon frère Abou Hassan , lui dit-il. Je vous salue. Permettez-moi , je vous prie, de vous embrasser. »

24o LES MILLE ET UNE NUITS,

«Et moi, répondit brusquement Abou Hassan, sans regarder le faux marchand de Moussoul, je ne vous salue pas : je n'ai besoin ni de votre salut , ni de vos embrassades. Passez votre chemin. »

« Hé quoi ! reprit le calife , ne me reconnoissez-vous pas? Ne vous souvient-il pas de la soirée que nous passâmes chez vous ensemble il y a aujourd'hui un mois, et pendant laquelle vous me fîtes l'honneur de me régaler avec tant de générosité ? — Non , repartit Abou Hassan sur le même ton qu'auparavant, je ne vous connois pas, et je ne sais de quoi vous voulez me parler. Allez, encore une fois, et passez votre chemin. »

Le calife ne se rebuta pas de la brusquerie d' Abou Hassan. Il savoit bien qu'une des lois qu Abou Hassan s'étoit imposées à lui-même, étoit de ne plus avoir de commerce avec l'étranger qu'il auroit une fois régalé : Abou Hassan le lui avoit déclaré, mais il vouloit bien faire semblant de Fignorer.« Je ne puis croire, reprit-il, que vous ne me reconnoissiez pas : il n'y a pas assez long-temps que nous nous sommes vus, et il n'est pas possible que vous m'ayez oublié si facilement. Il faut qu'il vous soit arrivé quelque malheur qui vous cause cette aversion poiu* moi. Vous devez vous souvenir cependant que je vous ai marqué ma reconnoissance par mes bons souhaits ; et même que sur certaine chose qui vous tenoit au cœur ,

je vous ai fait offre de mon crédit , qui n'est pas à mépriser. j>

<c J'ignore , repartit Abou Hassan , quel peut être votre crédit , et je n'ai pas le moindre désir de le mettre à Tépreuve; mais je sais bien que vos souhaits n'ont abouti qu'à me faire devenir fou. Au nom de Dieu, vous dis-je encore une fois, passez votre chemin, et ne me chagrinez pas davantage. »

« Ah , mon frère Abou Hassan ! répliqua le calife en l'embrassant, je ne prétends pas me séparer d'avec vous de cette manière. Puisque ma bonne fortune a voulu que je vous aie rencontré une seconde fois, il faut que vous exerciez aussi une seconde fois la même hospitaUté envers moi, que vous avez fait il y a un mois, et que j'aie l'honneur de boire encore avec vous.»

C'est de quoi Abou Hassan protesta qu'il sauroit fort bien se garder. « J'ai assez de pouvoir sur moi, ajouta-t-il, pour m'empécher de me ù'ouver davantage avec un homme comme vous, qui porte le malheur avec soi. Vous savez le proverbe qui dit : Prenez votre tambour sur les épaules, et délogez. Faites-vous-en l'application. Faut-il vous le répéter tant de fois? Dieu vous conduise! Vous m'avez causé assez de mal, je ne veux pas m'y exposer davantage. »

(c Mon bon ami Âbou HsMSsan , reprit le calife en l'embrassant encore une fois, vous me tra^ tez avec une dureté à laquelle je ne me serois pas attendu. Je vous supplie de ne me pas tenir un discours si offensant , et d'être au contraire bien persuadé de m<>i;i amitié. Faites-moi donc la grâce de me raconter ce qui vous est arrivé, à xnoi qui ne vous ai souhaité que du biefe , qui vous en souhaite encore , et qui voudrois trou^ ver l'occasion de vous en faire , afip de réparer le mal que vous dites que je vous ai causé, si vé* ritablement il y a de ma faute. » Abou Hassan se rendit aux instances du calife j et après l'avoir fait asseoir auprès de lui : «c Votre incrédulité et votre impprtunité , lui dit-il, ont poussé ma patience à bout. Ce que je vais vous raconter vous fera connoître si c'est à tort que je me plains de vous. »

Le calife s'assit auprès d'Aboid Hassan, qui lui fit le récit de toutes les aventures qui lui étoient arrivées depuis son réveil dans le palmés > jusqu'à son second réveil dans sa chambre ; il les lui raconta toutes comme un véritable songe qui étoit arrivé, avec une infinité de circonstances que le calife savoit aussi bien que lui , et qui renouvelèrent le plaisir qu'il s'en étoit fait. Il lui exagéra ensuite l'ipipression (fm ce songe lui avoit laissée dans l'esprit, d être le ca-

CONTES ARABES. a43

Ufe et le Commandeur des erojans : a Impression ^ ajoota-l-il, qui m: avott jeté dat^ des extravagaiices sî grandes ^ que mes Toisms avoient été coolraints de me lier comme usr furieux^ et de me fau^e conduiFe à l'hèpîtal des fous, oà j ai été trailé d'une mani^ qaoo peut appeler cruelle, barba^re et inhumaine; mais ce qui vous surprendra , et à quoi sans doute vous ne vous attendez pas, c'est que tCMites ces choses ose me sont arrivées qpe par votre faute. Vous vous souvenez iHen de la pirière que je vous avoès Élite de fermer la porte de ma chambre en sar* tant de chez moi après, le souper. Vous ne l'avez pas fait; au contraire^ vous l'avez laissée ouverte^ el le démoo est entré, et m'a remph la tête de ee songe qtû, tout agréable qu'il ntavoil paru^m'a causé cependant tous les maux dont je me plains. Vous êtes donc cause par votre négligence , qui vous rend resipofisable de mon crime, que j'ai commis une chose horrible et détestaUe, en levant nonr si^alement les. n^ins coAtre ma mère, maâs même il s'en esH peu fallu que je ne lui aie faàt rendre l'âme à m«a pieds, en« commettant un paaricide, et cela pour on sujet qui me fait rougir de honte toutes k» £g>î& que }y pense, puisqpie c'étost à cause qufeUa m^'appeloit son< fîls,^ comme je le ^lis eit ef&t, et qu'elle ne voutoit pas me reconinoitre. pog^r

a44 I-ES MILLE Eï UNE NUITS,

le Commandeur des croyans , tel que je croyois Fêtre, et que je lui soutenois effectivement que je l'étois. Vous êtes encore cause du scandale que j'ai donné à mes voisins, quand, accourus aux cris de ma pauvre mère , ils me surprirent acharné à la vouloir assommer ; ce qui ne seroit point arrivé, si vous eussiez eu soin de fermer la porte de ma chambre en vous retirant , comme je vous en avois prié. Ils ne seroient pas entrés chez moi sans ma permission ; et , ce qui me fait plus de peine, ils n'auroient point été témoins de ma folie. Je n'aurois pas été obligé de les frapper en me défendant contre eux, et ils ne m'auroient pas maltraité et . lié comme ils ont fait, pour me conduire et me faire enfermer dans l'hôpital des fous, où je puis vous assurer que chaque jour, pendant tout le temps que j'ai été détenu dans cet enfer, on n'a pas manqué de me bien régaler à grands coups de nerf de bœuf. »

Abou Hassan racontoit au calife ses sujets de plainte avec beaucoup de chaleur et de véhémence. Le calife savoit mieux que lui tout ce qui s'étoit passé, et il étoit ravi en lui-même d'avoir si bien réussi dans ce qu'il avoit imaginé pour le jeter dans l'égarement où il le voyoit encore ; mais il ne put entendre ce récit fait avec tant de naïveté , sans faire un grand éclat de rire*

CONTES ARABES. a45

Abou Hassan , qui croyoit son récit digne de compassion , et que tout le monde devoit y être aussi sensible que lui , se scandalisa fort de cet éclat de rire du faux marchand de MoussouL «Vous moquez-vous de moi, lui dit-il, de me rire ainsi au nez, ou croyez-vous que je me moque de vous quand je vous parle très sérieusement ? Voulez-vous des preuves réelles de ce que j'avance? Tenez, voyez et regardez vousmême : vous me direz après cela si je me moque. » En disant ces paroles il se baissa ; et en se découvrant les épaules et le sein , il fit voir au calife les cicatrices et les meurtrissures que lui avoient causées les coups de nerf de bœuf qu'il avoit reçus.

Le calife ne put regarder ces objets sans horreur. Il eut compassion du pauvre Abou Hassan, et il fut très fâché que la raillerie eût été poussée si loin. Il rentra aussitôt en lui-même; et en embrassant Abou Hassan de tout son cœur : « Levez-vous , je vous en supplie , mon cher frère , lui dit-il d'un grand sérieux : venez , et allons chez vous; je veux encore avoir l'avantage de me réjouir ce soir avec vous. Demain , s'il plaît à Dieu, vous verrez que tout ira le mieux du monde. »

Abou Hassan , malgré sa résolution , et contre le serment qu'il avoit fait de ne pas recevoir

i46 LES MILLE ET UNE NUITS,

chez lui le même étranger une seconde fois , ne put résister aux caresses du calife , qu'il prenoit toujours pour un marchand de Moussoul. « Je le veux bien, dit -il au faux marchand ; mais, ajouta -t41, à une condition que vous vous engagerez à tenir avec serment : c'est de me faire la grâce de fermer la porte de ma chambre en sortant de <^ez moi , afin que le démon ne vienne pas me troubler la cervelle comme il a &it la première fois. » Le faux marchand promit tout. lis se levèrent tous deux , et ils prirent le t:hemin de la ville. Le calife, pour engager davan* tage Abou Hassan : « Prenez confiance en moi , lui dit-il; je ne vous manquerai pas de parole, je vous le promets en homme dlionneùr. Après cela vous ne devez pas hésiter à mettre votre assurance en une personne comme moi, qui vous souhaite toute sorte de biens et de prospérités , et dont vous verrez les effets. »

« Je ne vous demande pas cela , repartit Abou Hassan en s'arrétant tout court; je me rends de bon cœur à vos importunités , mais je vous dispense de vos souhaits, et je vous supplie au nom de Dieu de ne m'en faire aucun. Tout le mal qui m'est arrivé jusqu'à présent n'a pris sa source , avec la porte ouverte , que de ceux que vous m'avez déjà faits. »

« Hé bien , répliqua le calife en riant en lui-

CONTES ARABES. ^4j

même de rimagination toujours blessée d'Abou Hassan » puisque vous le voulez ainsi , vous sere^ obéi^ et je vous promets de ne vous eti jamais faire. — Vous me faites plaisir de me parler ainsi, lui dit Abou Hassan, et je ne vous demande autre chose; je serai trop content, pourvu que vous teniez votre parole; je vous tiens quitte de tout le reste. »

Abou Hassan et le calife suivi de son esclave , en s'entretenant ainsi , approchoient insensiblement du rendez-vous : le jour commençoit à finir lorsqu'ils arrivèrent à la maison d'Abou Hassan. Aussitôt il appela sa mère, et fit apporter de la lumière. Il pria le calife de prendre place isur le sofa, et il se mit près de lui. En peu de temps le souper fut servi sur la table qu'on avoit approchée près d'eux. Ils mangèrent sans cérémonie. Quand ils eurent achevé, la mère d'Abou Hassan vint desservir , mit le fruit sur la table, et le vin avec les tasses près de son fils; ensuite elle se retira, et ne parut pas davantàg;?.

Abou Hassan commença à se verser du vin le premier , et en versa ensuite au calife, ils burent chacun cinq ou six coups, en s'entretenant de choses indifférentes. Quand le calife vit qu'Abou Hassan commençoit à s'échauffer, il le mit sur le chapitre de ses amours, et il lui demanda s'il n'avoit jamais aimé.

a48 LES MILLE ET UNE NUITS,

« Mon frère , répliqua familièrement Abou Hassan , qui croyoit parler à son hôte comme à son égal, je n'ai jamais regardé l'amour, ou le mariage , si vous voulez , que comme une servitude à laquelle j'ai toujours eu de la répugnance à' me soumettre; et jusqu'à présent je vous avouerai que je n'ai aimé que la table, la bonne chère, et surtout le bon vin; en un mot, qu'à bien me divertir et à m'èntretenir agréablement avec des amis. Je ne vous assure pourtant pas que je fusse indifférent pour le mariage ni incapable d'attachement, si je pouvois rencontrer une femme de la beauté et de la belle humeur de celle que je vis en songe cette nuit fatale que je vous reçus ici la première fois , et que , pour mon malheur, vous laissâtes la porte de ma chambre ouverte; qui voulût bien passer les soirées à boire avec moi; qui sût chanter, jouer des instrumens et m'èntretenir agréablement; qui ne s'étudiât enfin qu'à me plaire et à me divertir. Je crois au contraire que je changerois toute mon indifférence en un parfait attachementpaiu* une telle personne, et que je croirois vivre très heureux avec elle. Mais où trouver une femme telle que je viens de vous la dépeindre, ailleurs que dans le palais du Commandeur des croyans, chez le grand-vizir Giafar, ou chez les seigneurs de la cour les plus

puiSiSans., à qui For et l'argent ne manquent pas pour s'en pourvoir? J'aime donc mieux m'en tenir à la bouteille; c'est un plaisir à peu de frais qui m'es^ commun avec eux. » En disant ces paroles, il prit la tasse et il se versa du vin : « Prenez votre tasse, que je vous en verse aussi , dit-il au calife, et continuons de goûter un plaisir si charmant. »

Quand le calife et Abou Hassan eurent bu : a C'est grand dommage , reprit le calife , qu'un aussi galant homme que vous êtes , qui n'est pas indifférent pour l'amour , mène une vie si solitaire et si retirée. »

« Je n'ai pas de peine , repartit Abou Hassan , à préférer la vie tranquille que vous voyez que je mène, à la compagnie d'une femme qui ne seroit peut-être pas d'une beauté à me plaire , et qui d'ailleurs me causeroit mille chagrins par ses imperfections et par sa mauvaise humeur. »

Ils poussèrent entre eux la conversation asseî; loin sur ce sujet ; et le caUfe qui vit Abou Hassan au point où il le désiroit : a Laissez-moi faire , lui dit-il ; puisque vous avez le bon goût de tous les honnêtes gens, je veux vous trouver votre fait, et il ne vous en coûtera rien. » A l'instant il prit la bouteille et la tasse d' Abou Hassan , dans laquelle il jeta adroitement une pincée de la poudre dont il s'étoit déjà servi , lui versa une rasade ; et

aSo LES MILLE ET UNE NUITS,

en lui présentant la tasse : a Prenez , continua«t-il, et buvez d'avance à la santé de cette belle qui , doit faire le bonheur de votre vie ; vous en serez content. »

Abou Hassan prit la tasse en riant; et en branlant la tête : <c Vaille que vaille , dit-il , puisque vous le voulez! Je ne saurois commettre une incivilité envers vous , ni désobliger un hôte de votre mérite pour une chose de peu de conséquence. Je vais donc boire à la santé de cette belle que vous me promettez , quoique , content de mon sort, je ne fasse aucun fondement sur votre promesse. »

Abou Hassan n'eut pas plus tôt bu la rasade , qu un profond assoupissement s empara de ses sens comme les deux autres fois, et le calife fut encore le maître de disposer de lui à sa volonté. Il dit aussitôt à Tesclave qu'il avoit amené , de prendre Abou Hassan , et de l'emporter au palais. L'esclave l'enleva; et le calife, qui n'avoit pas dessein de renvoyer Abou Hassan comme la première fois , ferma la porte de la chambre en sortant.

L'esclave suivit avec sa charge, et quand le calife fut arrivé au palais, il fit coucher Abou Hassan sur un sofa dans le quatrième salon , d'où il l'avoit fait reporter chez lui assoupi et endormi il j avoit un mois. Avant de le laisser dormir, il

CONTES ARABES. a Si

commanda qu'on lui mît le même habit dont il avoit été revêtu par son ordre, pour lui faire £aire le personnage de calife ; ce qui fut fait en sa présence; ensuite il commanda à chacun de s'alla: coucher , et ordonna au chef et rxxx autres officiers de la chambre , aux musiciennes et aux mêmes dames qui s'étoient trouvées dans ce salon lorsqu'il avoit bu le dernier verre de vin qui lui avoit causé l'assoupissement , de se trouver, sans faute , le lendemain à la pointe du jour à son réveil, et il enjoignit à chacun de bien £aire son personnage.

Le calife alla se coucher, après avoir fait avertir Mesrour de venir l'éveiller avant qu'on entrât dans le même cabinet où il s'étoit déjà caché.

Mesrour ne manqua pas d'éveiller le calife précisànent à l'heure qu'il lui avoit marquée. Il se fit habiller promptement, et sortit pour se rendre au salon , où Abou Hassan dormoit encore. Il trouva les officiers des eunuques , ceux de la chambre , les dames et les musiciennes à la porte , qui attendoient son arrivée. Il leur dit en peu de mots quelle étoit son intention ; puis il entra , et alla se placer dans le cabinet fermé de jalousies. Mesrour, tous les autres officiers, les dames et les musiciennes entrèrent après lui , et se rangèrent autour du sofa sur lequel Abou Hassan étoit couché ; de manière qu'ils n'empê-

25a LES MILLE ET UNE NUITS,

choient pas le calife de le voir y et de remarquer toutes ses actions.

Les choses ainsi disposées, dans le temps que la poudre du calife eut fait son effet, Abou Hassan s'éveilla sans ouvrir les yeux, et il jeta un peu de pituite qui fiit reçue dans un petit bassin d'or^ comme la première fois. Dans ce moment, les sept chœurs de musiciennes mêlèrent leurs voix toutes charmantes au son des hautbois, des flûtes douces et autres instrumens , et firent entendre un concert très agréable.

La surprise d'x4.bou Hassan fut extrême , quand il entendit une musique si harmonieuse; il ouvrit les yeux, et elle redoubla lorsqu'il aperçut les dames et les officiers qui Tenvironnoient , et qu'il crut reconnoître. Le salon où il se trouvoit lui parut le même que celui qu'il avoit vu dans son premier rêve ; il y remarquoit la même illumination , le même ameublement et les mêmes omemens.

Le concert cessa , afin de donner lieu au calife d'être attentif à la contenance de son nouvel hôte , et à tout ce qu'il pourroit dire dans sa surprise. Les dames , Mesrour et tous les officiers de la chambre, en gardant un grand silence, demeurèrent chacun dans leur place avec un grand respect. « Hélas ! s'écria Abou Hassan en se mordant les doigts, et si haut que Je calife

CONTES ARABES. a53

l'entendit avec joie, me voilà retombé dans le même songe et dans la même illusion qu'il y a un mois : je n ai qu'à m'attendre encore une fois aux coups de nerf de bœuf, à l'hôpital des fous et à la cage de fer. Dieu tout-puissant, ajouta-t-il, je me remets entre les mains de votre divine providence ! C'est un malhonnête homme que je reçus chez moi hier au soir , qui est la cause de cette illusion et des peines que j'en pourrai souffrir. Le traître et le perfide qu'il est m'avoit promis avec serment qu'il fermeroit la porte de ma chambre en sortant de chez moi ; mais il ne l'a pas fait, et le diable y est entré , qui me boule* verse la cervelle par ce maudit songe de Commandeur des croyans , et par tant d'autres fantômes dont il me fascine les yeux. Que Dieu te confonde , Satan , et puisses-tu être accablé sou» une montagne de pierres ! »

Après ces dernières paroles, x\bou Hassan ferma les yeux , et demeura recueilU en lui-même , l'esprit fort embarrassé. Un moment après, il les ouvrit; et en les jetant de côté et d'autre sur tous les objets qui se présentoient à sa vue : ce Grand Dieu ! s'écria-t-il encore une fois avec moins d'étonnement et en souriant, je me remets entre les mains de votre providence, préservez-moi de la tentation de Satan! » Puis en refermant les yeux : <c Je sais, continua-t-il , ce que je ferai}

aS4 LES MILLE ET UNE NUITS ,

je vais dormir jusqu'à ce que Satan me quitte et s'en retourne par où il est venu, quand je devrois attendre jusqu'à mridi. »

On ne lui donna pas le temps de se rendormir, comme il venoit de se le proposer. Force des cœurs, une des dames qu'il avoit vue la première fois, s'approcha de lui; et en s'asseyant sur le bord du sofa : « Commandeur des croyans, lui dit-elle respectueusement, je supplie votre majesté de me pardonner si je prends la liberté de l'avertir de ne pas se rendormir, mais de fair< ses efforts pour se réveiller et se lever, parce que le jour commence à paroi tre. — Retire-toi, Satan , » dit Abou Hassan en entendant celte voix. Puis en regardant Force des cœurs : « Est-ce moi y lui dit-il, que vous appelez Commandeur des croyans? Vous me prenez^ poisr un autre cer*tainement. »

« C'est à votre majesté , r^rit Force des cœurs , que je donne ce titre, qui lui appartient comme au souverain de tout ce qu'il y a au monck de musulmans, dont je suis très humblement esclave, et à qui j'ai l'honneur de parler. Y otre majeSrCé veut se divertir, sans doute , ajoutar1>elle en faisant sem* blant de s'être oubliée elle-même, à moins que ce ne soit un reste de quelque songe fâcbeux ; mais si elle veut bien oufvrir les yeux , les nuages qui peuvent lui troubler Timagination^ se dlssi-

CONTES ARABES. aSS

peroQt, el elle verra quelle est dan» son palais ^ i^nviroDiiée ie ses officiers et de toutes tant que nous sommes de ses esclaves , prêtes à lui rendre nos services ordinaires. Au reste, votr^ Q)a)f sté ne doit pas s'étonner de se voir dans ce salon , et non pas dans son lit ; elle s'endormitt hier à subitement, que nous ne voulûoieâ pas réveiller pour la conduire jusqu'à sa chambre, et nous nous contentâmes de ta cou-* cher commodément sur ce sofa. »

Force des coeurs dit tant d'autres choses à Ahou Hassan , qui lui parurent vraisemblables , qu'enfin il se mit sur son séant. Il ouvrit les yeux , et il la reconnut , de même que Bouquet de perles et les autres dames qu'il avoit déjk vues. Alors elles s'approchèrent toutes ensemble, et Force des cœurs, en reprenant la parole : a Commandeur des croyans et vicaire du prophète en terre , dit-elle , votre majesté aura pour agréable que nous l'avertissions encore qu'il est temps qu'elle se lève ; voilà le jour qui paroit. »

<c Vous êtes des fâcheuses et des importunes , reprit Abou Hassan en se frottant les yeux : je ne suis pas le Commandeur des croyans , je suis Abou Hassan , je le sais bien , et vous ne me persuaderez pas le contraire. — Nous ne connoissons pas Abou Hassan dont votre majesté nous parle , reprit Force des cœurs ; nous ne voulons

û56 LES MILLE ET UNE NUITS,

pas même le connoître; nous connoissons votre majesté pour le Commandeur des crôyans, et elle ne nous persuadera jamais qu'elle ne le soit pas. »

Abou Hassan jetoit les yeux de tous côtés, et se trouvoit comme enchanté de se voir dans le même salon où il s'étoit déjà trouvé ; mais il attribuoit tout cela à un songe pareil à celui qu'il avoit eu, et dont il craignoit les suites fâcheuses, a Dieu me fasse miséricorde , s'écria-t-il en élevant les mains et les yeux, comme un homme qui ne sait où il en est; je me remets entre ses mains! Après ce que je vois, je ne puis douter que le diable qui est entré dans ma chambre, ne m'obsède et ne trouble mon imagination de toutes ces visions. » Le calife qui le voyoit, et qui venoit d'entendre toutes ses exclamations, se mit à rire de si bon cœur, qu'il eut bien de la peine à s'empêcher d'éclater.

Abou Hassan cependant s'étoit couché, et il avoit refermé les yeux. « Commandeur des croyans , lui dit aussitôt Force des cœurs , puisque votre majesté ne se lève pas après l'avoir avertie qu'il est jour, selon notre devoir, et qu'il est nécessaire qu'elle vaque aux affaires de l'empire, dont le gouvernement lui est confié, nous userons de la permission qu elle nous a donnée en pareil cas. » £n même temps elle le prit par

CONTES ARABES. aS;

un bras, et elle appela les autres dames, qui lui aidèrent à le faire sortir du lit, et le portèrent, pour ainsi dire, jusqu'au milieu du salon, où elles le mirent sur son séant. Elles se prirent ensuite chacune par la main , et elles dansèrent et sautèrent autour de lui au son de tous les instrumens et de tous les tambours de basque , que Ton faisoit retentir sur sa tête et autour de ses oreilles.

Abou Hassan se trouva dans une perplexité d'esprit inexprimable. « Serois-je véritablement calife et Commandeur des croyans ? » se disoit-il à lui-même. Enfin dans l'incertitude où il étoit, il vouloit dire quelque chose , mais le grand bruit de tous les instrumens Tempêchoit de se faire entendre. Il fit signe à Bouquet de perles et à Étoile du matin, qui se tenoient par la main en dansant autour de lui , qu'il vouloit parler. Aussitôt elles firent cesser la danse et les instrumens , et elles s'approchèrent de lui : « Ne mentez-pas, leur dit-il fort ingénument, et ditesmoi , dans la vérité , qui je suis. »

ce Commandeur des croyans, répondit Étoile du matin , votre majesté veut nous surprendre en nous faisant cette demande, comme si elle ne savoit pas elle-même qu'elle est le Commandeur des croyans et le vicaire en terre du prophète de Dieu , maître de l'un et de l'autre monde ,

a58 LES MILLE ET UNE NUITS,

de ce monde où nous sommes et du monde à venir après la mort. Si cela n'étoit pas , il faudroit qu'un songe extraordinaire lui eût fait oublier ce qu elle est. Il pourroit bien en être quelque chose, si l'on considère que votre majesté a dormi cette nuit plus long-temps qu'à l'ordinaire; néanmoins, si votre majesté veut bien me le permettre , je la ferai ressouvenir de ce qu'elle fit hier dans toute la journée. » Elle lui raconta donc son entrée au conseil, le châtiment de l'iman et des quatre vieillards par le juge de police; le présent d'une bourse de pièces d'or envoyée par son vizir àla mère d'un nommé Abou Hassan ; ce qu'il fit dans Tintérieur de son palais, et ce qui se passa aux trois repas qui lui furent servis dans les trois salons, jusqu'au dernier. « C'est dans ce dernier salon que votre majesté, continua-t*elle en s'adressant à lui, après nous avoir fait mettre à table à ses côtés , nous fit l'honaeur d'entendre nos chansons et de recevoir du vin de nos mains, jusqu'au moment où votre majesté s'endonnit de la manière que Force des coeurs vient de le raconter. Depuis ce temps , votre majesté , contre sa coutume , a toujours dormi d'un profond sommeil jusqu'à présent qu'il est jour. Bouquet de perles , toutes les autres esclaves et tous les officiers qui sont ici, certifieront la même chose. Ainsi , que votre ma-

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jesté se mette donc en état de faire sa prière , car il en est temps. )>

« Bon , bon , reprit Abou Hassan en branlant

la tête, vous m'en feriez bien> accroire si je vou-

lois vous écouter. Et moi, continua-t-il , je vous

dis que vous êtes toutes des folles, et que vous

avez perdu l'esprit. C'est cependant un grand

dommage, car vous êtes de jolies personnes.

Apprenez que depuis que je ne vous ai vues , je

suis allé chez moi; que j'y ai fort maltraité ma

mère ; qu'on m'a mené à l'hôpital des fous , où

. je suis resté malgré moi plus de trois semaines ,

pendant lesquelles le concierge n'a pas manqué

de me régaler chaque jour de cinquante coups

de nerf de bœuf. Et vous voudriez que tout cela

ne fût qu'un songe ? Vous vous moquez. »

Commandeur des croyans , repartit Etoile du matin, nous sommes prêtes, toutes tant que nous sommes , de jurer par ce que votre majesté a de plus cher, que tout ce qu'elle nous dit n'est qu'un songe. Elle n'est pas sortie de ce salon depuis hier, et elle n'a pas cessé de dormir toute la nuit jusqu'à présent. »

La confiance avec laquelle cette dame assuroit à Abou Hassan que tout ce qu'elle lui disoit étoit véritable, et qu'il n'étoit point sorti du salon depuis qu'il y étoit entré, le mit encore une fois dans un état à ne savoir que croire de ce

a6o LES MILLE ET UNE NUITS,

qu'il étoit et de ce qu'il voyoit. U demeura un espace de temps abîmé daus ses pensées. «rO ciel ! disoit-il en lui-même , suis-je Abou Hassan ? suis-je Commandeur des croyans ? Dieu tout-puissant, éclairez mon entendement : faites-moi connoître la vérité, afin que je sache à quoi m'en tenir. » Il découvrit ensuite ses épaules encore toutes livides des coups qu'il avoit reçus ; et en les montrant aux dames : « Voyez, leur dit-il, et jugez si de pareilles blessures peuvent venir en songe ou en dormant. A mon égard, je puis vous assurer qu'elles ont été très réelles ; et la douleur que j'en ressens encore m'en est un sûr garant, qui ne me permet pas d'en douter. Si cela néanmoins m'est arrivé en dormant , c'est la chose du monde la plus extraordinaire et la plus étonnante, et je vous avoue qu'elle me passe. V

Dans l'incertitude où étoit Abou Hassan de son état, il appela un des officiers du calife, qui étoit près de lui: «Approchez-vous, dit-il, et mordez^moi le bout de l'oreille , que je juge si je dors ou si je veille. » L'officier s'approcha, lui prit le bout de l'oreille entre les dents , et le serra si fort , qu Abou Hassan fit un cri effroyable.

A ce cri , tous les instrumens de musique jouèrent en même temps , et les dames et les officiers se mirent à danser, à chanter et à sauter autour

CONTES ARABES. a6i

d' Abou Hassan avec un si grand bruit , qu'il entra dans une espèce d'enthousiasme qui lui fit faire mille folies. Il se mit à chanter comme les autres. Il déchira le bel habit de calife dont on l'avoit revêtu. Il jeta par terre le bonnet qu'il avoit sur la tête , et , nu en chemise et en caleçon , il se leva brusquement et se jeta entre deux dames qu'irprit par la main , et se mit à danser et à sauter avec tant d'action , de mouvement et de contorsions bouffonnes et divertissantes, que le calife ne put plus se contenir dans l'endroit où il étoit. La plaisanterie subite d' Abou Hassan le fit rire avec tant d'éclat , qu'il se laissa aller à la renverse, et se fit entendre par-dessus tout le bruit des instrumens de musique et des tambours de basque. Il fut si long-temps sans pouvoir se retenir , que peu s'en fallut qu'il ne s'en trouvât incommodé. Enfin , il se releva ^ et il ouvrit la jalousie. Alors en avançant la tête et en riant toujours : « Abou Hassan , Abou Hassan , s'écriat-il, veux-tu donc me faire mourir à force de rire ? » A la voix du calife, tout le monde se tut , et le bruit cessa. Abou Hassan s'arrêta comme les autres, et tourna la tête du côté qu'elle s'étoit fait entendre. Il reconnut le calife , et en même temps le marchand de Moussoul. Il ne se déconcerta pas pour cela; au contraire, il comprit dans ce moment qu'il étoit bien éveillé^ et que tout ce

26a LES MILLE ET UNE NUITS,

qui lui étoit arrivé étoit très réel , et non pas un songe. Il entra dans la plaisanterie et dans l'intention du calife : « Ha , ha , s'écria-t-il en le regardant avec assurance , vous voilà donc , marchand de Moussoul! Quoi! vous vous plaignez que je vous fais mourir , vous qui êtes cause des mauvais traitemens que j'ai faits à ma mère , et de ceux que j'ai reçus pendant un si long temps à l'hôpital des fous ; vous qui avez si fort maltraité Timan de la mosquée de mon quartier, et les quatre scheicks mes voisins; car ce n'est pas moi , je m'en lave les mains ; vous qui m'avez causé tant de peines d'esprit et tant de traverses. Enfin , n'est-ce pas vous qui êtes l'agresseur, et ne suis-je pas l'offensé?»

« Tu as raison , Abou Hassan , répondit le calife en continuant de rire ; mais pour te consoler et pour te dédommager de toutes tes peines, je suis prêt , et j'en prends Dieu à témoin , à te faire , à ton choix, telle réparation que tu voudras m'imposer.»

En achevant ces paroles , le calife descendit du cabinet , entra dans le salon. Il se fit apporter un de ses plus beaux habits , et commanda aux dames de faire la fonction des officiers de la chambre , et d'en revêtir Abou Hassan. Quand elles l'eurent habillé : «Tu es mon frère, lui dit le calife en l'embrassant; demande-moi tout ce qui peut te faire plaisir , je te l'accorderai. »

te Commandeur des croyant, reprit Abou Hassan, je supplie votre majesté de m'apprendre ce qu elle a fait pour me démonter ainsi le cerveau, et quel a été son dessein ; cela m'importe présentement plus que toute autre chose , pour remettre entièrement mon esprit dans son assiette ordinaire. »

Le calife voulut bien donner cette satisfaction à Abou Hassan. « Tu dois savoir premièrement , lui dit-il , que je me déguise assez souvent , et particulièrement la nuit, pour connoître par moi-même si tout est dans l'ordre dans la ville de Bagdad ; et comme je suis bien aise de savoir aussi ce qui se*passe aux environs , je me suis fixé un jour , qui est le premier de chaque mois, pour faire un grand tour au dehors , tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , et je reviens toujours par le pont. Je revenois de faire ce tour, le soir que tu m'invitas à souper chez toi. Dans notre entretien tu me marquas que la seule chose que tu désirois , c'étoit d'être calife et Commandeur des croyans l'espace de vingt-quatre heures seulement, pour mettre à la raison l'iman de la mosqi:iéc de ton quartier, et les quatre scheiks ses conseillers. Ton désir me parut très propre pour m'en donner un sujet de divertissement; et dans cette vue j'imaginai sur-le-champ le moyen de te procurer la satisfaction que tu dé-

a64 LES MILLE ET UNE NUITS,

sirois. J'avois sur moi de la poudre qui fait dor-* mir du moment qu'on l'a prise, à ne pouvoir se réveiller qu'au bout d'un certain temps. Sans que tu t'en aperçusses , j'en jetai une dose dans la dernière tasse que je te présentai, et tu bus. Le sommeil te prit dans le moment , et je te fis enlever et emporter à mon palais par mon esclave , après avoir laissé la porte de ta chambre ouverte en sortant. Il n'est pas nécessaire de te dire ce qui t'arriva dans mon palais à ton réveil et pendant la journée jusqu'au soir , où , après avoir été bien régalé par mon ordre , une de mes esclaves qui te servoit , jeta une autre dose de la même poudre dans le deroier verre qu'elle te présenta, et que tu bus. Le i;rand assoupissement te prit aussitôt, et je te fis reporter chez toi par le même esclave qui t'avoit apporté, avec ordre de laisser encore la porte de ta chambre ouverte en sortant Tu m'as raconté toi-même tout ce qui t'est arrivé le lendemain et les jours suivans. Je ne m'étois pas imaginé que tu dusses souffrir autant que tu as souffert en cette occasion ; mais, comme je m'y suis déjà engagé envers toi, je ferai toutes choses pour te consoler et te donner lieu d'oublier tous tes maux. Vois donc ce que je puis faire pour te faire plaisir, et demande-moi hardiment ce que tu souhaites. » « Commandeur des croyans, reprit Abou Has-

CONTES ARABES. aflS

San, quelque grands que soient les maux que j'ai soufferts , ils sont effacés de ma mémoire , du moment que j'apprends qu'ils me sont venus de la part de mon souverain seigneur et maître. A l'égard de la générosité dont votre majesté s'offre de me faire sentir les effets avec tant de bonté , je ne doute nullement de sa parole irrévocable; mais comme l'intérêt n'a jamais eu d'empire sur moi , puisqu'elle me donne cette liberté , la grâce que j'ose lui demander, c'est de me donner assez d'accès près de sa personne , pour avoir le bonheur d'être toute ma vie l'admirateur de sa grandeur. »

Ce dernier témoignage de désintéressement d'Abou Hassan acheva de lui mériter toute l'estime du calife. « Je te sais bon gré de ta demande , lui dit le calife; je te l'accorde, avec l'entrée libre dans mon palais à toute heure , en quelque endroit que je me trouve. » En même temps il lui assigna un logement dans le palais. A l'égard de ses appointemens , il lui dit qu'il ne vouloit pas qu'il eût affaire à ses trésoriers , mais à sa personne même ; et sur-le-champ il lui fit donner par son trésorier particulier une bourse de mille pièces d'or. Abou Hassan fit de profonds remercîmens au calife , qui le quitta pour aller tenir conseil selon la coutume.

Abou Hassan prit ce temps-là pour aller au

a66 LES MILLE ET UNE NUITS,

plus tôt informer sa mère de tout ce qui se passoit , et lui apprendre sa bonne fortune.

Il lui fit connoître que tout ce qui lui étoit arrivé n'étoit point un songe; qu'il avoit été calife , et qu'il en avoit réellement fait les fonctions pendant un jour entier , et reçu véritablement les honneurs ; qu'elle ne devoit pas douter de ce qu'il lui disoit , puisqu'il en avoit eu la confirmation de la propre bouche du calife même.

La nouvelle de l'histoire d'Abou Hassan ne tarda guère à se répandre dans toute la' ville de Bagdad; elle passa même dans les provinces voisines, et de là dans les plus éloignées, avec les circonstances toutes singulières et divertissantes dont elle avoit été accompagnée.

La nouvelle faveur d'Abou Hassan le rendoit extrêmement assidu auprès du calife. Comme il étoit naturellement de bonne humeur, et qu'il faisoit naître la joie partout où il se trouvoit, par ses bons mots et par ses plaisanteries, le calife ne pouvoit guère se passer de lui, et il ne faisoit aucune partie de divertissement sans l'y appeler ; il le menoit même quelquefois chez Zobéide son épouse, à qui il avoit raconté son histoire, qui l'avoit extrêmement divertie. Zobéide le goûtoit assez ; mais elle remarqua que toutes les fois qu'il accompagnoit le calife chez

elle , il avoit toujours les yeux sur une de ses esclaves appelée Nouzhatoul-Aouadat ' ; c'est pourquoi elle résolut d'en avertir le calife. « Commandeur des croyans , dit un jour la princesse au calife , vous ne remarquez peut-être pas comme moi, que toutes les fois qu'Abou Hassan vous accompagne ici , il ne cesse d'avoir les yeux sur Nouzhatoul-Aouadat, et qu'il ne manque jamais de la faire rougir. Vous ne doutez point que ce ne soit une marque certaine qu'elle ne le hait pas. C'est pourquoi , si vous m'en croyez , nous ferons un mariage de l'un et de l'autre. »

« Madame , reprit le calife, vous me faites souvenir d'une chose ^e je devrois avoir déjà faite. Je sais le goût d^bou Hassan sur le mariage, par lui-même , et je lui avois toujours promis de lui donner une femme dont il auroit tout sujet d'être content. Je suis bien aise que vous m'en ayez parlé, et je ne sais comment la chose m'étoit échappée de la mémoire. Mais il vaut mieux qu'Abou Hassan ait suivi son inclination, par le choix qu'il a fait lui-même. D'ailleurs, puisque Nouzhatoul-Aouadat ne s'en éloigne pas, nous ne devons point hésiter sur ce mariage. Les voilà l'un et l'autre , ils n'ont qu'à déclarer s'ils y consentent. »

* C'est-à-dire , divertissement qui rappelle , ou qui fait ;i'evenir.

i68 LES MILLE ET UNE NUITS,

Abou Hassan se jeta aux pieds du calife et de Zobéide, poiu* leur marquer combien il étoit sensible aux bontés qu'ils avoient pour lui. « Je ne puis, dit-il en se relevant, recevoir une épouse de meilleures mains; mais je n'ose espérer que Nouzhatoul-Âouadat veuille me donner la sienne d'aussi bon cœur que je suis prêt à lui donner la mienne. » En achevant ces paroles , il regarda l'esclave de la princesse, qui témoigna assez de son côté par son silence respectueux , et par la rougeur qui lui montoit au visage, qu'elle étoit toute disposée à suivre la volonté du calife et de Zobéide sa maîtresse.

Le mariage se fit, et les noces furent célébrées dans le palais avec de grandes réjouissances, qui durèrent plusieurs jours. Zobéide se fit un point d'honneur de faire de riches présens à son esclave , pour faire plaisir au calife ; et le calife de son côté, en considération de Zobéide, en usa de même envers Abou Hassan.

La mariée fut conduite au logement que le calife avoit assigné à Abou Hassan son mari, qui l'attendoit avec impatience. Il la reçut au bruit de tous les instrumens de musique , et des chœurs de musiciens et de musiciennes du palais , qui faisoient retentir l'air du concert de leurs voix et de leurs instrumens.

Plusieurs jours se passèrent en fêtes et en ré-

jouissances accoutumées dans ces sortes d'occasions, après lesquels on laissa les nouveaux mariés jouir paisiblement de leurs amours. Abou Hassan et sa nouvelle épouse étoient charmés Tun de l'autre. Ils vivoient dans une union si parfaite, que hors le temps qu'ils employ oient à faire leur cour, l'un au calife, et l'autre à la princesse Zobéide, ils étoient toujours ensemble, et ne se quittoient point. Il est vrai que Nouzhatoul-Aouadat avoit toutes les qualités d'une femme capable de donner de l'amour et de l'attachement à Abou Hassan , puisqu'elle étoit selon les souhaits sur lesquels il s'étoit expliqué au calife, c'est-à-dire, en état de lui tenir tête à table. Avec ces dispositions, ils ne pouvoient manquer de passer ensemble leur temps très agréablement. Aussi leur table étoit-elle toujours mise , et couverte , à chaque repas , des mets les plus délicats et les plus friands qu'un traiteur avoit soin de leur apprêter et de leur fournir. Le buffet étoit toujours chargé de vin le plus exquis, et disposé de manière qu'il étoit à la portée de l'un et de l'autre lorsqu'ils étoient à table. Là, ils jouissoient d'un agréable tête-à-tête, et s'entretenoient de mille plaisanteries qui leur faisoient faire des éclats de rire plus ou moins grands , selon qu'ils avoient mieux ou moins bien rencontré à dire quelque chose capable de les ré-

jouir. Le repas du soir étoit particulièrement consacré à la joie. Ils ne s'y faisoient servir que dés fruits excellens, des gâteaux et des pâtes d'amandes; et à chaque coup de vin qu'ils buvoient , ils s'excitoient l'un et l'autre par quelques chansons nouvelles ,qui fort souvent étoient des impromptu faits à propos sur le sujet dont ils s'entretenoient. Ces chansons étoient aussi quelquefois accompagnées d'un luth , ou de quelque autre instrument dont ils savoient toucher l'un et l'autre.

Âbou Hassan et Nouzhatoul-Aouadat passèrent ainsi un assez long espace de temps à faire bonne chère et à se bien divertir. Ils ne s'étuient jamais mis en peine de leur dépense de bouche ; et le traiteur qu'ils avoient choisi pour cela àvoit fait toutes les avances. Il étoit juste qu'il reçût quelque argent , c'est pourquoi il leur présenta le mémoire de ce qu'il avoit avancé. La somme se trouva très forte. On y ajouta celle à quoi pou- Yoit monter la dépense déjà faite en habits de noces des plus riches étoffes pour l'un et pour l'autre , et en joyaux de très grand prix pour la mariée ; et la somme se trouva si excessive, qu'ils s'aperçurent , mais trop tard, que de tout l'argent qu'ils avoient reçu des bienfaits du calife et de la princesse Zobéide, en considération de leur mariage, il ne leur restoit précisément que ce

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qu'il falloit pour y satisfaire. Cela leur fit faire de grandes réflexions sur le passé , qui ne remédioient point au mal présent. Abou Hassan fut d'avis de payer le traiteur, et sa femme y consentit. Ils le firent venir et lui payèrent tout ce qu'ils lui dévoient , sans rien témoigner de l'embarras où ils alloient se trouver sitôt qu'ils au* roient fait ce paiement

Le traiteur se retira fort content d'avoir été payé en belles pièces d'or à fleurs de coin : on n'en voyoit pas d'autres dans le palais du calife. Abou Hassan et Nouzhatoul-Aouadat ne le furent guère d'avoir vu le fond de leiu* bourse. Ils demeurèrent dans un grand silence , les yeux baissés, et fort embarrassés de l'état où ils se voyoient réduits dès la première année de leur mariage.

Abou Hassan se souvenoit bien que le calife, en le recevant dans son palais, lui avoit promis de ne le laisser manquer de rien. Mais quand il considéroit qu'il avoit prodigué en si peu de temps les largesses de sa main libérale , outre qu'il n'étoit pas d'humeur à demander , il ne vouloit pas aussi s'exposer à la honte de déclarer au calife le mauvais usage qu'il en avoit fait, et le besoin où il étoit d'en recevoir de nouvelles. D'ailleurs, il avoit abandonné son bien de patrimoine à sa mère , sitôt que le calife l'avoit retenu près

de sa personne , et il étoit fort éloigné de recourir à la bourse de sa mère , à qui il auroit fait connoître , par ce procédé , qu'il étoit retombé dans le même désordre qu'après la mort de son père.

De son côté , Nouzhatoul- Aouadat , qui regardoit les libéralités de Zobéide , et la liberté qu'elle lui avoit accordée en la mariant , comme une récompense plus que suffisante de ses services et de son attachement , ne croyoit pas être en droit de lui rien demander davantage.

Abou Hassan rompit enfin le silence ; et en regardant Nouzhatoul-Aouadat avec un visage ouvert : « Je vois bien , lui dit-il , que vous êtes dans le même embarras que moi , et que vous cherchez quel parti nous devons prendre dans une aussi fâcheuse conjoncture que celle-ci , où l'argent vient de nous manquer tout à coup, sans que nous l'ayons prévu. Je ne sais quel peut être votre sentiment; pour moi, quoi qu'il puisse arriver, mon avis n'est pas de retrancher notre dépense ordinaire de la moindre chose, et je crois que de votre côté vous ne m'en dédirez pas. Le point est de trouver le moyen d'y fournir, sans avoir la bassesse d'en demander, ni moi au calife , ni vous à Zobéide ; et je crois l'avoir trouvé. Mais pour cela, il faut que nous nou$ aidions l'un l'autre. »

CONTES ARABES. v a^^S

Ce discours d'Abou Hassan plut beaucoup à Nouzhatoul-Aouadat, et lui donna quelque espérance. « Je n'étois pas moins occupée que vous de cette pensée , lui dit-elle, et si je ne m'en expliquois pas, c'est que je n'y voyois aucun remède* Je vous avoue que l'ouverture que vous venez de me faire me fait le plus grand plaisir du monde. Mais puisque vous avez trouvé le moyen que vous dites , et que mon secours vous est nécessaire pour y réussir , vous n'avez qu'à me dire ce qu'il faut que je fasse, et vous verrez que je m'y emploierai de mon mieux. »

ce Je m'attendois bien , reprit Abou Hassan , que vous ne me manqueriez pas dans cette affaire , qui vous touche autant que moi. Voici donc le moyen que j'ai imaginé pour faire en sorte que l'argent ne nous manque pas dans le besoin que nous en avons , au moins pour quelque temps. 11 consiste dans une petite tromperie que nous ferons , moi au calife , et vous à Zobéide , et qui , j'en suis sûr , les divertira , et ne nous sera pas infructueuse. Je vais vous dire quelle est la tromperie que j'entends : c'est que nous mourions tous deux. »

a Que nous mourions tous deux! interrompit Nouzhatoul-Aouadat. Mourez, si vous voulez, tout seul; pour moi, je ne suis pas lasse de vivre, et je ne prétends pas, ne vous en déplaise, mou-

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