‹ Les Mille et une nuits, contes arabesChapitre 3 sur 11 · D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE · texte numérisé non relu

D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE

La sultane Scheherazade , éveillée par la vi^lance de Dinarzade sa sœur, raconta au sultan des Indes, son époux, l'histoire à laquelle il s'attendoit :

Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des états de votre majesté, il y avoit deux frères, dont l'un se nommoit Cassim, et l'autre Ali Baba. Cotnme leur père ne leur avoit laissé que peu de biens, et qu'ils les avoient partagés également, il semble que leur fortune devoit être égale : le hasard néanmoins en disposa autrement.

Cassim épousa une femme qui , peu de temps après leur mariage, devint héritière d'une boutique bien garnie, d'un magasin rempli de bonnes marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout à coup à son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville.

Ali B^ba , au contraire , qui avoit épousé une femme aussi pauvre que lui, étoit logé fort pauvrement, et il n'avoit d'autre industrie pour gagner sa vie^'et de quoi s'entretenir lui et ses

enfans, que d'aller couper du bois dans une forêt voisine, et de venir le vendre à la ville, chargé sur trois ânes qui faisoient toute sa possession.

Ali Baba étoit un jour dans la foret, et il achevoit d'avoir coupé à peu près assez de bois pour faire la charge de ses ânes , lorsqu'il aperçut une grosse poussière qui s'élevoit en l'air, et qui avançoit droit du côté où il étoit. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe nombreuse de gens à cheval qui venoient d'un bon train.

Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays, Ali Baba néanmoins eut la pensée que ces cavaliers pouvoient en être. Sans considérer ce que deviendroient ses ânes, il songea à sauver sa personne. Il monta sur un gros arbre, dont les branches à peu de hauteur se séparoient en rond , si près les unes des autres, qu'elles n'étoient séparées que par un très petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance, qu'il pouvoit voir sans être vu; et l'arbre s'élevoit au pied d'un rocher isolé de tous les côtés, beaucoup plus haut que l'arbre, et escarpé de manière qu on ne pouvoit monter au haut par aucun endroit.

Les cavaliers, grands, puissans, tous bien montés et bien armés , arrivèrent près du ro-

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cher , où ils mirent pied à terre ; et Ali Baba, qui en compta quarante, à leur mine et à leur équipement ne douta pas qu'ils ne fussent des voleurs. Il ne se trompoit pas : en effet, c'étoient des voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, alloient exercer leurs brigandages bien loin , et avoient là leur rendez-vous ; et ce qu'il les vit faire le confirma dans cette opinion.

Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha , lui passa au cou un sac plein d'orge qu'il avoit apporté sur la croupe , et ils se chargèrent chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à Âli Baba, qu'il jugea qu'elles étoient pleines d'or et d'argent monnoyé.

Le plus apparent , chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit pour le capitaine des voleurs, s'approcha du r.ocher, fort près du gros arbre où il s'étoit réfugié ; et après qu'il se fut fait chemin au travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si distinctement : ce Sésame, ouvre-toi , » qu'Ali Baba les entendit. Dès que le capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, çt qu'ils furent tous entrés , il entra aussi , et la porte se ferma.

Les voleurs demeurèrent long-temps dans le rocher ; et Ali Baba , qui craignoit que quelqu'un

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d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il quittoit son poste pour se sauver , fut contraint de rester sur l'arbre, et d'attendre avec patience. Il fut tenté néanmoins de descendre pour se saisir de deux chevaux , en monter un , et mener l'autre par la bride , et de gagner la ville en chassant ses trois ânes devant lui ; mais l'incertitude de l'événement fit qu'il prit le parti le plus sûr«

La porte se rouvrit enfin ; les quarante vo* leurs sortirent; et au lieu que le capitaine étoit entré le dernier, il sortit le premier, et après les avoir vus défiler devant lui , Ali Baba entendit qu'il fit refermer la porte, en prononçant ces paroles : « Sésame , referme^toi. »> Chacun retourna à son cheval^ le rebrida, rattacha sa valise, et remonta dessus. Quand ce capitaine enfin vit qu'ils étoient tous prêts à partir, il se mit à la tête j et il reprit avec eux le chemin par où ils étoient venus.

Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même : « Ils peuvent avoir oubhé quelque chose qui les oblige de revenir ^ et je me trouverois attrapé si cela arrivoit. » Il les con-^ duisit de l'œil jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue, et il ne descendit que long-temps après, pour plus grande sûreté. Comme il avoit retenu les paroles par lesquelles le capitaine des voleurs

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avoit fait ouvrir et refermer la porte, il eut la curiosité d'éprpuver û en les prononçant elles feroient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux , et il aperçut la porte qu'ils cachoient. Il ^e présenta devant, et dit : « Sésame, ouvre-toi, » et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.

Ali Baba s'étoit attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité ; mais il fut surpris d^en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé, de main d'homme , en voûte fort élevée qui recevoit la lumière du haut du rocher , par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions de bouche, des ballots de riches marchandises en piles , des étoffes de soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de l'argent monnoyé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir les unes sur les autres ; et à voir toutes ces choses , il lui parut qu'il y avoit non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte servoit de retraite à des voleurs qui avoient succédé les uns aux autres.

Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il devoit pi:endre : il entra dans la grotte , et dès qu'il y fut entré , la porte se referma ; mais cela ne l'inquiéta pas : il savoit le secret f^e la faire ouvrir. Il ne s'attacha pas à rargei|t, mais à l'or monnoyé , et particulièrement à celui qui étoit dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant

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qu'il pouvoit en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge de ses trois ânes. Il rassen)bla ses ânes qui étoient dispersés ; et quand il lés eût fait approcher du rocher , il les chargea des sacs; et pour les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvoit les apercevoir. Quand il eut achevé, il se pré-» senta devant la porte ; et il n'eut pas prononcé ces paroles : « Sésame , referme-toi , » qu'elle se referma; car elle s'étoit fermée d'elle-même chaque fois qu'il y étoit entré , et étoit demeurée ouverte chaque fois qu'il en étoit sorti.

Cela fait ^ Ali Baba reprit le chemin de la ville; et en arrivant chez lui, il fit entrer ses ânes dans une petite cour j et referma la porte avec grand soin. Il mit bas le peu de bois qui cou« vroit les sacs , et il porta dans sa maison les sacs qu'il posa et arrangea devant sa femme qui étoit assise sur un sofa^

Sa femme mania les sacs; et comme elle se fut aperçue qu'ils étoient pleins d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés ; de sorte que quand il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire : ce Ali Baba,

seriez -vous assez malheureux pour » Ali

Baba l'interrompit. « Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas ; je ne suis pas voleur , à moins que ce ne soit l'être que de prendre sur

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les voleurs. Vous cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi ' quand je vous aurai raconté ma boïine fortune. »

Il vida les sacs , qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie; et quand il eut fait, il lui fit le récit de son aventure , depuis le commencement jusqu'à la fin ; et en achevant , il lui recommanda sur toutes choses de garder le secret.

La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari du bonheur qui leur étoit arrivé, et elle voulut compter, pièce par pièce , tout l'or qui étoit devant elle.

ce Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'êtes pas sage : que prétendez- vous faire? Quand auriezvous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et Tenfouir dedans; nous n'avons pas de temps à perdre. »

« Il est bon., reprit la femme , que nous sachions au moins à peu près la quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le voisinage , et je lé mesurerai pendant que vous creuserez la fosse. »

«cMa femme, reprit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon à rien ; vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce qu'il vous plaira ; mais souvenez-vous de garder le secret. »

Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort.

et elle va chez Cassim , son beau*frère , qui ne deroeuroit pas loin. Cassim n'étoit pas chez lui , et, à son défaut, elle s'adresse à sa femme, qu'elle prie de lui prêter une mesure pour quelques momens. La belle-sœur lui demanda si elle la vouloit grande ou petite , et la femme d'Ali Baba lui en demanda une petite.

a Très volontiers , dit la belle-sœur ; attendez un moment, je vais vous l'apporter.»

La belle-sœur va chercher la mesure, elle la trouve; mais comme elle connoissoit la pauvreté d'Ali Baba , curieuse de savoir quelle sorte de grain sa femme vouloit mesurer , elle s'avisa d'appliquer adroitement du suif au-dessous de la mesure , et elle y en appliqua. Elle revint, et en la présentant à la femme d'Ali Baba , elle s'excusa de l'avoir fait attendre sur ce qu'elle avoit eu de la peine à la trouver.

La femme d'Ali Baba revint chez . elle ; elle posa la mesure sur le tas d'or, l'emplit, et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu'à ce qu'elle eût achevé , et elle fut contente du bon nombre de mesures qu'elle en trouva , dont elle fit part à son mari qui venoit d'achever de creuser la

fosse.

Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude et sa diligence à sa belle-sœur, lui reporte sa mesure; mais sans

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prendre garde qu'une pièce d'or s'étoit attachée au-dessous.

a Belle-sœur , dit-elle en la rendant , vous voyez que je n'ai pas gardé long-temps votre mesure ; je vous en suis bien obligée , je vous la rends. »

La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos, que la femme de Cassim regarda la mesure par le dessous ; et elle fut dans un étonnement inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son cosar daûs le moment.

« Quoi, dit-elle , Ali Baba a de l'or par mesure! et où le misécable a-t-il pris cet or ? »

Cassim , son mari , n'étoit pas à la maison , comme nous Tavons dit; il étoit à sa l)outique , d'où il ne devoit revenir que le soir. Tout le temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande iinpatiençe où elle étott de lui apprendre une nouvelle dont il ne devoit pas être moins surpris qu'elle,

A l'arrivée. de Cassim chez lui : « Cassim ^ lui dit sa femme , vous croyez être riche , vous vous trompez : Ali Baba l'est infiniment plus que vous; il ne compte pas son or comme vous, il le mesure. »

Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'étoit servie pour

faire cette découverte , et elle lui montra la pièce de luonnoie qu'elle avoit trouvée attachée audessous de la mesure : pièce si ancienne, que le nom du prince qui y étoit marqué lui étoit inconnu.

Loin d'être sensible au bonheur qui pouvoit être arrivé à son frère pour se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui , que le soleil n'étoit pas levé. Il ne le traita pas de frère : il avoit oublié ce nom depuis qu'il avoit épousé la riche veuve.

ce Ali Baba , dit*il en l'abordant , vous êtes bien réservé dans vos affaires; vous faites le pauvre, le misérable , le gueuit ; et vous mesurez l'or ! »

«Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler. Expliquez-vous. »

« Ne faites pas l'ignorant , » repartit Cassim. El en lui montrant ^a pièce d'or que sa femme lui avoit mise entre les mains : « Combien avezvous de pièces , ajouta-t-il , semblables à celle-ci que ma femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui emprunter hier? »

A ce discours, AU Baba connut que Cassim et la femme de Cassim ( par un entêtement de sa propre femme) savoient déjà ce qu'il avoit un si grand intérêt de tenir caché ; mais la faute étoit faite : elle ne pouvoit se réparer. Saris don-

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ner à son frère la moindre marque d'étonnement ni de chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il avoit découvert la retraite des voleurs , et en quel endroit ; et il lui offrit, s'il vouloit garder le secret, de lui faire part du trésor.

a Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais, ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les enseignes, les marques , et comment je pourrois y entrer moi-même , s'il m'en prenoit envie ; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si vous le re^ fusez, non seulement vous n'aurez plus à en espérer, vous perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part pour vous avoir dénoncé. »

Ali Baba, plutôt par son bon naturel, qu'intimidé pai* les menaces ii^olentes d'un £:*ère barbare , l'instruisit pleinement de ce qu'il souhaitoit , et même des paroles dont il falloit qu'il se servît, tant pour entrer dans la grotte que pour en sortir.

Cassim n-'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta , résolu de le prévenir ; et plein d'espérance de s'emparer du trésor lui seul, il part le lendemain de grand matin , avant la pointe du jour , avec dix mulets chargés de grands coffres, qu'il se propose de remplir, en

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se réservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à proportion des charges qu'il trouveroit dans la grotte. Il prend le chemin qu'Ali Baba lui avoit enseigné ; il arrive près du rocher, et il recônnoît les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'étoit caché. Il cherche la porte , il la trouve ; et pour la faire ouvrir, il prononce les paroles : ^ Sésame , ouvre-toi. » La porte s'ouvre, il entre , et aussitôt elle se referme. En examinant la grotte , il est dans une grande admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avoit compris par le récit d'Ali Baba ; et son admiration augmente à mesure qu'il examine chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses , comme il l'étoit , il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il étoit venu pour l'enlever et pour en charger ses ^ix mulets. Il en prend un nombre de sacs , autant qu'il en peut porter ; et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l'esprit rempli de toute autre idée que ce qui lui importoit davantage , il se trouve qu'il oublie le mot nécessaire , et au lieu de Sésame , il dit : a Orge, ouvre-toi ; » et il est bien étonné de voir que la porte, loin de s'ouvrir, demeure fermée. U nomme plusieurs autres noms de grains , autres que celui qu'il falloit , et la porte ne s'ouvre pas.

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Cassim ne s'attendoit pas à cet événement.

Daiis le grand danger où il se voit , la frayeur se saisit de sa personne , et plus il fait d'efforts pour se souvenir du mot de Sésame , plus il embrouille sa mémoire , et bientôt ce mot est pour lui absolument comme si jamais il n'en avoit entendu parler. Il jette par terre les sacs dont il étoit chargé , il se promène à grands pas dans la grotte, tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , et toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus. Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion.

Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi ; et quand ils furent à peu de distance , et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du rocher, chargés de coffres , inquiets de cette nouveauté , ils avancèrent à toute bride, et firent prendre la fuite aux dix. mulets que Cassim avoit négUgé d'attacher, et qui paissoient librement; de manière qu'ils se dispersèrent deçà et delà dans la foret, si loin qu'ib les eurent bientôt perdus de vue.

Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mtQets : il leur importoit davantage de trouver celui à qui ils appartenoient. Pendant que quelques uns tournent autour du rocher pour le chercher, le capitaine, avec les au»très , met pied à terre et va droit à la porte le

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sabré à la main , prononce les paroles , et la porte souvre.

Cassim , qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte , ne douta pas de l'arrivée des voleurs, non plus que de sa pevte prochaine.

Résolu au moins à £aire un effort pour échapper de leurs mains et se sauver, il s'étoit tenu prêt à se jeter dehors dès que la porte s'ouvriroit. Il ne la vit pas plus tôt oiuverte, après avoir entendu prononcer le mot de Sésame, qui étoit échappé de sa mémoire, qu'il s'élança en sortant si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il n'échappa pas aux autres voleurs, qui avoient aussi le sabre à la main, et qui lui ôtèrent la vie sur-le-champ.

Le premier soin des voleurs , après cette e%é^ cution , fut d'entrer dans la grotte : ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avoit commencé d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils les remirent à leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avoit emportés auparavant. En tenant conseil et en délibérant ensemble sur cet événement, ils comprirent bien comment Cassim avoit pu sortir de la grotte ; mais qji'il y eût pu entrer , c'est ce qu'ils ne pouvoient s'imaginer. Il leur vint en pensée qu'il pouvoit être descendu par le haut de la grotte; mais l'ouverture par où le jour y venoit.

étoit si élevée, et le haut du rocher étoit si inac« cessible par dehors , outre que rien ne leur marquoit qu'il Teiit fait, qu'ils tombèrent d'accord que cela étoit hors de leur connoissance. Qu'il fut entré par la porte, c'est ce qu'ils ne pouvoient se persuader', à moins qu'il n'eut eu le secret de la faire ouvrir; mais ils tenoient pour certain qu'ils étoient les seuls qui l'avoient; en quoi ils se trompoient,' en ignorant qu'ils avoient été épiés par Ali Baba qui le savoit.

De quelque manière que la chose fut arrivée , comme il s'agissoit que leurs richesses communes fussent en sûreté , ils convinrent de faire quatre quartiers du cadavre de Cassim , et de le mettre près de la porte en dedans de la grotte , deux d'un côté , deux de l'autre , pour épouvanter quiconque auroit la hardiesse de faire une pareille entreprise ; sauf à ne revenir dans la grotte que dans quelque temps , après que la puanteur du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils l'exécutèrent; et quaùd ils n'eurent plus rien qui les arrêtât , ils laissèrent le lieu de leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la campagne sur les routes &é^ quentées par les caravanes, pour les attaquer et exercer leurs brigandages accoutumés.

La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle vit qu'il étoit nuit

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close et que son mari n'étoit pas revenu. Elle alla chez Ali Baba tout alarmée , et elle dit : ce Beaufrère, vous n'ignorez pas, comme je le crois, que Cassim votre frère est allé à la forêt , et pour quel sujet II n'est pas encore revenu , et voilà la nuit avancée ; je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé. »

Ali Baba s'étoit douté de ce voyage de son frère, après le discours qu'il' lui avoit tenu; et c'est pour cela qu'il s'étoit abstenu d'aller à la forêt ce jour-là, afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui faire aucun reproche dont elle pût s'offenser, ni son mari, s'il eût été vivant, il lui dit qu elle ne devoit pas encore s'alarmer, et que Cassim apparemment avoit jugé à propos de ne rentrer dans la ville que bien avant dans la nuit.

La femme «de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement , qu'elle considéra combien il étoit important que son mari fît la chose secrètement. Elle retourna chez elle, et elle attendit patiemment jusqu'à minuit. Mais après cela ses alarmes redoublèrent avec une douleur d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvoit la faire éclater, ni la soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devoit être cachée au voisinage. Alors, si sa faute étoit irréparable, elle se repentit de la folle curiosité qu'elle avoit eue, par une envie condamnable de pénétrer dans les affaires de

son beau*frère et de sa belle^sœur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et dès la pointe du jour elle courut chez eux, et elle leur annonça le sujet qui l'amenoit, plutôt par ses larmes que par ses paroles.

Ali Baba n'attendit pas que sa belle-sœur le priât de se donner la peine d'aller voir ce que Cassim étoit devenu. Il partit sur-le^^hamp avec ses trois ânes, après lui avoir recommandé de modérer son affliction, et il alla à la foret. En approchant du rocher, après n'avoir vu dans le chemin ni son frère, ni les dix mulets, il fut étonné du sang répandu qu'il aperçut près de la porte , et il en prit un mauvais augure. Il se présenta devant la porte, il prononça les paroles, elle s'ouvrit; et il fut frappé du triste spectacle du corps de son frère mis en quatre quartiers. Il n'hésita pas sur le parti qu'il devoit prendre , pour rendre les derniers devoirs à son frère, en oubliant le peu d'amitié fraternelle qu'il avoit eu pour lui. Il trouva dans la grotte de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge d'un de ses ânes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux autres ânes de sacs pleine d'or et de bois par-dessus , comme la première fois, sans perdre de temps; et dès qu'il eut achevé, et qu'il eut commandé à la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville; mais il

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eut la précaution de s'arrêter à la sortie de la foret, assez de temps pour n'y rentrer que de nuit. En arrivant, il ne fit entrer chez lui que les deuK ânes chargés d'or ; et après avoir laissé à sa femme le soin d^ les décharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce qui étoit arrivé à Gassim , il conduisit l'autre âne chez sa bellesœur.

Ali Baba frappa à la porte , qui lui fut ouverte par Morgiane : cette Morgiane étoit une esclave adroite, entendue, et féconde en inventions pour faire réussir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la connoissoit pour telle. Quand il fut entré dans la cour, il déchargea l'âne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane à part : « Morgiane , dit-il , la première chose que je te demande , c'est un secret inviolable : tu vas voir combien il nous est nécessaire autant à ta maitressse qu'à moi. Voilà le corps de ton maître dans ces deux paquets ; il s'agit de le faire enterrer comme s'il étoit mort de sa mort naturelle. Fais-moi parler à ta maîtresse, et sois attentive à ce que je lui diraL»

Morgiane avertit sa maîtresse, et Ali Baba, qui la suivoit, entra.

« Hé bien , beau-frère , demanda la belle-sœur à Ali Baba avec grand e impatience , quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aper-

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çois rien sur votre visage qui doive me consoler. »

ce Belle^soèur , répondit Ali Baba , je ne puis vous rien dire , qu'auparavant vous ne me pitK mettiez de m'écouter depuis le commencement jusqu'à la fin sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu'à moi , dans ce qui est arrivé, de garder un grand secret pour votre bien et pour votre repos. »

<c Âh ! s'écria la belle-sœur sans élever la voix, ce préambule me fait connoitre que mon mari n'est plus ; mais en même temps je connois la nécessité du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse violence : dites, je vous écoute. »

Âli Baba raconta à sa belle-sœur tout le succès de son voyage jusqu'à son arrivée avec le corps de Gassim.

«Belle-sœur, ajouta-t-il , voilà un sujet d'afiSiction pour vous d'autant plus grand que vous vous y attendiez moins. Quoique le mal soit sans remède , si quelque chose néanmoins est capable de vous consoler , je vous offre de joindre le peu de bien que Dieu m'a envoyé au vôtre , en vous épousant, et en vous assurant que ma femme n'en sera pas jalouse, et que vous vivrez bien ensemble. Si la proposition vous agrée , il . faut songer à faire en sorte qu'il paroisse que

mon frère est mort de sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon côté de tout ce qui sera en mon pouvoir* »

Quel meilleur parti pouvoit prendre la veuve de Gassim ,. que cdui qu'Ali Bab^ lui proposoit , ' elle qui , avec les biens qui lui demeuroient par la mort de son premier mari , en trouvoit un autre plus riche qu'elle ; et qui , par la découverte du trésor qu'il avoit faite, pouvoit le devenir davantage? Elle ne refusa pas le parti, elle le regarda au contraire comme un motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'dle avoit commencé de verser en abondance , en supprimant les cris perçans ordinaires aux femmes, qui ont perdu leurs maris, elle témoigna suffisamment à Ali Baba qu'elle acceptoit son offre.

Ali Baba laissa la veuve de Gassim dans cette disposition ; et après avoir recommandé à Morgiane de bien s'acquitter de son personnage^ il retourna chez lui avec son âne.

Morgiane ne s'oublia pas ; elle sortit en même temps qu'Ali Baba, et alla chez un apothicaire qui étoit dans le voisinage : elle frappe à la boutique, on ouvre, elle demande d'une sorte de tablette très salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui en

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donna pour l'argent quelle avoit présenté, en demandant qui étoit malade chez son maître.

« Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-même, mon bon maître! On n'entend rien à sa maladie, il ne parle, ni ne peut manger. »

Avec ces paroles, elle emporte les tablettes dont véritablement Càssim n'étoit plus en état de faire usage.

Le lendemain , la même Morgiane Vient chez le même apothicaire, et demande, les larmes aux yeux, d'une essence dont on avoit coutume de ne faire pi*endre aux malades qu'à la dernière extrémité; et bn n'espéroit rien de leur vie, si cette essence ne les faisoit revivre.

« Hélas ! dit-elle avec une grande affliction , en la recevant des mains de l'apothicaire, je crains fort que ce remède ne fasse pas plus d'effet que les tablettes! Ahl que je perds un bon maître ! s>

D'un autre côté, comme on vit toute la jour- ^ ^ née Ali Baba et sa femme d'un air triste faire

plusieurs allées et venues chez Cassim , on ne fut pas étonné sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de Cassim, et surtout de Morgiane , qui annonçoient que Cassim étoit mort.

Le jour suivant de grand matin, lorsque le jour

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ne faisoit que commencer à paroître , Morgiane , qiii sa voit qu'il y avoit sur la place un bon homme de savetier fort vieux , qui ouvroit tous les jours sa boutique le premier, long-temps avant les autres, sort, et va le trouver. En l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pièce d'or dans la main.

Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom. Baba Moustafa ^ dis-je, qui étoit naturellement gai, et qui avoit toujours le mot pour rire , en regardant la pièce d'or , à cause qu'il n'étoit pas encore bien jour, et en voyant que c'étoit de l'or : « Bonne étrenne ! dit-il ; de quoi s'agit-il ? Me voilà prêt à bien faire. »

«Baba MoiusAafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est nécessaire pour coudre, et venez avec moi promptement; mais à condition que je vous banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit. »

A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile.

«Oh^ oh! reprit-il, vous voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre mon honneur?»

£n lui mettant une autre pièce d'or dans la main :c< Dieu garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne puissiez faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. »

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Baba Moustafa se laissa mener ; et Morgiane ^ après lui avoir bandé les yeux avec un mouchoir à Tendroit qu'elle avoit marqué , le mena chez défunt son maître, et elle ne lui ota le mouchoir que dans la chambre où elle avoit mis le corps» , chaque quartier à sa place. Quand elle le lui eut ôté :(cBaba Moustafa, dit -elle, c'est pour vous faire coudre les pièces que voilà, que je vous ai amené. Ne perdez pas de temps; et quand vous aurez fait, je vous donnerai une autre pièce, d'or. »

Quand Baba Moustafa eut achevé , Morgiane lui rebandà les yeux dans la même chambre; et après lui avoir donné la troisième pièce d'or qu'elle lui avoit promise, et lui avoir recommandé le secret, elle le remena jusqu'à l'endroit où elle lui avoit bandé les yeux en l'amenant; et là, après lui avoir encore ôté le mouchoir, elle le laissa retourner chez lui, en le conduisant de vue jusqu'à ce qu'elle ne le vit plus , afin de lui ôter la curiosité de revenir sur ses pas pour l'observer elle-même.

Morgiane avoit fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim : ainsi Ali Baba , qui arriva comme elle venoit de rentrer , le lava , le parfuma d'encens , et l'ensevelit avec les cérémonies accoutumées. Le menuisier apporta aussi la bière, qu'Ali Baba avoit pris le soin de commander.

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Afin que le menuisier ne pût s'apercevoir de rien, Morgiane reçut la bière à la porte; et après l'avoir payé et renvoyé, elle aida à Ali Baba à mettre le corps dedans;' et quand Ali Baba eut bien cloué les planches par-dessus, elle alla à la mosquée avertir que tout étoit prêt pour l'enterrement. Les gens de la mosquée, destinés pour laver les corps morts , s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle leur dit que la chose étoit faite.

Morgiane , de retour , ne faisoit que de rentrer quand l'iman et d'autres ministres de la mosquée arrivèrent. Quatre voisins assemblés chargèrent la bière sur leurs épaules ; et en suivant l'iman , qui récitoit des prières , ils la portèrent au cimetière. Morgiane, en pleurs, comme esclave du défunt, suivit la tête nue, en poussant des cris pitoyables , en se frappant la poitrine de grands coups , et en s'arrachant les cheveux ; et Ali Baba marchoit après, accompagné des voisins qui se détachoient tour à tour , de temps en temps, pour relayer et soula er les autres voisins qui portoient la bière, jusqu'à ce qu'on arrivât au cimetière.

Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison , en se désolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du voisinage, qui , selon la coutume, y accoururent

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pendant la cérémonie de lenterreraent , et qui , enjoignant leurs lamentations aux siennes, remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs.

De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cachée et dissimulée entre Ali Baba , sa femme , la veuve de Cassim et Morgiane , avec un ménagement si grand , que personne de la ville , loin d'en avoir connpissance , n'en eut pas le moindre soupçon*

Trois ou quatre jours après l'enterrement de Cassim , Ali Baba transporta le peu de meubles qu'il avoit, avec Targent qu'il avoit enlevé du trésor des voleurs, qu'il ne porta que la nuit dans la maison de la veuve de son frère, pour s'y établir ; ce qui fit connoître son nouveau mariage avec sa bellç-sœur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas extraordinaires dans notre religion , personne n'en fut surpris.

Quant à la boutique de Cassim , Ali Baba avoit un fils, qui depuis quelque temps avoit achevé son apprentissage chez un autre gros marchand, qui avoit toujours rendu témoignage de sa bonne conduite; il la lui donna, avec promesse, s'il continuoit de se gouverner sagement, qu'il ne seroit pas long-temps à le marier avantageusement selon son état.

Laissons Ali Baba jouir des commencemens

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de sa bonne fortune, et parlons des quarante voleurs. Us revinrent à leur retraite de la forêt , dans le temps dont ils étoient convenus ; mais ils furent dans un grand étonnement de ne pas trouver le corps 4e Cassim , et il augmenta, quand ils se furent aperçus de la diminution de leurs sacs d'or.

«Nous sommes découverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons garde ; et si nous ne cherchons promptement à y apporter le remède, insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos ancétreg et nous avons amassées avec tant de peine et de fatigues. Tout ce que nous pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous sommes arrivés heureusement à point nommé dans le temps qu'il en alloit sortir. Mais il n'étoit pas le seul ; un autre doit l'avoir comme lui. Son corps emporté et notre trésor diminué en sont des marque^ incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux personnes aient eu ce secret , après avoir fait périr l'un, il faut que nous fassions périr l'autre de même. Qu'en dites-vous, braves gens, n'étesvous pas de même avis que moi ? »

La proposition du capitaine des voleurs fut trouvée si raisonnable par sa compagnie , qu'ils

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l'approuvèrent tous , et qu'ils tombèrent d'accord qu'il falloit abandonner toute autre entreprise , pour ne s'attacher uniquement qu'à celle-ci , et ne s'en départir qu'ils n'y eussent réussi.

« Je n'en attendois pas moins de votre courage et de votre bravoure , reprit le capitaine ; mais avant toutes choses , il faut que quelqu'un de vous, hardi, adroit et entreprenant, aille à la ville , sans armes , et en habit de voyageur et d'étranger , et qu'il emploie tout son savoir-faire pour découvrir si on n'y parle pas de la mort étrange de celui ^ue nous avons massacré comme il le méritoit, qui il étoit, et en quelle maison il demeuroit. C'est ce qu'il nous est important que nous sachions d'abord, pour ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir , en nous découvrant nous-mêmes dans un pays où nous sommes inconnus depuis si long-temps, et où nous avons un si grand intérêt de continuer de l'être. Mais afin d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission , et l'empêcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux , au lieu d'un véritable , qui seroit capable de causer notre ruine, je vous demande si vous ne jugez pas à propos qu'en ce cas-là il se soumette à la peine de mort. »

Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages : « Je m'y soumets, dit l'un des voleurs ,

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et je fais gloire d'exposer ma vie , en me chargeant de la commission. Si je n'y réussis pas , vous vous souviendrez au moins que je n'aurai manqué ni de bonne volonté ni de courage pour le bien commun de la troupe. »

Ce voleur , après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses camarades, se déguisa de manière que personne ne pouvoit le prendre pour ce qu'il étoit. En se séparant de la troupe, il partit la nuit, et il prit si bien ses mesures , qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour ne faisoit que commencer à paroître. Il avança jusqu'à la place , où il ne vit qu'une seule boutique ouverte, et c'étoit celle de Baba Moustafa.

Baba Moustafe étoit assis sur son siège , l'alêne à la main , prêt à travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le bonjour; et comme il se fut aperçu de son grand âge :

«Bon homme, dit-il, vous commencez à travailler de grand matin ; il n'est pas possible que vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes ; et quand il feroit plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre.»

« Qui que vous soyez , reprit Baba Moustafa , il faut que vous ne me connoissiez pas. Si vieux que vous me voyez , je ne laisse pas d'avoir les yeux excellens ; et vous n'en douterez pas quand

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vous saurez qu'il n'y a pas long-temps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisoit guère plus clair qu'il fait présentement. »

Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme qui d'abord , comme il n'en douta pas, lui donnoit de lui-même la nouvelle de ce qui l'avoit amené , sans le lui demander.

a Un mort ! reprit-il avec étonnement. » Et pour le faire parler : « Pourquoi coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez coiisu le linceul dans lequel il a été enseveli. — Non , non, reprit Baba Moustafa : je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler , mais vous n'en saurez pas davantage. 9

Le voleur n'avoit pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être persuadé qu'il a voit découvert ce qu'il étoit venu chercher. Il tira une pièce d'or ; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa y il lui dit : « Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret , quoique je puisse vous assurer que je ne le divulguerois pas si vous me l'aviez confié. La seule diose dont je vous prie , c'est de me faire la grâce de m'enseiguer , ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce mort — Quand j'aurois la volonté de vous accorder ce que vous me demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la

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pièce d'or prêt à la rendre, je vous assure que je ne pourrois pas le faire : vous devez m'en croire sur ma parole. En voici la ]i^ison : c'est quftn m'a mené jusqu à un certain endroit oii l'on ùi'a bandé les yeux, et de là je me suis laissé conduire jusque dans la maison , d'où , après avoir fait ce que je devois faire , on me ramena de la même manière jusqu'au même endroit Vous voyez l'impossibilité qu'il y a que je puisse vous rendre service. »

a Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir à peu près du chemin qu'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez , je vous prie, avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-là, et nous marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours que vous pourrez vous remettre dans la mémoire; et comme toute peine mérite récompense, voici une autre pièce d'ôr. Venez, faitesmoi le plaisir que je vous demande. » Et en disant ces paroles, il lui mit une autre pièce dans la main.

Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque temps dans sa main sans dire mot , en se consultant pour savoir ce qu'il devoit faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les mettant dedans : « Je ne puis vous assurer , dit-il au voleur, que je me souvienne pré-

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cisément du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le voulez ainsi , allons , je ferai ce q^ je pourrai pour m'en souvenir. »

Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur ; et sans fermer sa boutique , où il n'y avoit rien de conséquence à perdre, il mena le voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avoit bandé les yeux. Quand ils furent arrivés : a C'est ici , dit Baba Moustafa , qu'on m'a bandé, et j'étois tourné comme vous me voyez. Le voleur, qui avoit son mouchoir prêt, les lui banda , et il marcha à côté de lui , en partie en le conduisant, en partie -en se laissant conduire par lui , jusqu'à ce qu'il s'arrêtât.

«Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus loin. » Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim, où Âli Baba demem*oit alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux, le voleur fit promptement une msu^que à la porte avec de la craie qu'il tenoit prête ; et quand il le lui eut ôté , il lui demanda s'il savoit à qui appartenoit la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'étoit pas du quartier, et ainsi qu'il ne pouvoit lui en rien dire.

Comme le voleur vit qu'il ne pouvoit apprendre rien davantage de Baba Moustafa, il le re* mercia de la peine qu'il lui avoit fait prendre;

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et après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il reprit le chemin de la forêt, persuadé qu'il seroit bien reçu.

Peu de temps après que le voleur et Baba Aloustafa se furent séparés, Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire ; et en revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avoit faite ; elle s'arrêta pour y faire at-» tention. «Que signifie cette marque? dit-elle en elle-même ; quelqu'un voudroit-il du mal à mon maître, ou l'a-t-on faite pour se divertir? A , quelque intention qu'on l'ait pu faire , ajoutât-elle, il est bon de se précautionner contre tout événement. » Elle prend aussitôt de la craie; et comme les deux ou trois portes audessus et au-dessous étoient semblables, elle les marqua au même endroit, et elle fentra dans la maison , sans parler de ce qu'elle venoit de faire, ni à son maître ni à sa maîtresse.

Le voleur cependant, qui continuoit son chemin, arriva à la forêt, et rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit rapport du succès de son voyage, en exagérant le bonheur qu'il avoit eu d avoir trouvé d'abord un homme par lequel il avoit appris le fait dont il étoit venu s'informer, ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut écouté avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la pa-

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rôle, après l'flvoir loué de sa diligence : « Camarades, dit-il en s'adressant à tous, nous n'avons pas de temps à perdre; partons bien armés, sans qu'il paroisse que noiis le soyons; et quand nous serons entrés dans la ville séparément, les uns après les autres, pour ne pas donner de soupçon , que le rendez-vous soit dans la grande plaœ, les uns d'un côté, les autres de l'autre, pendant que j'irai reconnoitre la maison avec notre camarade, qui vient de nous apporter une si honne nouvelle, afin que là^essus je juge du parti qui nous conviendra -le mieux. » Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi , et ils furent bientôt en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois; et en marchant à une distance raisonnable les uns des autres, ils entrèrent dans la ville sans^ donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui étoit venu le matin, y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans la rue où il avoit marqué la maison d'Ali Baba^ et quand il fut devant une des portes qui avoient été marquées par Morgiane , il la lui fit remarquer, en lui disant que c'étoit celle-là. Mais en continuant leur chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le capitaine eut obr serve que la porte qui suivoit étoit marquée de la même marque et au même endroit, il le fit

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remarquer à son conducteur , et il lui demanda si c'étoit celle-ci ou la première. Le conducteur demeura confus, et il ne sut que répondre, encore moins quand il eut vu avec le capitaine que les q[uatre ou cinq portes qui sui voient avoient aussi la même marque. Il assura au capitaine , avec serment , qu'il n'en avoit marqué qu'une. « Je lîe sais , ajouta-t-il , qui peut avoir marqué les autres avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne peux disiii^guer laquelle est celle que j'ai marquée. »

Le capitaine, qui vit son dessein avorté, se rendit à la grande place, où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils avoient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avoient d'autre parti à prendre que de reprendre le chemin de leur retraite commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le même ordre qu'ils étoient venus.

Quand la troupe se fut rassemblée dans la foret, le capitaine leur expliqua la raison pourquoi il les avoit fait revenir* Aussitôt le conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix , et il s'y condamna lui-même, en reconnoissant qu'il auroit dû prendre mieux ses précautions , et il présenta le cou avec fermeté à celui qui se présenta pour lui couper la tête.

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Comme il s'agissoit , pour la conservation de la bande, de ne pas laisser sans vengeance le tort qui lui avoit été fait, un autre voleur, qui se promit de mieux réussir que celui qui venoit d'être châtié , se présenta, et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avoit corrompu , et Baba Moustafa lui fait connoître la maison d'Ali Baba , les yeux bandés. Il la marque de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'étoit un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étoient marquées de blanc.

Mais peu de temps après , Morgiane sortit de la maison comme le jour précédent ; et quand elle revint, la marque rouge n'échappa pas à ses yeux clairvoyans. Elle fit le même raisonnement qu'elle avoit fait , et elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres portes voisines et aux mêmes endroits.

Le voleur, à son retour vers sa troupe dans la forêt, ne manqua pas de faire valoir la précaution qu'il avoit prise , comme infaillible , disoit-il, pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ib se rendent à la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant, armés aussi de

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même, prêts à faire le coup qu'ils méditoient ; et le capitaine et le voleur, en arrivant, vont à la rue cfAli Baba; mais ils trouvent la même difficulté que la première fois. Le capitaine en est indigné, et le voleur dans une confiision aussi grande que celui qui l'avoit précédé avec la même commission.

Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce jour-là avec ses gens, aussi peu satis^ fait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme auteur de la méprise , subit pareillement le châtiment auquel il s'étoit soumis volontairement.

Le capitaine ,, qui viî sa troupe diminuée de deux braves sujets, craignit de la voir diminuer davantage s'il continuoit de s'en rapporter à d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple lui fit connoître qu*ils n'étoient propres, tous, qu'à des coups de main, et nullement à agir de tête dans les occasions. Il se chargea de la chose lui-même; il vint à la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa, qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne s'amusa pas à faire aucune marque pour connoître la maison d'Ali Baba; mais il l'examina si bien, non seulement en la considérant attentivement , mais même en passant et en repassant à diverses fois par-devant , qu'il n'étoit pas possible qu'il s'y méprît,^

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