V. II
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retourné à la forêt avec une mortification inconcevable ; et dans l'agitation , ou plutôt dans la confusion où il étoit d'un succès si malheureux et si contraire à ce qu'il s'étoit promis, il étoit rentré dans la grotte, sans avoir pu s'arrêter à aucune résolution, dans le chemin, sur ce qu'il devoit faire ou ne pas faire à Ali Baba.
La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut affreuse. « Braves gens, s'écriat-il, compagnons de mes veilles, de mes courses et de mes travaux , où êtes- vous? que puis-je faire sans vous? Vous avois-je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois par une destinée si fatale et si indigne de votre courage? Je vous regretterois moins si vous étiez morts le sabre à la main en vaillans hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous? Et quand je le voudrois, pourrois-je l'entreprendre, et ne pas exposer tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui s'est déjà enrichi d'une partie ? Je ne puis et je ne dois y songer, qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aiu*ai pourvu de la sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage, je travaillerai à faire en sorte qu'il ne demeure
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iii sans successeurs ni sans maître après moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la postérité. »
Cette résolution prise, il ne fut pas embar^ rassé à chercher les moyens de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille, il s'endormit, et passa la nuit assez paisiblement.
Le lendemain , le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin , comme il se l'étoit proposé , prit un habit fort propre, conformément au dessein qu'il avoit médité, et il vint à la ville ^ où il prit un logement dans un khan ; et comme il s'attendoit que ce qui s'étoit passé chez Ali Baba pouvoit avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge, par manière d'entretien, s'il y avoit quelque chose de nouveau dans la ville ; sur quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importoit de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardoit un si grand secret , venoit de ce qu'il ne vouloit pas que la connoissance qu'il avoit du tré^ sor, et du moyen d'y entrer, fut divulguée, et de ce qu'il n'ignoroit pas que c'étoit pour ce sujet qu'on en vouloit à sa vie. Cela l'anima da^ vantage à ne rien négliger pour se défaire de lui par la même voie du secret.
Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour transporter à son
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logement plusieurs sortes de riches étoffes et de toiles fines , en faisant plusieurs voyages à la foret avec les précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les alloit prendre. Pour débiter ces marchandises , quand il en eut amassé ce qu'il avoit jugé à propos, il chercha une boutique. Il en trouva une ; et après l'avoir prise à louage du propriétaire , il la garnit , et il s'y établit. La boutique qui se trouva vis-à-vis de la sienne , étoit celle qui avoit appartenu à Cassim , et qui étoit occupée par le fils d'AU Baba il n'y avoit pas long-temps.
Le capitaine des voleurs, qui avoit pris le nom de Cogia Houssain , comme nouveau venu , ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins , selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba étoit jeune, bien fait, qu'il ne manquoit pas d'esprit, et qu'il avoit occasion plus souvent de lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres , il eut bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus fortement et plus assidûment, quand trois ou quatre jours après son établissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avoit coutume de Je faire de temps en temps, et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut quitté, que c'étoit son père. Il augmenta ses empressemens auprès
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^^lui; il le caressa, il lui fit de petits présens, ^^e régala même , et il lui donna plusieurs fois à mafiger.
Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il étoit logé étroitement , et il n'avoit pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le souhaitoit. Il parla de son dessein à Ali Baba son père, en lui faisant remarquer qu'il ne seroit pas séant qu'il demeurât plus long-temps sans reconnoitre les honnêtetés de Cogia Houssain.
• Ali Baba se chargea du régal avec plaisir* « Mon fils , dit - il , il est demain vendredi ; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia Houssain et comme vous,> tiennent leurs boutiques fermées, faites avec lui une partie de promenade pour l'après-dînée , et en revenant faites en sorte que vous le fassiez passer par chez moi , et que vous le fassiez entrer. Il sera mieux que la chose se fasse de la sorte, que si vous l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner à Morgiane de faire le souper , et de le tenir prêt. »
. Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent l'après-dînée au rendez-vous qu'ils s'étoient donné , et ils firent leur promenade. En revenant , comme le fils d'Ali Baba avoit affecté
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de faire passer Cogia Houssain par la rue où d^ meuroit son père, quand ils furent arrivés de-^ vant la porte de la maison, il l'arrêta, et en frappant : « C'est , lui dit-il , la maison de mou père , lequel sur le récit que je lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez, m'a chargé de lui procurer l'honneur de votre connoissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à tous les autres dont je vous suis redevable. »
Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu'il s'étoit proposé, qui étoit d'avoir entrée chez AU Baba , et de lui ôter la vie , sans hasarder la sienne, en ne faisant pas d'éclat, il ne laissa pas néanmoins de s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils; mais comme l'esclave d'AU Baba venoit d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main , et en entrant le premier , il le tira , et le força en quelque manière d'entrer comme malgré lui,
Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon accueil qu'il pouvoit souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avoit pour son fils. « L'obligation qu'il vous en a , et que je vous en ai moi-même, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas de contribuer à le former. »
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Cogia Houssain rendit compliment pour com^ pliment à Ali Baba , en lui assurant que si son fils n'avoit pas encore acquis l'expérience de certains vieillards, il avoit un bon sens qui lui tenoit lieu de l'expérience d'une infinité d'autres.
Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets indifférens, Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta. «Seigneur, ditil, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup audessous de ce que vous méritez ; mais , tel qu'il est, j'espère que vous l'agréerez d'aussi bon cœur que j'ai intention de vous le donner. »
« Seigneur Ali Baba , reprit Cogia Houssain , je suis très persuadé de votre bon cœur; et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris , ni par incivilité, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si elle vous étoit connue. »
a Et quelle peut être cette raison , seigneur? reprit Ali Baba. Peut -on vous la demander?
— Je puis la dire, répliqua Cogia Houssain :
c'est que je ne mange ni viande, ni ragoût où il y ait du sel ; jugez vous-même de la contenance que je ferois à votre table. — Si vous
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n'avez que cette raison , insista Ali Baba , elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement. Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi ; et quant à la viande et aux ragoûts , je vous promets qu'il n'y en aura pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi faitesmoi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment. »
Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Mor«* giane de ne pas mettre de sel sur la viande qu elle avoit à servir, et de préparer promptement deux ou trois ragoûts , entre ceux qu'il lui avoit commandés , où il n'y eût pas de sel.
Morgiane, qui étoit prête à servir, ne put s'empêcher de témoigner son mécontentement sur ce nouvel ordre , et de s'en expliquer à Ali Baba, ce Qui est donc , dit-elle , cet homme si difficile , qui ne mange pas de sel ? Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard. »
« Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnête homme. Fais ce que je te dis. »
Morgiane obéit , mais à contre-cœur. Elle eut la curiosité de connoitre cet homme qui ne man* geoit pas de sel. Quand elle eut achevé , et qu'Abdalla eut préparé la table , elle l'aida à porter les
plats. En regardant Cogia Houssain , elle le re« connut d'abord pour le capitaine des voleurs, malgré son déguisement; et en l'examinant avec attention , elle aperçut qu'il avoit un poignard caché sous son habit. « Je ne m'étonne plus , dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de sel avec mon . maître : c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner; mais je l'en empêcherai.»
Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle prit le temps pendant que l'on soupoit , et fit les préparatifs nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis; et elle venoit d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il étoit temps de servir le fi*uit. Elle porta le fruit; et dès qu Abdalla eut levé ce qui étoit sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Baba une petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en sortant elle emmena Abdalla avec elle , comme pour aller souper ensemble, et donner à Ali Baba , selon la coutume, la liberté de s'entretenir et de se réjouir agréablement avec son bote, et de le faire bien boire.
Alors le faux Cogia Houssain , ou plutôt le capitaine des quarante voleurs, crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à AU Baba étoit venue. « Je vais, dit-il en lui-même, faire
enivrer le père et le fils; et le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m'empêchera pas d'enfoncer le poignard dans le cœur du père ; et je me sauverai par le jardin, comme je Tai déjà fait , pendant que la cuisinière et l'esclave n'auront pas encore achevé de souper ou seront endormis dans la cuisine. »
Au lieu de souper, Morgiane qui avoit pénétré dans l'intention du faux Cogia Houssain , ne lui donna pas le temps de venir à l'exécution de sa méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre , prit une coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent doré , où elle attacha un poignard , dont la gaine et le manche étoient de même métal ; et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand elle se fut déguisée de la sorte , elle dit à Abdalla : « Abdalla , prends ton tambour de basque, et allons donner à l'hôte de notre maître et ami de son fils, le divertissement que nous lui donnons quelquefois.
Abdalla prend le tambour de basque ; il commence à en jouer en marchant devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après lui , fait une profonde révérence d'un air délibéré et à se faire regarder, comme en demandant la permission de faire voir ce qu'elle savoit faire.
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Comme Abdalla vit qu'Ali Baba vouloit parler, il cessa de toucher le tambour de basque.
a Entre , Morgiane , entre , dit Ali Baba : Cogia Houssain jugera de quoi tu es capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, sei* gneur, dit-il à Gogia Houssain en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me mette en dépense pour vous donner ce divertissement.
Je le trouve chez moi , et vous voyez que c'est mon esclave et ma cuisinière et dépensière en même temps , qui me le donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable. »
Cogia Houssain ne s'attendoit pas qu'Ali Baba dût ajouter ce divertissement au souper qu'il lui donnoit. Cela lui fit craindre de ne pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyoit avoir trouvée. Au cas que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en continuant de mé-^ nager l'amitié du père et du fils. Ainsi , quoiqu'il eut mieux aimé qu'Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation , et il eut la complaisance de lui témoigner que ce qui lui faisoît plaisir ne pourroit pas manquer de lui en faire aussi.
Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avoient cessé de parler, il recommença à toucher son tambour de basque et l'accompagna
de sa voix sur un air à danser ; et Morgiane , qui ne le cédoit à aucune danseuse de profession , dansa d'une manière à se faire admirer , même de toute autre compagnie que celle à laquelle elle donnoit ce spectacle , dont il n'y avoit peut-être que le faux Gogia Houssain qui y donnât peu d!attention.
Après, avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même force, elle tira enfin le poignard ; et en le tenant à la main , elle en dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes, par les mouvemens légers , par les sauts surprenans , et par les efforts merveilleux dont elle les accompagna , tantôt en présentant le poignard en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper elle-même dans le sein.
Comme hors d'haleine enfin , elle arracha le tambour de basque des mains d'Abdalla , de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite , elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à l'imitation des danseurs et des danseuses de profession, qui en usent ainsi pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs.
Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tambour de basque de Morgiane. Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba , qui suivit l'exemple de
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son père. Cogia Houssain , qui vit qu'elle alloit venir aussi à lui, avoit déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il y mettoit la main , dans le moment que Morgiane , avec un courage digne de la fermeté et de la résolution quelle avoit montrées jusqu'alors, lui enfonça le poignard au milieu du cœur, si avant , qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie.
Ali Baba et son fils , épouvantés de cette action, poussèrent un grand cri: a Ah, malheu--< reuse! s'écria Ali Baba , qu'as-tu fait? Est-ce pour nous perdre , moi et ma famille ? »
«Ce n'est pas vous perdre, répondit Morgiane : je l'ai fait pour votre conservation. »
Alors en ouvrant la robe de Cogia Houssain , et en montrant à Ali Baba le poignard dont il étoit armé : « Voyez , dit-elle , à quel fier ennemi vous aviez affaire , et regardez-le bien au visage : vous y reconnoîtrez le faux marchand d'huile , et le capitaine des quarante voleurs. Ne considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous? En voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux? Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en étoit venu, du moment que vous m'avez fait connoître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et vous voyez que mon soupçon n'étoit pas mal fondé. »
Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avoit à Morgiane de lui avoir conservé la vie une seconde fois , l'embrassa, a Morgiane , dit-il, je t'ai donné la liberté ^ et alors je t'ai promis que ma reconnoissance n'en demeureroit pas là, et que bientôt j'y mettrois le comble. Ce temps est venu , et je te fais ma belle-fille. » Et en s'adressant à son fils : « Mon fils , ajouta Ali Baba , je vous crois assez bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avoit recherché votre amitié que dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par sa trahison ; et s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la vôtre jusqu'à la fin de vos jours. »
Le fils , bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il consentoit à ce mariage , non seulement parce qu'il ne vouloit pas désobéir à son père , mais même parce qu'il y étoit porté par sa propre inclination.
On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs ; et cela se fit si secrète-
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ment , qu'on n'en eut connoissance qu'après de longues années , lorsque personne ne se trouvoit plus intéressé dans la publication de cette histoire mémorable.
Peu de jours après , Ali Baba célébra les noces de son fils et de Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné de danses, de spectacles et des divertissemens accoutumés ; et il eut la satisfaction de voir que ses amis et ses voisins , qu'il avoit invités, sans avoir connoissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs n'ignoroient pas les belles et bonnes qualités de Morgiane , le louèrent hautement de sa générosité et de son bon cœur.
Après le mariage, Ali Baba, qui s'étoit abstenu de retourner à la grotte depuis qu'il en avoit tiré et rapporté le corps de son frère Gassim sur un de ses trois ânes , avec l'or dont il les avoit chargés, par la crainte d'y trouver les voleurs ou d'y être surpris, s'en abstint encore après la mort des trente-huit voleurs , en y comprenant leur capitaine , parce qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui étoit pas connu, étoient encore vivans.
Mais au bout d'un an , comme il eut vu qu'il ne s'étoit fait aucune entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage , en pre-
nant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à cheval ; et quand il fut arrivé près de la grotte , il prit un bon augure de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ai de chevaux. Il mit pied à terre ; il attacha son cheval , et, en se présentant devant la porte , il prononça ces paroles : «Sésame , ouvre*toi,» qu'il n'a voit pas oubliées. La porte s'ouvrit ; il entra , et l'état où il trouva toutes choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y étoit entré depuis environ le temps que le faux Cogia Houssain étoit venu lever boutique dans la ville, et ainsi, que la troupe des quarante voleiurs étoit entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là. Il ne douta plus qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la grotte, et que le trésor qu'elle enfermoit étoit à sa disposition. Il s'étoit muni d'une valise ; il la remplit d'autant d'or que son cheval en put porter, et il revint à la ville.
Depuis ce temps-là, Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte , et à qui il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leiu* postérité , à laquelle ils firent passer le même secret , en profitant de leur fortune avec modération, vécurent dans une grande s^plendeur, et honorés des premières dignités de la ville.
Après avoir achevé de raconter cette histoire au sultan Schahriar , Scbeherazade , qui vit qu'il
n'étoit pas encore joiir, commença de lui faire le récit de celle que nous allons voir :
HISTOIRE