V. lo
Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce qu'il avoit souhaité, retourna à la forêt ; et quand il fut arrivé dans la grotte où sa troupe l'attendoit : «c Camarades, dit<-il, rien enfin ne peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui nous a été fait. Je connois avec certitude la maison du coupable sur qui elle doit tomber ; et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui faire sentir si adroitement , que personne ne pourra avoir connoissance du lieu de notre retraite, non plus que de notre trésor; car c'est le but que nous de\pns avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de nous être utile, elle nous seroit funeste. Pour parvenir à ce but, continua le capitaine, voici ce que j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai exposé, si quelqu'un sait un expédient meilleur , il pourra le communiquer. » Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendoit s'y comporter; et comme ils lui eurent tous donné leur approbation, il les chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages d'alentour, et même dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de l'huile , l'un plein , et les autres vides.
En deux ou trois jours de temps , les voleurs
eurent fait tout cet amas. Comme les vases vides étoient un peu étroits par la bouche pour l'exécution de son dessein , le capitaine les fit un peu élargir ; et après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il avoit jugées nécessaires, en laissant ouvert ce qu'il avoit fait découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de manière qu'ils paroissoient pleins d'huile; et pour les mieux déguiser, il les frotta par le dehors d'huile , qu'il prit du vase qui en et oit plein.
Les choses ainsi disposées, quand les mulets furent chargés des trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun caché dans un des vases, et du vase qui étoit plein d'huile, leur capitaine, comme conducteur, prit le chemin de la ville , dans le temps qu'il avoit résolu, et y arriva à la brune , environ une heure après le coucher du soleil , comme il se l'étoit proposé. Il y entra , et il alla droit à la maison d'Ali Baba , dans le dessein de frapper à la porte , et de demander à y passer la nuit avec ses mulets , sous le bon plaisir du maître. Il n'eut pas la peine de frapper : il trouva Ali Baba à la porte, qui prenoit le frais après le souper. Il fit arrêter ses mulets; et en s'adressant à Ali Baba : «Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous voyez, de bien loin , pour la vendre demain au marché ; et à
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l'heure qu'il est , je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas, faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit : je vous en aurai obligation. »
Quoique Ali Baba eût vu dans la foret celui qui lui parloit , et même entendu sa voix, comment eut-il pu le reconnoitre pour le capitaine des quarante voleurs , sous le déguisement d'un marchand d'huile?
a Vous êtes le bien venu , lui dit-il , entrez. » Et en disant ces paroles , il lui fit place pour le laisser entrer avec ses mulets , comme il le fit.
En même temps , A\i Baba appela un esclave qu'il avoit , et lui commanda , quand les mulets seroient déchargés, de les mettre non seule* ment à couvert dans l'écurie , mais même, de leur donner du foin et de l'orge. Il prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine , et d'ordonner à Morgiane ^'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venoit d'arriver , et de lui préparer un Ut dans une chambre.
Âli Baba fît plus : pour faire à son hôte tout l'accueil possible , quand il vit que le capitaine des voleurs avoit déchargé ses mulets, que les mulets avoient été menés dans l'écurie , comme il l'a voit commandé, et qu'il cherchoit une place pour passer la nuit à l'air, il alla le prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevoit son
monde, en lut disant quil ne souffriroit pas qu'il couchât dans la cour. Le capitaine des voleurs s'en excusa fort , sous prétexte de ne vouloir pas être incommode , mais , dans le vrai , pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il méditoit avec plus de liberté; et il ne céda aux* honnêtetés d'Ali Baba qu'après de fortes instances.
Ali Baba , non content de tenir compagnie à celui qui en vouloit à sa vie , jusqu'à ce que Morgiane lui eût servi le souper, continua de l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir, et il ne le quitta que quand il eut achevé le repas dont il l'avoit régalé.
«Je vous laisse le maître, lui dit-il : vous n'avez qu'à demander toutes les choses dont vous pouvez avoir besoin ; il n'y a rien chez moi qui ne soit à votre service. »
Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba , et l'accompagna jusqu'à la porte ; et pendant qu Ali Baba alla dans la cuisine pour parler à Morgiane , il entra dans la cour , sous prétexte d'aller à l'écurie voir si rien ne manquoit à ses mulets.
Ali Baba, après avoir recopamandé de nouveau à Morgiane de prendre un grand soin de son hôte , et de ne le laisser manquer de rien : «Morgiane, ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour ; prends soin que
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mon linge de bain soit prêt , et de le donner à Âbdalla (c étoit le nom de son esclave) , et faismoi un bon bouillon , pour le prendre à mon retour.» Après lui avoir donné ces ordres, il se retira pour se coucher.
Le capitaine des voleurs, cependant, à la sortie de l'écurie , alla donner à ses gens Tordre de ce qu'ils dévoient faire. En commençant depuis le premier vase jusqu'au dernier , il dit à chacun : «Quand je jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge, ne m»|iquez pas de vous faire ouverture , en fendant le vase depuis le haut jusqu'en bas avec le couteau dont vous êtes muni , et d'en sortir ; aussitôt je serai à vous.»
Le couteau dont il parloit étoit pointu et affilé pour cet usage.
Cela fait , il revint ; et comme il se fut présenté à la porte de la cuisine, Morgiane prit de la lumière , et elle le conduisit à la chambre qu elle lui avoit préparée, où elle le laissa après lui avoir demandé s'il avoit besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon, il éteignit la lumière peu de temps après , et il se coucha tout habillé, prêt à se lever dès qu'il auroit fait son premier somme.
Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba : elle prépare son linge de bain, elle en charge
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Ahdalla , qui n'étoit pas encore allé se coucher, elle met le pot au feu pour le bouillon , et pendant qu'elle écume le pot, la lampe s'éteint. Il n'y avoit plus d'huile dans la maison, et la chandelle y manquoit aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla.
a Te voilà bien embarrassée, lui dit Abdalla. Va prendre de l'huile dans un des vases que voilà dans la cour. »
Morgiane remercia Abdalla de l'avis , et pendant qu'il va se coucher près de la chambre d'Ali Baba , pour le suivre au bain , elle prend la cruche à l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du premier vase qu elle rencontra, le voleur qui étoit caché dedans, demanda en parlant bas : « Est-il temps ? »
Quoique le voleur eût parlé bas, Morgiane néanmoins fut frappée de la voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, dès qu'il eut déchargé ses mulets , avoit ouvert, noa seulement ce vase , mais même tous les autres , pour donner de l'air à ses gens , qui d'ailleurs y étoient fort mal à leur aise , sans y être cependant privés de la facilité de respirer.
Toute autre esclave que Morgiane , aussi surprise qu'elle le fut , en trouvant un homme dans un vase , au Ueu d'y trouver de l'huile qu'elle
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cherchoit , eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs. Mais Morgiane étoit au-dessus de ses semblables : elle comprit en un instant l'importance de garder ce secret, le danger pressant où se trouvoit Ali Baba et sa famille , et où elle se trouvoit elle-même , et la nécessité d'y apporter promptement le remède, sans faire d'éclat ; et j^ar sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en elle-même dans le moment , et sans faire paroître aucune émotion, en prenant la place du capitaine des voleurs, elle répondit à la demande, et elle dit : « Pas encore , mais bientôt. » Elle s'approcha du vase qui suivoit , et la même demande lui fut faite, et ainsi de suite , jusqu'à ce qu'elle arriva au dernier qui étoit plein d'huile ; et , à la même demande, elle donna la même réponse.
Morgiane connut par là que son maître Ali Baba , qui avoit cru ne donner à loger chez lui qu'à un marchand d'huile, y avoit donné entrée à trente-huit voleurs , en y comprenant le faux marchand leur capitaine. Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier vase ; elle revint dans sa cuisine , où , après avoir mis de l'huile dans la lampe et l'avoir rallumée, elle prend une grande chaudière , elle retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la rapporte , la met sur le feu , et met dessous
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force bois , parce que plus tôt l'huile bouillira , plus tôt elle aura exécuté ce qui doit contribuer au salut commun de la maison , qui ne demande pas de retardement. L'huiïe bout enfin; elle prend la chaudière , et elle va verser dans chaque vase assez d'huile toute bouillante , depuis le premier jusqu'au dernier , pour les étouffer et leur ôter la vie , comme elle la leur ôta.
Cette action, digne du courage de Morgiane,
exécutée sans bruit , comme elle l'avoit projeté ,
elle revient dans la cuisine avec la chaudière vide,
et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu elle
avoit allumé , et elle n'en laisse qu'autant qu'il
en faut pour achever de faire cuire le pot du
bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe,
et elle demeure dans un grand silence , résolue
à ne pas se coucher qu elle n'eût observé ce qui
arriveroit, par une fenêtre de la cuisine qui
donnoit sur la cour, autant que l'obscurité de
la nuit pouvoit le permettre.
Il n'y avoit pas encore un quart d'heure que Morgiane attendoit , quand le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève ; il regarde par la fenêtre qu'il ouvre ; et comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit régner un grand repos et un profond silence dans la maison , il donne le signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les vases , comme il n'en douta
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point par le son qui lui en vint aux oreilles* Il écoute, et n'entend ni n'aperçoit rien qui lui fasse connoître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet : il jette de petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend dans la cour tout alarmé , avec le moins de bruit qu'il lui est possible ; il approche de même du premier vase, et quand il veut demander au voleur , qu'il croit vivant , s'il dort , il sent une odeur d'huile chaude et de brûlé , qui s'exhale du vase , par où il connoît que son entreprise €ontre Ali Baba, pour lui ôter la vie et pour piller sa maison , et pour emporter, s'il pouvoit, l'or qu'il avoit enlevé à sa communauté, étoit échouée. Il passe au vase qui suivoit, et à tous les autres l'un après l'autre , et il trouve que ses gen^ avoient péri par le même sort ; et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avoit apporté plein , il connut la manière dont on s'y étoit pris pour le priver du secours qu'il en attendoit. Au désespoir d'avoir manqué son coup , il enfila la porte du jardin d'Ali Baba , qui donnoit dans ta cour, et de jardin en jardin, en passant par-dessus les murs , il se sauva.
Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et
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qu'elle ne vit pas revenir^le capitaine des voleurs , après avoir attendu quelque temps , elle ne douta pas du parti qu'il avoit pris, plutôt que de chercher à se»sauver par la porte de la maison , qui étoit fermée à double tour. Satisfaite et dans une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en sûreté, elle se coucha enfin, et elle s'endormit.
Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son esclave, sans rien savoir de Tévénement étonnant qui étoit arrivé chez lui pendant qu'il dormoit, au sujet duquel Morgiane n'avoit pas jugé à propos de l'éveiller, • avec d'autant plus de raiâon , qu'elle n'avoit pas de temps à perdre dans le temps du danger, et qu'il étoit inutile de ti:oubler son repos , après qu'elle l'eut détourné.
Lorsqu'il revint des bains , et qu'il rentra chez
lui, le soleil étoit levé. Ali Baba fut si surpris de
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voir encore les vases d'huile dans leur place, et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets , qu'il en demanda la raison à Morgiane qui lui étoit venue ouvrir, et qui avoit laissé toutes choses dans l'état où il les voyoit, pour lui en donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avoit fait pour sa conservation.
«Mon bon maître, dit Morgiane en répon-
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dant à Ali Baba , Dieu vous conserve , vous et toute votre maison ! Vous apprendrez mieux ce que vous désirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai à vous faire voir : prenez la peine de venir avec moi. »
Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte , elle le mena au premier vase : « Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de l'huile. »
Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase , il se retira en arrière , tout effrayé , avec un grand cri.
« Ne craignez rien , lui dit Morgiane , l'homme que vous voyez ne vous fera pas de mal ; il en a * fait, mais il n'est plus en état d'en faire, ni à vous, ni à personne : il n'a plus de vie. »
* «Morgiane, s'écria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire voir? Explique-lemoi.»
<c Je vous l'expliquerai , dit Morgiane ; mais modérez votre étonnement, et n'éveillez pas la curiosité des voisitis d'avoir connoissance d'une chose qu'il est très important que vous teniez cachée. Voyez auparavant tous les autres vases. »
Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre , depuis le premier jusqu'au dernier où il y avoit de l'huile, dont il remarqua que l'huile étoit notablement diminuée ; et quand
il eut fait , il demeura comme immobile , tantôt en jetant les yeux sur les vases , tantôt en regardant Morgiane , sans dire mot , tant la surprise où il étoit étoit grande. A la fin , comme si la parole lui fût revenue : « Et le marchand , demanda-t-il, qu est-il devenu?»
<c Le marchand , répondit Morgiane , est aussi peu marchand que je suis marchande. Je vous dirai qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre ; car il est temps , pour le bien de votre santé , que vous preniez un bouillon après être sorti du bain. »
Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la cuisine prendre le bouillon; elle le lui apporta, et avant de le prendre, Ali Baba lui dit : a Commence toujours à satisfaire l'impatience où je suis, et raconte-moi une histoire si étrange, avec toutes ses circonstances. »
Morgiane , pour obéir à Ali Baba , lui dit : « Seigneur, hier au soir , quand vous vous fûtes retiré pour vous coucher, je préparai votre linge de bain , comme vous veniez de me le commander, et j'en chargeai Abdalla. Ensuite je mis le pot au feu pour le bouillon ; et comme je l'écumois , la lampe , faute d'huile , s'éteignit tout à coup , et il n'y en avoit pas une goutte dans la cruche. Je cherchai quelques bouts de chandelle , et je
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n'en trouvai pas un. Abdalla , qui me vit embarrassée j me fit souvenir des vases pleins d'huile qui étoient dans la cour, comme il n'en doutoit pas non plus que moi , et comme vous l'avez cru Yous-méme. Je pris la cruche et je courus au vase le plus voisin. Mais comme je fus près du vase, il en sortit une voix qui me demanda : « Est-il temps? )) Je ne m'effrayai pas; mais en comprenant sur-le-champ la malice du faux marchand, je répondis sans hésiter : a Pas encore , mais bientôt. » Je passai au vase qui suivoit; et une autre voix me fit la même demande , à laquelle je répondis de même. J'allai aux autres vases l'un après l'autre : à pareille demande , pareille réponse, et je ne trouvai de l'huile que dans le dernier vase, dont j'emplis la cruche. Quand j'eus considéré qu'il y avoit trente-sept voleurs au milieu de votre cour, qui n'attendoient que le signal ou que le commandement de leur chef, que vous aviez pris pour un marchand , et à qui vous aviez fait un si grand accueil , au point de mettre toute la maison en combustion, je ne perdis pas de temps : je rapportai la cruche, j'allumai la lampe ; et après avoir pris la chaudière la plus grande de la cuisine, j'allai l'emplir d'huile. Je la mis sur le feu , et quand elle fut bien bouillante, j'en allai verser dans chaque vase où étoient les voleurs , autant qu'il en fallut pour
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les empêcher tous d'exécuter le pernicieux dessein qui les avoit amenés. La chose ainsi terminée de la manière que je l'avois méditée , je revins dans la cuisine , j'éteignis la lampe; et avant que je me couchasse, je me mis à examiner tranquillement, par la fenêtre, quel parti prendroit le faux marchand d'huile. Au bout de quelque temps 9 j'entendis que pour signal il jeta de sa fenêtre de petites pierres qui tombèrent sur les vases. Il en jeta une seconde et une troisième fois; et comme il n aperçut ou n'entendit aucun mouvement, il descendit, et je le vis aller de vase en vase jusqu'au dernier ; ap^ès quoi l'obscurité de la nuit fit que je le perdis de vue. 3'observai encore quelque temps ; et comme je vis qu'il ne revenoit pas, je ne doutai pas qu'il ne se fût sauvé par le jardin , désespéré d'avoir si mal réussi. Ainsi, persuadée que la maison étoit en sûreté , je me couchai. »
En achevant, Morgiane ajouta : « Voilà quelle est l'histoire que vous m'avez demandée , et je suis convaincue que c'est la suite d'une observation que j'avois faite depuis deux ou trois jours, dont je n'avois pas cru devoir vous entretenir, qui est qu'une fois en içevenant de la ville de bon matin , j'aperçus que la porte de la rue étoit marquée de blanc , et Ib jour d'après de rouge, après la marque blanche, et que chaque fois, sans
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savoir à quel dessein cela pouvoit avoir été fait , j'avois marqué de même , et au même endroit , deux ou trois portes de nos voisins, au-dessus et au-dessous. Si vous joignez cela avec ce qui vient d'arriver, vous trouverez que le tout a été machiné par les voleurs de la forêt, dont je ne sais pourquoi la troupe est diminuée de deux. Quoi qu'il en soit , la voilà réduite à trois au plus. Cela fait voir qu'ils avoient juré votre perte , et qu'il est bon que vous vous teniez sur vos gardes, tant qu'il sera certain qu'il en restera quelqu'un au monde. Quant à moi, je n'oublierai rien pour veillçr à votre conservation , comme j'y suis obligée. »
Quand Morgiane eut achevé, Ali Baba, pénétré de la grande obligation qu'il lui avoit , lui dit : « Je ne mourrai pas que je ne t'aye récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie ; et pour commencer à t'en donner une marque de reconnoissance, je te donne la liberté dès à présent, en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera de me préserver de leur méchanceté , et qu'en achevant de la détourner de dessus ma tête, il délivrera le monde de leur persécution et de leur engeance mau-
dite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer incessamment les corps de cette peste du genre humain , avec un si grand secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et c'est à quoi je vais travailler avec Âbdalla. »
jLe jardin d'Ali Baba étoit d'une grande longueur , terminé par de grands arbres. Sans différer , il alla sous ces arbres avec son esclave , creuser une fosse longue et large à proportion des corps qu'ils avoient à y enterrer. Le terrain étoit aisé à remuer, et ils ne mirent pas un long temps à l'achever. Us tirèrent les corps hors des vases, et ils mirent à part les armes dont les voleurs s'étoient munis. Ils transportèrent ces corps au bout du jardin, et ils les arran^ gèrent dans la fosse; et après les avoir couverts de la terre qu'ils en avoient tirée , ils dispersèrent ce qui en restoit aux environs, de manière que le terrain parut égal comme auparavant Ali Baba fit cacher soigneusement les vases à l'huile et les armes; et quant aux mulets , dont il n'avoit pas besoin pour lors , il les envoya au marché à différentes fois, où il les fit vendre par son esclave*
Pendant qu'Ali Baba prenoit toutes ces mesures pour ôter à la connoissance du public par quel moyen il étoit devenu riche en peu de temps, le capitaine des quarante voleurs étoit