IV. la
ser cette nuit en ma maison , pour tâcher dt vous remettre de la fatigue de votre voyage. » Et afin de l'obliger davantage à ne lui pas refuser la grâce qu'il lui demandoit , il lui expliqua en peu de mots la coutume qu'il s'étoit faite de recevoir chez lui chaque jour, autant qu'il lui seroit possible, et pour une nuit seulement, le premier étranger qui se présenteroit à lui.
Le calife trouva quelque chose de si singulier dans la bizarrerie du goût d'Abou Hassan ^ que l'envie lui prit de le connoître à fond. Sans sortir du caractère de marchand , il lui marqua qu'il ne pouvoit mieux répondre aune si grande honnêteté à laquelle il ne s'étoit pas attendu à son arrivée à Bagdad, qu'en acceptant l'offre obligeante qu'il venoit de lui faire ; qu'il n'avoit qu'à lui montrer le chemin , et qu'il étoit tout prêt à le suivre.
Abou Hassan, qui ne savoit pas que l'hôte que le hasard venoit de lui présenter étoit infiniment au-dessus de lui, en agit avec le calife comme avec son égal. Il le mena à sa maison et le fit entrer dans une chambre meublée fort proprement , où il lui fit prendre place sur le sofa , l'endroit le plus honorable. Le souper étoit prêt, et le couvert étoit mis. La mère d'Abou Hassan , qui entendoit fort bien la cuisine, servit trois plats : l'un , au milieu , garni d'un bon chapon^
flanqué de quatre gros poulets; et les deux autres à côté qui servoient d'entrée , l'un d'une oie grasse, et l'autre de pigeonneaux en ragoût. Il n'y avoit rien de plus, mais ces viandes étoient bien choisies et d'un goût délicieux.
Abou Hassan se mit à table vis-à-vis de son hôte, et le calife et lui commencèrent à manger de bon appétit en prenant chacun ce qui étoit de son goût, sans parler et même sans boire, selon la coutume du pays. Quand ils eurent achevé de manger, l'esclave du calife leur donna à laver, et cependant la mère d'Abou Hassan desservit, et apporta le dessert qui consistoit en diverses sortes de fruits de la saison , comme raisins, pêches, pommes, poires et plusieurs sortes de pâtes d'amandes sèches. Sur la fin du jour on alluma les bougies, après quoif Abou Hassan fit mettre les bouteilles et les tasses près de lui , et prit soin que sa mère fît souper l'esclave du calife.
Quand le feint marchand de Mous$oul , c'està-dire le calife, et Abou Hassan se furent remis à table, Abou Hassan , avant de toucher au fruit, prit une tasse , se versa à boire le premier et en la tenant à la main : « Seigneur , dit-il au calife , qui étoit selon lui un marchand de Mous*soûl, vous îSavez comme moi que le coq ne boit jamais qu'il n'appelle les poules pour ve-
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nîr boire avec lui : je vous invite donc à suivre mon exemple. Je ne sais ce que voift en pensez ; pour moi , il me semble qu'un homme qui hait le vin et qui veut faire le sage, ne l'est pas. Laissons là ces sortes de gens avec leur humeur sombre et chagrine, et cherchons la joie; elle est dans la tasse , et la tasse la communique à ceux qui la vident. »*
Pendant qu'Abou Hassan buvoit : ce Cela me plaît, dit le calife en se saisissant de la tasse qui lui étoit destinée, et voilà ce qu'on appelle un brave homme. Je vous aime de cette humeur, et avec cette gaîté j'attends que vous m'en versiez autant. »
Abou Hassan n'eut pas plus tôt bu , qu'en remplissant la tasse que le calife lui présentoit : ce Goiitez, seigneur, dit -il, vous le trouverez bon. »
ce J'en suis bien persuadé , reprit le calife d'un air riant; il n'est pas possible qu'Un homme comme vous ne sache faire choix des meilleures choses. »
Pendant que le calife buvoit : «Il ne faut que vous regarder, repartit Abou Hassan, pour s'apercevoir, du premier coup d'œil, que vous êtes de ces gens qui ont vu le monde et qui savent vivre.
« Si ma maison, ajouta-t-il en vers arabes ^
«cétoit capable de sentiment, et qu'elle fût sen- «sible au sujet de joie de vous posséder, elle le «marqueroit hautement; et en se prosternant a devant vous , elle s'écrieroit : Ah ! quel plaisir , « quel bonheur de me voir honorée de la pré- « sence d'une personne si honnête et si com- « plaisante , qu elle ne dédaigne pas de prendre «le couvert chez moi!»
«Enfin, seigneur, je suis au comble de ma joie , d'avoir fait aujourd'hui la rencontre d'un homme de votre mérite. »
Ces saillies d'Abou Hassan divertissoient foi^t le calife, qui avoit naturellement l'esprit très enjoué, et qui se faisoit un plaisir de l'exciter à boire, en demandant souvent lui-même du vin, afin de le mieux connoitre dans son entretien y par la gaîté que le vin lui inspiroit. Pour entrer en conversation , il lui demanda comment il s'appeloit, à quoi il s'occupoit, et de quelle manière il passoit la vie. «Seigneur, réponditil, mon nom est Abou Hassan. J'ai perdu mon père qui étoit marchand, non pas à la vérité des plus riches, mais au moins de ceux qui vivoient le plus commodément à Bagdad. En mourant, il me laissa une succession plus que suffisante pour vivre sans ambition selon mon état. Comme sa conduite à mon égard avoit été fort sévère, et que jusqu'à sa mort j'avois
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passé la meilleure partie de ma jeunesse dans une grande contrainte, je voulus tâcher de réparer le bon temps que je croyois avoir perdu. En cela néanmoins, poursuivit Abou Hassan, je me gouvernois d'une autre manière que ne font ordinairement tous les jeunes gens. Ils se livrent à la débauche sans considération, et ils s'y abandonnent jusqu'à ce que, réduits à la dernière pauvreté, ils fassent malgré eux une pénitence forcée pendant le reste de leurs jours. Afin de ne pas tomber dans ce malheur, je partageai tout mon bien en deux parts, l'une en fonds, et l'autre en argent comptant. Je destinai l'argent comptant pour les dépenses que je méditois, et je pris une ferme résolution de ne point toucher à mes revenus. Je fis une société de gens de ma connoissance et à peu près de mon âge; et sur l'argent comptant que je dépensois à pleine main , je les régalois splendidement chaque jour, de manière que rien ne manquoit à nos divertissemens. Mais la durée n'en fut pas longue Je ne trouvai plus rien au fond de ma cassette à la fin de l'année, et en même temps tous mes amis de table disparurent. Je les vis l'un après l'autre. Je leur représentai l'état malheureux où je me trouvois; mais aucun ne m'offrit de quoi me soulager. Je renonçai donc à leur amitié , et en me réduisant à ne plus dé*
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penser que mon revenu , je me retranchai à n'avoir plus de société qu'avec le premier étranger que je rencontrerois chaque jour à son arrivée à Bagdad, avec cette condition de ne le régaler que ce seul jour-là. Je vous ai informé du reste, et je remercie ma bonne fortune de m'avoir présenté aujourd'hui un étranger de votre mérite. »
Le calife, fort satisfait de cet éclaircissement, dit à Abou Hassan : « Je ne puis assez vous louer du bon parti que vous avez pris d'avoir agi avec tant de prudence en vous jetant dans la débauche, et de vous être conduit d'une manière qui n'est pas ordinaire à la jeunesse ; je vous estime encore d'avoir été fidèle à vous-même au point que vous l'avez été. Le pas étoit bien glissant, et je ne puis assez admirer comment, après avoir vu la fin de votre argent comptant , vous avez eu assez de modération pour ne pas dissiper votre revenu, et même votre fonds. Pour vous dire ce que j'en pense, je tiens que vous êtes le seul débauché à qui pareille chose est arrivée , et à qui elle arrivera peut-être jamais. Enfin , je vous avoue que j'envie votre bonheur. Vous êtes le plus heureux mortel qu'il y ait sur la terre , d'avoir chaque jour la compagnie d'un honnête homme avec qui vous pouvez vous entretenir si agréablement, et à qui vous donnez lieu de pu-?
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blier partout la bonne réception que vous lui faites. Mais ni vous ni moi , nous ne nous apercevons pas que c'est parler trop long-temps sans boire : buvez , et versez-m'en ensuite. » Le calife et Abou Hassan continuèrent de boire longtemps en s'entretenant de choses très agréables. La nuit étoit déjà fort avancée , et le calife , en feignant d'être fort fatigué du chemin qu'il avoit fait , dit à Âbou Hassan qu'il avoit. besoin de repos, ce Je ne veux pas aussi de mon côté , ajouta-t-il, que vous perdiez rien du vôtre pour l'amour de moi. Avant que nous nous séparions (car peut-être serai-je sorti demain de chez vous avant que vous soyez éveillé) , je suis bien aise de vous marquer combien je suis sensible à votre honnêteté, à votre bonne chère et à l'hospitalité que vous avez exercée envers moi si obligeamment. La seule chose qui me fait de la peine, c'est que je ne sais par quel endroit vous en témoigner ma reconnoissance. Je vous supplie de me le faire connoître, et vous verrez que je ne suis pas un ingrat. Il ne se peut pas faire qu'un homme comme vous n'ait quelque affaire , quelque besoin , et ne souhaite enfin quelque chose qui lui feroit plaisir. Ouvrez votre cœur, et parlez-moi franchement. Tout marchand que je suis , je ne laisse pas d'être en état d'obliger par moi-même, ou par l'entremise de mes amis. 7^
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A ces offres du calife, qu'Abou Hassan ne prenoit toujours que pour un marchand : « Mon bon seigneur, reprit Abou Hassan, je suis très persuadé que ce n'est point par compliment que vous me faites des avances si généreuses. Mais , foi d'honnête homme , je puis vous assurer que je n'ai ni chagrin , ni affaire , ni désir, et que je ne demande rien à personne. Je n'ai pas la moindre ambition , comme je vous l'ai déjà dit , et je suis très content de mon sort. Ainsi je n'ai qu'à vous remercier , non seulement de vos offres si obligeantes, mais même de la complaisance que vous avez eue de me faire un si grand honneur , que celui de venir prendre un méchant repas chez moi. Je vous dirai néanmoins, poursuivit Abou Hassan , qu'une seule chose me fait de la peine , sans pourtant qu'elle aille jusqu'à troubler mon repos. Vous saurez que la ville de Bagdad est divisée par quartiers , et que dans chaque quartier il y a une mosquée avec un iman pour faire la prière aux heures ordinaires, à la tête du quartier qui s'y assemble. L'iman est un grand vieillard , d'un visage austère et parfait hypocrite, s'il y en eut jamais au monde. Pour conseil, il s'est associé quatre autres barbons , mes voisins, gens à peu près de sa sorte, qui s'assemblent chez lui régulièrement chaque jour ; et dans leur conciUabule, il n'y a médisance, calomnie et
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malice qu'ils ne mettent en usage contre moi et contre tout le quartier , pour en troubler la tranquillité et y faire régner la dissension. Ils se rendent redoutables aux uns, ils menacent les autres ; ils veulent enfin se rendre les maîtres , et que chacun se gouverne selon leur caprice, eux qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes. Pour dire la vérité, je souffre de voir qu'ils se mêlent de tout autre chose que de leur Âlcoran, et qu'ils ne laissent pas vivre le monde en paix.»
« Hé bien , reprit le calife , vous voudriez apparemment trouver un moyen pour arrêter le cours de ce désordre ? — Vous l'avez dit , repartit Abou Hassan ; et la seule chose que je demanderois à Dieu pour cela , ce seroit d'être calife à la place du Commandeur des croyans, Haroun al-Raschid, notre souverain seigneur et maître , seulement pour un jour. — Que feriezvous si cela arrivoit? demanda le calife. — Je ferois une chose d'un grand exemple , répondit Abou Hassan , et qui donneroit de la satisfaction à tous les honnêtes gens. Je ferois donner cent coups de bâton sur la plante des pieds à chacun des quatre vieillards , et quatre cents à l'iman , pour leur apprendre qu'il ne leur appartient pas de troubler et de chagriner ainsi leurs voisins. »
Le calife trouva la pensée d'Abou Hassan fort
plaisante ; et comme il étoit né pour les aventures extraordinaires, elle lui fit naître l'envie de s'en faire un divertissement tout singulier. « Votre souhait me plaît d'autan t plus , dit le calife , que je vois qu'il part d'un cœur droit , et d'un homme qui ne peut souffrir que la malice des méchans demeure impunie. J'aurois un grand plaisir d'en voir l'effet ; et peut-être n'est-il pas aussi impossible que cela arrive , que vous pourriez vous l'imaginer. Je suis persuadé que le calife se dépouilleroit volontiers de sa puissance pour vingt-quatre heures entre vos mains, s'il étoit informé de votre bonne intention et du bon usage que vous en feriez. Quoique marchand étranger, je ne laisse pas néanmoins d'avoir du crédit pour y contribuer en quelque chose. »
« Je vois bien , repartit Abou Hassan , que vous vous moquez de ma folle imagination, et le calife s'en moqueroit aussi s'il avoit connoissance d'une telle extravagance. Ce que cela pourroit peutêtre produire , c'est qu'il se feroit informer de la conduite de l'iman et de ses conseillers , et qu'il les feroit châtier. »
a Je ne me moque pas de vous , répliqua le calife : Dieu me garde d'avoir une pensée si déraisonnable pour une personne comme vous qui m'avez si bien régalé, tout inconnu que je vous suis ; et je vous assure que le calife ne
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s'en moqueroit pas. Mais laissons là ce discours : il n'est pas loin de minuit , et il est temps de nous coucher. »
« Brisons donc là notre entretien , dit Abou Hassan; je ne veux pas apporter obstacle à votre repos. Mais comme il reste encore du vin dans la bouteille , il faut, s'il vous plaît, que nous la vidions ; après cela nous nous coucherons. La seule chose que je vous recommande, c'est qu'en sortant demain matin , au cas que je ne sois pas éveillé, vous ne laissiez pas la porte ouverte , mais que vous preniez la peine de la fermer. » Ce que le calife lui promit d'exécuter fidèlement.
Pendant quAbou Hassan parloit, le calife s'étoit saisi de la bouteille; et des deux tasses. Il se versa du vin le premier en faisant connoître à Abou Hassan que c'étoit pour le remercier. Quand il eut bu , il jeta adroitement dans la tasse d'Abou Hassan une pincée d'une poudre qu'il avoit sur lui , et versa par-dessus le reste de la bouteille. En la présentant à Abou Hassan : « Vous avez , dit-il , pris la peine de me verser à boire toute la soirée ; c'est bien la moindre chose que je doive faire que de vous en épargner la peine pour la dernière fois ; je vous prie de prendre cette tasse de ma main , et de boire ce coup pour l'am our de moi. »
Âbou Hassan prit la tasse; et pour marquer davantage à son hôte avec combien de plaisir il recevoit l'honneur qu'il lui faisoit, il but , et il la vida presque tout d'un trait. Mais à peine eut-il mis la tasse sur la table, que la poudre fit son effet. Il fut saisi d'un assoupissement si profond, que la tête lui tomba presque sur ses genoux d'une manière si subite, que le calife ne put s'empêcher d'en rire. L'esclave par qui il s'étoit fait suivre étoit revenu dès qu'il avoit eu soupe , et il y avoit quelque temps qu'il étoit là tout prêt à recevoir ses commandemens. <c Charge cet homme sur tes épaules, lui dit le calife; mais prends garde de bien remarquer l'endroit où est cette maison , afin que tu le rapportes quand je te le commanderai. »
Le calife, suivi de l'esclave qui étoit chargé d'Abou Hassan , sortit de la maison , mais sans fermer la porte, comme Abou Hassan l'en avoit prié ; et il le fit exprès. Dès qu'il fut arrivé à son palais, il rentra par une porte secrète, et il se fit suivre par l'esclave jusqu'à son appartement, où tous les officiers de sa chambre l'attendoient. tf Déshabillez cet homme, leur dit-il, et couchezle dans mon Ut ; je vous dirai ensuite mes intentions. »
Les officiers déshabillèrent Abou Hassan , le revêtirent de l'habillement de nuit du caUfe , et
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le couchèrent selon son ordre. Personne n'étoit encore couché dans le palais. Le calife fit venir tQus ses autres officiers et toutes les dames ; et quand ils furent tous en sa présence : « Je veux, leur dit-il , que tous ceux qui ont coutume de se trouver à mon lever ne manquent pas de se rendre demain matin auprès de cet homme que voilà couché dans mon lit , et que chacun fasse auprès de lui, lorsqu'il s'éveillera, les mêmes fonctions qui s'observent ordinairement auprès de moi. Je veux aussi qu'on ait pour lui les mêmes égards que pour ma propre personne, et qu'il soit obéi en tout ce qu'il commandera. On ne lui refusera rien de tout ce qu'il pourra demander, et on ne le contredira en quoi que ce soit de ce qu'il pourra dire ou souhaiter. Dans toutes les occasions où il s'agira de lui parler ou de lui répondre, on ne manquera pas de le traiter de Commandeur des croyans. En un mot, je demande qu'on ne songe non plus à ma personne tout le temps qu'on sera près de lui, que s'il étoit véritablement ce que je suis, c'est-à-dire le calife et le Commandeur des croyans. Sur toutes choses, qu'on prenne bien garde de se méprendre en la moindre circonstance. »
Les officiers et les dames, qui comprirent d'abord que le calife vouloit se divertir, ne répondirent que par une profonde inclination ; et dès
lors chacun de son côté se prépara à contribuer de tout son pouvoir, en tout ce qui seroit de sa fonction, à se bien acqpitter de son person*nage.
En rentrant dans son palais, le calife avoit envoyé appeler le grand-vizir Giafar , par le premier offîcier qu'il avoit rencontré , et ce premier ministre venoit d'arriver. Le calife lui dit : a Gia^ far, je t'ai fait venir pour t'avertir de ne pas t'étonner quand tu verras demain , en entrant à mon audience, l'homme que voilà couché dans mon lit, assis sur mon trône avec mon habit de cérémonie. Aborde-le avec les mêmes égards jet le même respect que tu as coutume de me rendre , en le traitant aussi de Commandeur des croyans. Écoute , et exécute ponctuellement tout ce qu'il te commandera , comme si je te le com* mandois. Il ne manquera pas de faire des libéra- Utcs 9 et de te charger de la distribution : fais tout ce qu'il te commandera là-dessus, quand même il s'agiroit d'épuiser tous les coffres de mes finances. Souviens-toi d'avertir aussi mes émirs, mes huissiers et tous les autres officiers du dehors de mon palais , de lui rendre demain à l'audience pubUque les mêmes honneurs qu'à ma personne, et de dissimuler si bien , qu'il ne s'aperçoive pas de la moindre chose qui puisse troubler le divertissement que je veux me don-
ner. Va , retire-toî , je n'ai rien à l'ordonner davantage, el donne-moi la satisfaction que je te demande. »
Après que le grand-vizir se fut retiré, le calife passa dans un autre appartement ; et en se couchant, il donna à Mesrour, chef des eunuques, les ordres qu'il devoit exécuter de son côté , afin que tout réussît de la manière qu'il l'entendoit, pour remplir le souhait d' Abou Hassan , et voir comment il useroit de la puissance et de l'autorité de caUfe , dans le peu de temps qu'il l'avoit désiré. Sur toutes choses, il lui enjoignit de ne pas manquer de venir l'éveiller à l'heure accoutumée, et avant qu'on éveillât Abou Hassan, parce qu'il vouloit y être présent.
Mesrour ne manqua pas d'éveiller le calife dans le temps qu'il lui avoit commandé. Dès que le calife fut entré dans la chambre où Abou Hassan dormoit , il se plaça dans un petit cabinet élevé , d'où il pouvoit voir par une jalousie tout ce qui s'y passoit sans être vu. Tous les officiers et toutes les dames qui dévoient se trouver au lever d'Abou Hassan , entrèrent en même temps, et se postèrent chacun à sa place accoutumée, selon son rang, et dans un grand silence, comme si c'eût été le calife qui eût dû se lever, et prêts à s'acquitter de la fonction à laquelle ils étoient destinés^
CONTES ARABES. igi
CoiQme la pointe du jour avbit déjà commencé de paroître , et qu'il étoit temps de se lever pour faire la prière d'avant le lever du soleil , l'officier qui étoit le plus près du chevet du lit, approcha du nez d'Abou Hassan une petite éponge trempée dans du vinaigre. . .
Abou Hassan éternua aussitôt en tournant la tète sans ouvrir les yeux ; et avec un petit effort , il jeta comme de la pituite qu'on fut prompt à recevoir dans un petit bassin d'or, pour empêcher qu'elle ne tombât sur le tapis de pied et ne le gâtât. C'est l'effet ordinaire de la poudre qu« le calife lui avoitfait prendre, quand, à proportion de la dose , elle cesse , en plus ou en moins de temps, de causer l'assoupissement pour lequel on la donne.
En remettant la tête sur le chevet, Abou Has*san ouvrit les yeux, et autant que le peu de jour qu'il faisoit le lui permettoit , il se vit au milieu d'une grande chambre , magnifique et superbement meublée, avec un plafond à plusieurs enfoncemens de diverses figures, peints à l'arabesque, ornée de grands vases d'or massif, de portières et d'un tapis de pied or et soie , et environné déjeunes dames, dont plusieurs avoient différentes sortes d'instrumens de musique, prêtes à en toucher, toutes d'une beauté charmante , d'eunuques noirs , tous richement hajv. i3
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billes et debout ^ dans une grande modestie. £a jetant les yeux sur la couverture du lit , il vit qu'elle étoit de brocart d'or à fond rouge , re-baussée de perles et de diamans , et près du lit un habit de même étoffe et de même parure, et à côté de lui , sur un coussin , un bonnet de calife.
A ces objets si éclatans , Abou Hassan fut dans un étonnement et dans une confusion in^cprinoable. Il les regardoit tous comme dans un songe : songe ù véritable à son égard, qu'il dé^ aîroit que ce n'en fut pas un. a Bon ! disoit*il en lui-même, me voilà calife; mais, ajoutoit-il un peu après en se reprenant, il ne faut pas que je me trompe , c'est un songe, effet du souhait dont je m'entretenois tantôt avec mon hôte.» £t il refermoit les yeux ccmime pour dormir. '
En même temps un eunuque s'approcha:
«Commandeur des croyans, lui dit-il respectueusement, que votre majesté ne se rendorme pas, il est temps qu'elle se lève pour faire sa prière ; l'aurore commence à paroître. »
A ces paroles , qui furent d'une grande sur« prise pour Abou Hassan : a Suis-je éveillé , ou si je dors ? disoit-il encore en lui«-méme. Mais je dors , continuoit-il en tenant toujours les yeuxfermés; je ne.dois pas en douter. »
Un moment après : ce Commandeur des croyans
reprit F^unuque , qui vit qu'ilne répo^doit riea et ne 4onnoit aucune marque de vouloir se lever, votre majesté aura pour agréable que je lui répète qu il est temps qu'elle se lève , à moips qu'elle ne veuille laisser passer le moment de faire sa prière du matin ; le soleil va se lever, et elle n'a pas coutume d'y manquer. »
« Je me trompois , dit aussitôt Abou Hassan , je ne dors pas , je suis éveillé; ceux qui dorment; n'entendept pas , et j'entends qu'on me parle. » Il ouvrit encore les yeux ; et comme il étoit grand jour, il vit distinctement tout ce qu'il n'avoiç aperçu que confusément. Il se leva sur son séapt avec un air riant , comme un homme plein de joie de se voir dans un état si fort au-dessus dp sa condition; et le calife qui l'observoit sann être vu , pénétra dans sa pensée avec un grand plaisir^
Alors les jeunç3 dames du palais se prosternèren|: 1^ face contre terre devant Abou Ilassan ; et celles qui tenoient des instrumens de musir quç lui donnèrent le bonjour par un coucerf de flûtes douces, de hautbois, de téorbes e| d'autres instrumens harmonieux dont il fut enchuinté et ravi en extase, de manière qu'il ne savoft ou il étoit , et qu'il ne se possédoit pas luinuême. Il revint néanmoins à sa première idée , €t il doutoit encore si tout ce qu'il voyoit et en^
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tendoit, étoit un songe ou une réalité. Il se mit les mains devant les yeux ; et en baissant la tête : « Que veut dire tout ceci ? disoit-il en lui-même. Où suis-je? Que m'est-il arrivé ? Qu'est-ce que ce palais? Que signifient ces eunuques, ces officiers si bien faits et si bien mis; ces dames si belles, et ces musiciennes qui m'enchantent? Est-il possible que je ne puisse distinguer si je rêve ou si je suis dans mon bon sens? » Il ôte enfin les mains de devant ses yeux , les ouvre ; et en levant la tête , il vit que le soleil jetoit déjà ses premiers rayons au travers des fenêtres de la chambre où il étoit.
Dans ce moment, Mesrour, chef des eunuques , entra , se prosterna profondément devant Âbou Hassan , et lui dit en se relevant : « Commandeur des croyans, votre majesté me permettra de lui représenter qu elle n'a pas coutume de se lever si tard, et qu'elle a laissé passer le temps de faire sa prière. A moins qu'elle n'ait passé une mauvaise nuit, et qu'elle ne soit indisposée, elle n'a plus que celui d'aller monter sur son trône pour tenir son conseil et se faire voir' à l'ordinaire. Les généraux de ses armées, les gouverneurs de ses provinces, et les autres grands-' officiers de sa cour, n'attendent que le moment que la porte de la salie du conseil leur soit ouverte. »
Au discours .de Mesrour, Abou Hassan fut comme persuadé qu'il ne dormoit pas , et que l'état où il se trouvoit n'étoit pas un songe. Il ne se trouva pas moins embarrassé que con£us dans l'incertitude du parti qu'il prendroit. Enfin il regarda Mesrour entre les deux yeux, et d'un ton sérieux : « A qui donc parlez-vous , lui demandat-il, et qui est celui que vous appelez Commandeur des croyans, vous que je ne connois pas ? Il faut que vous me preniez pour un autre. »
Tout autre que Mesrour se fût peut-être déconcerté à la demande d'Abou Hassan ; mais instruit par le calife, il joua merveilleusement bien son personnage. «Mon respectable seigneur etmaître, s'écria-t-il , votre majesté me parle ainsi aujourd'hui apparemment pour m'éprouver : votre majesté n'est-elle pas le Commandeur des croyans , le monarque du monde, de l'orient à l'occident, et le vicaire sur la terre du prophète envoyé de Dieu maître de ce monde terrestre et du céleste ? Mesroiu», votre chétif esclave , ne l'a pas oublié depuis tant d'années qu'il a l'honneur et le bonheur de rendre ses respects et ses services à votre majesté. Il s'estimeroit le plus malheureux des hommes, s'il avoit encouru votre disgrâce ; il vous supplie donc très humblement d'avoir la bonté de le rassurer ; il aime mieux croire qu'un songe fâcheux a troublé son repos cette nuit. »
Abou Hassan fit un si grand éclat de rire à ces paroles de Mesrour, qu'il se laissa aller à la renverse sur le chevet du lit , avec une grande joie du, calife, qui en eût ri de même, s'il n'eût craint de mettre fin, dès son commencement, à la plaisante scène qu'il avoit résolu de se dotiner.
Abou ftassan, après avoir ri lotig-temps en cette posture, se remit sur son séant; et en s'adressant à un petit eunuque noir comme Mesrour : c< Écoute , lui dit-il , dis-moi qui je suis. — Seigneur, répondit le petit eunuque d'un ^ir modeste , votre majesté est le Commandeur des croyans, et le vicaire en terre du maître des deux mondes. — Tu es un petit menteur, face de couleur de poix , » reprit Abou Hassan.
Abou Hassan appela ensuite une des damel<( qui étoit plus près de lui que les autres. « Approchez-vous, la belle, dit-il en lui présentant la main; tenez, mordez-moi le bout du doigt, que je sente si je dors ou si je veille. »
La dame , qui savoit que le calife voyoit tout ce qui se passoit dans la chambre, fut ravie d'avoir occasion de faire voir de quoi elle étoit capable , quand il s'âgissoit de le divertir. Elle s'approcha donc d'Abou Hassan avec tout le sérieux possible ; et en serrant légèrement entre ses dents le bout du doigt qu'il lui avoit avancé , elle lui fit sentir un peu de douleur.
£e retirant la tnaîii prompteiaQient : « Je ne dors pas , dit aussitôt Abou Hassan , je ne dors pas certainement. Par quel miracle suis-je donc devenu calife en une nuit? Voilà la <^ose du monde la plus merveilleuse et la plus surprenante ! » En s'adressant ensuite à la même dame : oc Ne me cachez pas la vérité , dit-il , je vous en conjure par la protection de Dieu , en qui vous avez confiance aussi-bien que moi. £st41 bien vrai que je sois le Commsaideur des croyans ? — Il est si vrai , répondit la dame , que votre majesté est le Commandeur des croyans, que nous avons sujet tous tant que nous sommes de vos esclaves, de nous étJdnner qu'elle veuille faire accroire qu elle ne l'est pas. — Vous êtes une menteuse , reprit Abou Hassan : je sais bien ce que je suis. »
Comme le chef des eunuques s'aperçut qu'Abou Hassan vouloit se lever, il lui présenta la main , et l'aida à se mettre hors du lit. Dès qu'il fut sur ses pieds , toute la chambre retentit du salut que tous les officiers et toutes -les dames lui firent en même temps par une acclamation en ces termes : « Commandeur des croyans , que J>ieu dcHine le bonjour à votre majesté !»
« Ah ciel , quelle merveille ! s'écria alors Abou Hassan. J'étois hier au soir Abou Hassan , et ce matin je «uis le C<>mmandeur des croyans. Je ne
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comprends rien à un changement si prompt et si surprenant ! » Les officiers destinés à ce ministère l'habillèrent promptement ; et quand ils eurent achevé, comme les autres officiers, les eunuques et les dames s'étoient ranges en deux files jusqu'à la porte où il devoit entrer dans la chambre du conseil, Alesrour marcha devant, et Abou Hassan le suivit. La portière fiit tirée , et la porte ouverte par un huissier. Mesrour entra dans la. chambre du conseil, et marcha encore devant lui jusqu'au pied du trône , où il s'arrêta pour l'aider à monter , en le prenant d'un côté par-dessous l'épaule^ pendant qu'un autre officier, qui suivoit, l'aidoit de même à monter de l'autre.
Abou Hassan s'assit aux acclamations des huissiers, qui lui souhaitèrent toute sorte de bonheur et de prospérité ; et en se tournant à droite et à gauche , il vit les officiers des gardes rangés dans un bel ordre et en bonne contenance.
Le calife cependant qui ctoit sorti du cabinet où il étoit caché au moment qu'Abou Hassan étoit entré dans la chambre du conseil , passa à un cabinet qui avoit aussi vue sur la même chambre , d'où il pouvoit voir et entendre tout ce qui se passoit au conseil quand son grand-vizir y présidoit à sa place , et que quelque incommo-
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dite l'empêchoit d'y être en personne. Ce qui lui plut d'abord , fut de voir qu' Abou Hassan le représentoit sur son trône presque' avec autant de gravité que lûi-méme.
Dès qu' Abou Hassan eut pris place , le grandvizir Giafar, qui venoit d'arriver, se prosterna devant lui au pied du trône , se releva ; et en s adressant à sa personne : <c Commandeur des croyans , dit-il , que Dieu comble votre majesté de ses faveurs en cette vie, la reçoive dans son paradis dans l'autre , et précipite ses ennemis dans les flammes de l'enfer ! »
Abou Hassan, après tout ce qui lui étoit arrivé depuis qu'il étoit éveillé, et ce qu'il venoit d'entendre de la bouche du grand- vizir , ne douta plus qu'il ne fût calife , comme il avoit souhaité de l'être. Ainsi , sans examiner comment ou par quelle aventure un changement de fortune si peu attendu s'étoit fait , il prit sur-le-champ le parti d'en exercer le pouvoir. Aussi demanda-t-il au grand-vizir, en le regardant avec gravité, s'il avoit quelque chose à lui dire.
« Commandeur des croyans , reprit le grandvizir , les émirs , les vizirs , et les autres officiers qui ont séance au conseil de votre majesté, sont à la porte, et ils n'attendent que le moment où votre majesté leur donnera la permission d'entrer et de venir lui rendre leurs respects accoutumés.»
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Abou Hassan dit aïissit^ qu'on leur ouvrit ; et le grand-viziTy en se netiHirtiatlt et «i «'adressant au chef des huissiers qui n'aitendoit q&e IWdre : « Chef des huissiers , dit-il , le Conknaudeur des croyans ecMÉmiaiide que vous fàs^ez votre devoir. »
La porte fut ouverte, et en même tetops les émirs et les principaux officiers de la coiir , tous en habits de cérémonie toa^ifiques, entrèrent dans un bel ordre , s'avancèrent jusqu'au pied du tt-ône, îe?t rendirent leurs respects à Abou Hassan, chacun à son rang, le genou en terre et le front contre le tapis de pied , comme à la propre personne du calife , et le saluèrent en lui donnant le titre de Commandeur des croyans, selon rinstniction que le grand-vizir leur avoit donnée ; « ils prirent chacun leur place k mesure cfu'ils s'^oient acquittés de ce devoir.
Quand la cét*émonie fut achevée ^ et qu'ils se furent totis plac^, il se fit un grand silence.
Alors le grand-vizir, toujours debout devant le trône , commença à (aire son Rapport de plusieurs afiaires , selon l'ordre des papiers qu'il tenoit à la main. Les affaiines, 'à la vék*ité, étoient ordinaires et de peu de coïiséqiH^ce. Abou Hassan néanmoins ne laissa pai^ de se feire admirer, même par le calife. En eifiet , il ne demeura pas court ; il ne parut pas même embarrassé sur au-
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cune. Il prononça juste sur toutes, selon que le bon sens lui inspiroit, soit qu'il s'agît d accorder ou de rejetet* ce que Ion demàndoit.
Avant que ïe grand-vizir feût achevé son rapport, Abou llassan aperçait le juge de police qu'il connoissoit de vue, a^sis en son rang, a Attendez un moment, dit-il au grand-vizir en l'interrompant; j'ai un ordre qui p^sse à donner ail juge de police. »
Le juge de police , qui avoit les yeux sur Abou Hassan , et qui s'aperçut qu'Abou Hassan le regardoit particulièrement, s^entendant nommer, se teva aussït6t de sa place , et s'approcha gravement du trône, au pied duquel il se prosterna la face contre terre. «Juge de poHce, lui dit Abou Hassan après qu'il "se fut relevé , allez sur rheure et sans perdre de temps dans un l?el quartier et dans une riie qu'il lui indiqua ; il y a dans cette rue une mosquée oii vous trouverez l'iman et quatre vieillards à barbe btanche ; saisissez-vous de leurs personnes , et faites donner à chacun des quatre vidillards cent cotips de nerf de bœuf, et quatre cen*s à l'fenan. Après ceJa , vous les ferez monter tous cinq -chacun sur im chameau, vêtus de haillons, -et la face tottrûée veï^ la queue du chameau. En cet équipage ,'vous les ferez promener par tous les quartiers de là ville , précédés d'un crieur qui criei^a à ba^te voix :
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ce Voilà le châtiment de ceux qui se mêlent « des affaires qui ne les regardent pas , et qui « se font une occupation de jeter le trouble dans jK les familles de leurs voisins , et de leur causer ce tout le mal dont ils sont capables. »
« Mon intention est encore que vous leur enjoigniez de changer de quartier, avec défense de jamais remettre le pied dans celui d'où ils auront été chassés. Pendant que votre lieutenant leur fera faire la promenade que je viens de vous dire, vous reviendrez me rendre compte de l'exécution de mes ordres. »
Le juge de police mit la main sur sa téte^poui* marquer qu'il alloit exécuter l'ordre qu'il venoit de recevoir, sous peine de la perdre lui-même s'il y manquoit. Il se prosterna une seconde fois devant le trône j et après s'être relevé, il s'en alla.
Cet ordre donné avec tant de fermeté, fit au calife un plaisir d'autant plus sensible , qu'il connut par là qu'Abou Hassan ne perdoit pas le temps de profiter de l'occasion pour châtier l'iman et les vieillards de son quartier, puisque la première chose à quoi il avoit pensé en se voyant calife, avoit été de les faire punir.
Le grand-vizir cependant continua de faire son rapport ; et il étoit près de finir, lorsque le juge de police, de retour, se présenta pour rendre
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compte de sa commission. Il s'approcha du trône; et après la cérémonie ordinaire de se prosterner : « Commandeur des croyans , dit-il à Abou Hassan , j'ai trouvé l'iman et les quatre vieillards dans la mosquée que votre majesté m'a indiquée; et, pour preuve que je me suis acquitté fidèlement de Tordre que j'avois reçu de votre majesté,, en voici le procès-verbal signé de plusieurs témoins des principaux du quartier. » En même temps il tira un papier de son sein , et le présenta au calife prétendu.
Abou Hassan prit le procès -verbal, le lut tout entier, même jusqu'aux noms des témoins ^ tous gens qui lui étoient connus; et quand il eut achevé : Cela est bien , dit-il au juge de police en souriant , je suis content et vous m'avez fait plaisir : reprenez votre place. Des cagots, dit-il en lui-même avec un air de satisfaction ^ qui s'avisoient de gloser sur mes actions, et qui trouvoient mauvais que je reçusse et que je régalasse d'honnêtes gens chez moi , méritoient bien cette avanie et ce châtiment. » Le calife, qui l'observoit, pénétra dans sa pensée, et sentit en lui-même une joie inconcevable d'une si belle expédition.
Abou Hassan s'adressa ensuite au grand-vizir: « Faites-vous donner par le grand-trésorier , lui dit-il, une bourse de mille pièces de monnoie
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d'or, et allez au quartier où j'ai envoyé le jugç de police , la porter à la mère d'uu certain Abou Hassan surnommé le débauché. C'e$t un homme connu dans tout le quartier sous ce nom; il n'y a personne qui ne vous enseigne sa 9iaison. Partez , et revenez promptement. »
Le grand-vizir Giafar mit la main sur sa tête, pour marquer qu'il alloit obéir ; et après s'être prosterné devant le trône , il sortit et s'en alla chez le grand-trésorier qui lui délivra la bourse. Il la fit prendre par un des esclaves qui le suivoient , et s'en alla la porter à la mère d' Abou Hassan. Il Is^ trouva , et lui dit que le calife lui envoyoit ce présent , sans s'expliquer davantage. Elle le reçut avec d'autant plus de surprise, qu elle ne pouvoit imaginer ce qui pouvoit avoir obligé le calife de lui faire une si. grande libé^ ralité, et qu'elle ignoroit ce qui se pas^oit au palais.
Pendant l'absence du grand-vizir, le juge de police fit le rapport de plusieurs affaires qui. regardoiept sa fonction, et ce rapport dura juS" qu'au retour du vizir. Dès qu'il fut ren|ré dans la chambre du conseil , et qu'il eut assiiré Abou Hassan qu'il s'étoit acquitté de l'ordre qu'il lui avoit donné, le chef des eunuques, c'est-à-dire Mesrour, qui étoit entré dans l'intérieur du palais 9près avoir accompagné Abou jSassan jus-
qu'au trône, revint, et marqua par un signe aux vizirs, émirs ^ et à tous les officiers, que le conseil étoit fini , et que chacun pouvoit se retirer: ce qu'ils firent après avoir pris congé, p^r une profonde révérence au pied du trône, dans le u)éme ordre que quand ils étoient entré^. Il ne resta auprès d'Abou Hassan que les officiers de la garde du calife , et le grand-vizir«
Abou Hassan ne demeura pas plus long-^ tmnps sur le trône du calife; il en descendit de la même manière quil y étoit monté, c'est-à*dire, aidé par Mesrour et par un autre officier des eunuques, qui le prirent par-dessous les bras, et qui l'accompagnèrent jusqu'à l'appartemenl d'où il étoit sorti. Il y entra, précédé du grandvizir. Mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'il témoigna avoir quelque besoin pressant Aussitôt 00 lui ouvrit un cabinet fort propre qui étoit pavé de marbre, au lieu que l'appartement ou il se trouvoit , étoit couvert de riches tapis de pied , ainsi que les autres appartémens du palais* On lui présenta une chaussure de soie bro-^ cbée d'or, qu'on avoit coutume de mettre avant que d'y enti*er. Il la prit ; et comme il n'en savoit pas l'usage, il la mit dans une de ses man-^ ches qui étoient fort larges.
Comme il arrive fort souvent que l'on rit plutôt d'une bagatelle que de quelque chosg
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cVimportant, peu s'en fallut que le grand-vizîr, Mesrour et tous les officiers du palais qui étoient près de lui, ne fissent un éclat de rire, par l'envie qui leur en prit, et ne gâtassent toute la fête; mais ils se retinrent; et le grand -vizir fut enfin obligé dé lui expliquer qu'il devoit la chausser pour entrer dans ce cabinet de commodité.
Pendant qu'Abou Hassan étoit dans le cabinet, le grand -vizir alla trouver le calife qui s'étoit déjà placé dans un autre endroit pour continuer d'observer Abou Hassan sans être vu, et lui raconta ce qui venoit d'arriver, et le calife s'en fit encore un nouveau plaisir.
Abou Hassan sortit du cabinet. Mesrour , en marchant devant lui pour lui montrer le chemin , le conduisit dans l'appartement intérieur où le couvert étoit mis. La porte qui y donnoit communication fut ouverte, et plusieurs eunu-* ques coururent avertir les musiciennes que le faux calife approchoit. Aussitôt elles commencèrent un concert de voix et d'instrumens des plus ^mélodieux avec tant de charme pour Abou Hassan , qu'il se trouva transporté de joie et de plaisir, et ne savoit absolument que penser de ce qu'il voyoit et de ce qu'il entendoit. « Si c'est un songe, se disoit-il en lui-même, le songe est de longue durée. Mais ce n'est pas un songe ^
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continuoit-il ; je me sens bien, je raisonne, je vois, je marche , j entends. Quoi qu'il en soit, je me remets à Dieu sur ce qui en est. Je ne puis croire néanmoins que je ne sois pas le Commandeur des croyans : il n'y a qu'un Commandeur des croyans qui puisse être dans la splendeur où je suis. Les honneurs et les respects que l'on m'a rendus et que l'on me rend , les ordres que j'ai donnés et qui ont été exécutés , en sont des preuves suffisantes. »
Enfin Abou Hassan tint pour constant qu'il étoit le calife et le Commandeur des croyans; et il en fut pleineinent convaincu , lorsqu'il se vit dans un salon très magnifique et des plus spacieux. L'or mêlé avec les couleurs les plus vives y brilloit de toutes parts. Sept troupes de musiciennes, toutes plus belles les unes que les au* très, entouroient ce salon ; et sept lustres d'or à sept branches pendoient de divers endroits du plafond , où l'or et l'azur ingénieusement mêlés faisoient un effet merveilleux. Au milieu étoit une table couverte de sept grands plats d'or massif qui embaumoient le salon de l'odeur des épiceries et de l'ambre, dont les viandes étoient assaisonnées. Sept jeunes dames debout, d'une beauté ravissante , vêtues d'habits de différentes étoffes les plus riches et les plus éclatantes en couleurs, environnoient cette table.