‹ Les Mille et une nuits, contes arabes (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ

Sous le règne du calife Haroun aURaschid, il y avoit à Bagdad un marchand fort riche, dont la femme étoit déjà vieille. Us avoient un fils unique nommé Abou Hassan, âgé d'environ trente ans, qui avoit été élevé dans une grande retenue de toutes choses.

Le marchand mourut; et Abou Hassan qui se vit seul héritier, se mit en possession des grandes richesses que son père avoit amassées pendant sa vie avec beaucoup d'épargne et avec un grand attachement à son négoce. Le fils , qui avoit des vues et des inclinations différentes de celles de son père, en usa aussi tout autrement. Comme son père ne lui avoit donné d'argent pendant sa jeunesse que ce qui suffisoit précisément pour son entretien , et qu'il avoit toujours porté envie aux jeunes gens de son âge qui n'en manquoient pas , et qui ne se refusoient aucun des plaisirs ;auxquels la jeunesse ne s'abandonne que trop aisément, il résolut de se signaler à son tour en faisant des dépenses proportionnées aux grands

biens dont la fortune venoit de le favoriser. Pour cet effet il partagea son bien en deux parts: l'une fut employée en acquisition de terres à la campagne, et de maisons dans la ville, et dont il se fit un revenu suffisant pour vivre à son aise, avec promesse de ne point toucher aux sommes qui en reviendroient, mais de les amasser à mesure qu'il les recevroit ; l'autre moitié , qui consistoit en une sommé considérable en argent comptant, fut destinée à réparer tout le temps qu'il croyoit avoir perdu sous la dure contrainte où son père l'avoit retenu jusqu'à sa mort; mais il se fit une loi indispensable , qu'il se promit à lui-même de garder inviolablement, de ne rien dépenser au-delà de cette somme , dans le dérèglement de vie qu'il s'étoit proposé.

Dans ce de;ssein, Abou Hassan se fit en peu de jours une société de gens à peu près de son âge et de sa condition , et il ne songea plus qu'à leur faire passer le temps très agréablement. Pour cet effet , il ne se contenta pas de les bien régaler les jours et les nuits , et de leur faire des festins splendides où les mets les plus délicieux et les vins les plus exquis étoient servis en abondance, il y joignit encore la musique, en y appelant les meilleures voix de l'un et de l'autre sexe. La jeune bande, de son côté, le verre à la main , méloit quelquefois ses chansons à celles

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des musiciens, et tous ensemble ils sembloient «'accorder avec tous les instrumens de musique dont ils étoient accompagnés. Ces fêtes étoient ordinairement terminées par des bals, où les meilleurs danseurs et baladins de l'un et de l'autre sexe de la ville de Bagdad étoient appelés. Tous ces divertissemens renouvelés chaque joiur par de» plaisirs nouveaux , jetèrent Abou Hassan dans des dépenses si prodigieuses, qu'il ne put continuer une si grande profusion au-delà d'une année. La grosse somme qu'il avoit consacrée à cette prodigalité et l'année finirent ensemble. Dès qu'il eut cessé de tenir table, les amis disparurent ; il ne les rencontroi t pas même en quelque endroit qu'il allât. En effet, ils le fiiy oient dès qu'ils l'apercevoient ; et si par hasard il en joignoit quelqu'un et qu'il voulût l'arrêter, il s'excusoit sur différens prétextes.

Âbou Hassan fut plus sensible à la conduite étrange de ses amis qui l'abandonnoient avec tant d'indignité et d'ingratitude, après toutes les démozBstrations et les protestations d'amitié qu'ils lui avoient faites , qu'à tout l'argent qu'il avoit dépensé avec eux si mal à propos. Triste , rêveur , la tête baissée , et avec un visage sur lequel un morne chagrin étoit dépeint, il entra dans l'appartement de sa mère , et il s'assit sur le bout du sofa, assez éloigné d'elle.

« Quavez-vous donc^ mon fils? lui demanda sa mère en le Yoyant en cet état Pourquoi êtesvous si changé , si abattu et si différent de vous* même? Quand vous auriez perdu tout ce que vous avez au monde, vous ne seriez pas fait autrement Je sais la dépense effroyable que vous avez faite ; et depuis que vous vous y êtes abandonné , je veux croire qu'il ne vous reste pas grand argent Vous étiez maître de votre bien ; et si je ne me suis point opposée à votre conduite déréglée, c'est que je savois la sage précaution que vous aviez prise de conserver la moitié de votre bien. Après cela , je ne vois pas ce qui peut vous avoir plongé dans cette profonde mélancolie. 1»

Abou Hassan fondit en larmes à ces paroles; et au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « Ma mère , s'écria-t-il , je connois enfin , par une expérience bien douloureuse , combien la pauvreté est insupportable. Oui, je sens vivement que comme le coucher du soleil nous prive de la spiendeur de cet astre, de même la pauvreté nous ote toute sorte de joie. C'est elle qui fait oublier entièrement toutes les louanges qu'on nous donnoit et tout le bien que l'on disoit de nous avant d'y être tombés; elle nous réduit à ne marcher qu'en prenant des mesures poiur ne pas être remarqués , et à passer les nuits en ver»

sant des larmes de sang. En un mot, celui qui est pauvre n'est plus regardé, même par ses parens et par ses amis , que comme un étranger. Vous savez , ma mère , poursuivit-il , de quelle manière j'en ai usé avec mes amis depuis un an. Je leur ai fait toute la bonne chère que j'ai pu imaginer , jusqu'à m'épuiser ; et aujourd'hui que je n'ai plus de quoi la continuer, je m'aperçois qu'ils m'ont tous abandonné. Quand je dis que je n'ai plus de quoi continuer à leur faire bonne chère, j'entends parler de l'argent que j'avois mis à part pour l'employer à l'usage que j'en ai fait. Pour ce qui est de mon revenu , je rends grâces à Dieu de m'avoir inspiré de le réserver, sous la condition et sous le serment que j'ai fait de n'y pas toucher pour le dissiper si follement. Je l'observerai ce serment, et je sais le bon usage que je ferai de ce qui me reste si heureusement. Mais auparavant, je veux éprouver jusqu'à quel point mes amis, s'ils méritent d'être appelés de ce nom , pousseront leur ingratitude. Je veux les voir tous l'un après l'autre ; et quand je leur aurai représenté les efforts que j'ai faits pour l'amour d'eux, je les solliciterai de me faire entre eux une somme qui serve en quelque façon à me relever de l'état malheureux où je me suis réduit pour leur faire plaisir. Mais je ne veux faire ces démarches , comme je vous ai déjà dit,

que pour voir si je trouverai en eux quelque sentiment de reconnoissance. »

« Mon fils , reprit la mère d' Abou Hassan , je ne prétends pas vous dissuader d'exécuter votre dessein; mais je puis vous dire par avance, que votre espérance est mal fondée. Croyez-moi: quoi que vous puissiez faire, il est inutile que vous en veniez à cette épreuvç; vous ne trouverez de secours qu en ce que vous vous êtes réservé par-devers vous. Je vois bien que vous ne connoissiez pas encore ces amis qu'on apî>eUe vulgairement de ce nom parmi les gens de votre sorte; mais vous allez les connoître. Dieu veuille que ce soit de la manière que je le souhaite, c'est-à-dire pour votre bien! — Ma mère, repartit Abou Hassan , je suis bien persuadé de la vérité de ce que vous me dites ; je serai plus certain d'un fait qui me regarde de si près, quand je me serai éclairci par moi-même de leur lâcheté et de leur insensibilité. x>

Abou Hassan partit à l'heure même, et il prit si bien son temps, qu'il trouva tous ses amis chez eux. Il leur représenta le grand besoin où il étoit, et il les pria de lui ouvrir leur bourse pour le secourir efficacement. Il promit même de s'engager envers chacun d'eux en particulier, de leur rendre les sommes qu'ils lui auroient prêtées, dès que ses affaires seroient

rétablies, sans néanmoins leur faire connoître que c'étoit en grande partie à leur considéra^ tion qu'il s'étoit si fort incommodé, afin de les piquer davantage de générosité. Il n oublia pas de les leurrer aussi de l'espérance de recom-mencer un jour avec eux la bonne chère qu'il leur avoit déjà faite.

Aucun de ses amis de bouteille ne fiit touché des vives couleurs dont l'afiQigé Abou Hassan se servit pour tâcher de les persuader. Il eut même la mortification de voir que plusieurs lui dirent -nettement qu'ils ne le connoissoient pas, et qu'ils ne se souvenoient pas même de l'avoir vu. Il revint chez lui le coeur pénétré de douleur et d'indignation, ce Ah, ma mère! s'écriart^il en rentrant dans soa appartement y vous me l'aviez bien dit : au lieu d'amis , je n'ai trouvé que des perfides, des ingrats et des méchans, indignes de mon amitié ! C'en est fait , je renonce à la leur, et je vous promets de ne les revoir jamais. »

Abou Hassan demeura ferme dans la résolution de tenir sa parole. Pour cet efïet, il prit les précautions les plus convenables pour en éviter les occasions ; et afin de ne plus tomber dans le même inconvénient, il promit avec serment de ne donner à manger de sa vie à aucun homme de Bagdad. Ensuite il tira le coffre-fort

CONTES ARABES. lyZ

où étoit l'argent de son revenu , du lieu où il lavoit mis en réserve, et il le mit à la place de celui qu'il venoit de vider. Il résolut de n'eu tirer pour sa dépense de chaque jour qu*unc somme réglée et suffisante pour régaler honnêtement une seule personne avec lui à souper. Il fit encore serment que cette personne ne seroit pas de Bagdad, mais un étranger qui y seroit arrivé le même jour, et qu'il le renverroit le lendemain matin , après lui avoir donné le couvert une nuit seulement.

Selon ce projet , Abou Hassan avoit soin luimême chaque matin de faire la provision né^ cessaire pour ce régal; et ver9 la fin du jour, il alloit s'asseoir au bout du pont de Bagdad , et dès qu'il voyoit un étranger, de quelque état ou condition qu'il fut, il l'abordoit civilement^ et l'invitoit de même à lui faire Thonneur de venir souper et loger chez lui pour la première nuit de son arrivée; et après l'avoir informé de la loi qu'il s'étoit faite et de la condition qu'il avoit mise à soti honnêteté, il l'emmenoit en son logis.

Le repas dont Abou Hassan régaloit son hôte n'étoit pas somptueux; mais il y avoit suffisamment de quoi se contenter. Le bon^vin surtout n'y manquoit pas. On faisoit durer le repas jusque bien avant dans la nuit ; et au lieu d'en-

tretenir son hôte d'affaires d'état, de famille ou de négoce , comme il arrive fort souvent, il affectoit au contraire de ne parler que de choses indifférentes , agréables et réjouissantes. Il étoit naturellement plaisant , de belle humeur et fort divertissant ; et sur quelque sujet que ce fut , il savoit donner un tour à son discours capable d'inspirer la joie aux plus mélancoliques.

En renvoyant son hôte le lendemain matin : ce En quelque lieu que vous puissiez aller , lui disoit Abou Hassan , Dieu vous préserve de tout sujet de chagrin ! Quand je vous invitai hier à venir prendre un repas chez moi , je vous informai de la loi que je me suis imposée; ainsi ne trouvez pas mauvais si je vous dis que nous ne boirons plus ensemble, et même que nous ne nous verrons plus ni chez moi ni ailleurs : j'ai mes raisons pour en user ainsi. Dieu vous conduise ! »

Abou Hassan étoit exact dans l'observation de cette règle ; il ne regardoit plus les étran-» gers qu'il avoit une fois reçus chez lui , et il ne leur parloit plus. Quand il les rencontroit dans les rues, dans les places ou dans les assemblées publiques, il faisoit semblant de ne les pas voir; il se détournoit même, pour éviter qu'ils ne vinssent l'aborder ; enfin il n'avoit plus aucun commerce avec eux. Il y avoit du temps qu'il se

gouvernoit de la sorte , lorsqu'un peu avant le coucher du soleil, comme il étoit assis à son ordinaire au bout du pont, le calife Haroun al* Raschid vint à paroître, mais déguisé de manière qu'on ne pouvoit pas le reconnoître.

Quoique ce monarque eût des ministres et des officiers chefs de justice d une grande exactitude à bien s'acquitter de leur devoir, il vouloit néanmoins prendre connoissance de toutes choses par lui-même. Dans ce dessein , comme nous l'avons déjà vu , il alloit souvent déguisé en différentes manières par la ville de Bagdad. Il ne négligeoit pas même les dehors; et, à cet égard, il s'étoit fait une coutume d'aller, chaque premier jour du mois, sur les grands chemins par où l'on abordoit à Bagdad, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ce jour-là, premier du mois, il parut déguisé en marchand de Moussoul qui venoit de débarquer de l'autre côté du pont, et suivi d'un esclave grand et puissant.

Comme le calife avoit dans son déguisement un air grave et respectable, Abou Hassan, qui le croyoit marchand de Moussoul, se leva de l'endroit où il étoit assis ; et après l'avoir salué d'un air gracieux , et lui avoir baisé la main : «Seigneur, lui dit-il, je vous félicite de votre heureuse arrivée; je vous supplie de me faire l'honneur de venir souper avec moi , et de pas-

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