BILLET DU PRINCE CAMARALZAMAN A LA PRINCESSE DE LA CHINE
AdorahU princesse, Famoureux prince Cama'^ rahaman ne vous parle pas des maux inexprimables qu'il souffre depuis la nuit fatale que vos charmes lui firent perdre une liberté qu'il avoit résolu de con^ server toute sa vie, H vous marque seulement qu'a^ lors il vous donna son caur dans votre charmant sommeil : sommeil importun qui le priva du vif
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éclat de vos beaux yeux malgré ses efforts pour vous obliger de les ouvrir. Il osa même vous donner sa bague pour marque de son amour, et prendre la votre en échange, qu'il vous envoie dans ce billet. Si vous daignez la lui renvoyer pour gage réciproque du votre, il s*estimera le plus heureux de tous les amans; sinon, votre refus ne V empêchera pas de recevoir le coup de la mort avec une résignation d'autant plus grande qu'il le recevra pour l'amour de vous. Il attend votre réponse dans votre antichambre.
Lorsque le prince Camaralzaman eut achevé ce billet, il en fît un paquet avec la bague de la princesse, qu'il enveloppa dedans, sans faire voir à Teunuque ce que c'étoit; et, en le lui donnant : « Ami, dit-il, prends et porte ce paquet à ta maîtresse. Si elle ne guérit du moment qu'elle aura lu le billet et vu ce qui l'accompagne, je te permets de publier que je suis le plus indigne et le plus impudent de tous les astrologues qui ont été, qui sont et qui seront à jamais »
Le jour, que la sultane Scheherazade vit paroître en achevant ces paroles, l'obligea d'en demeurer là. Elle poursuivit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXXII« NUIT.
Sire, l'eunuque entra dans la chambre de la princesse de la Chine, et, en lui présentant le parquet que le prince Camaralzaman lui envoyoit : « Princesse, dit-il, un astrologue plus téméraire que les autres, si je ne me trompe, vient d'arriver, et prétend que vous serez guérie dès que vous aurez lu ce billet et vu ce qui est dedans. Je spuhaiterois qu'il ne fût ni menteur ni imposteur. »
La princesse Badoure prit le billet et l'ouvrit avec assez d'indifférence; mais, dès qu'elle eut vu sa bague, elle ne se donna presque pas le loisir •d'achever de lire. Elle se leva avec précipitation, rompit la chaîne qui la tenoit attachée, de l'effort qu'elle fit, courut à la portière et l'ouvrit. La princesse reconnut le prince, le prince la reconnut. Aussitôt ils coururent l'un à l'autre, s'embrassèrent tendrement, et, sans pouvoir parler dans l'excès de leur joie, ils se regardèrent longtemps , en admirant comment ils se revojoient après leur première entrevue, à laquelle ils ne pouvoient rien comprendre. La nourrice, qui étoit accourue avec la princesse, les fit entrer dans la chambre, où laprinicesse rendit sa bague au prince. « Reprenez-la, lui dit-elle, je ne pourrois pas la
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retenir sans vous rendre la vôtre, que je veux: garder toute ma vie ; elles ne peuvent être l'une et l'autre en de meilleures mains. »
L'eunuque cependant étoit allé en diligence avertir le roi de la Chine de ce qui venoit de* se passer. « Sire, lui dit-il, tous les astrologues, médecins et autres qui ont osé entreprendre de guérir la princesse jusqu'à présent, n'étoient que des ignorans. Ce dernier venu ne s'est servi ni de grimoire, ni de conjurations d'esprits malins , ni de parfums, ni d'autres choses; il l'a guérie sans la voir. » Il lui en raconta la manière, et le roi,, agréablement surpris, vint aussitôt à l'appartement de la princesse, qu'il embrassa ; il embrassa le prince de même, prit sa main, et, en la mettant dans celle de la princesse : <c Heureux étranger, lui dit-il, qui que vous soyez, je tiens ma promesse, et je vous donne ma fille pour épouse. A vous voir, néanmoins, il n'est pas possible que je me persuade que vous soyez ce que vous paroissez et ce que vous avez voulu me faire croire. »
Le prince Camaralzaman remercia le roi dans les termes les plus soumis pour lui mieux témoigner sa reconnoissance. « Pour ce qui est de ma personne. Sire, poursuivit-il, il est vrai que je ne suis pas astrologue, comme Votre ; Majesté l'a bien jugé; je n'en ai pris que l'habillement pour
mieux réussir à mériter la haute alliance du mo- Barque le plus puissant de l'univers. Je suis né prince, fils de roi et de reine ; mon nom est Camaralzaman, et mon père s'appelle Schahzaman, qui règne dans les îles assez connues des £nfans de Xhaledan. » Ensuite il lui raconta .son histoire, et lui fit connoître combien l'origine de son amour étoit merveilleuse; que celle de l'amour de la princesse étoit la même, et que cela se justifioit par l'échange des deux bagues.
Quand le prince Camaralzaman eut achevé :
« Une histoire si extraordinaire, s'écria le roi, mérite de n'être pas inconnue à la postérité. Je la ferai faire ; et, après que j'en aurai fait mettre l'original en dépôt dans les archives de mon royaume, je la rendrai publique, afin que de mes États elle passe encore dans les autres. »
La cérémonie du mariage se fît le même jour, et l'on en fit des réjouissances solennelles dans toute l'étendue de la Chine. Marzavan ne fut pas oublié : le roi de la Chine lui donna entrée dans sa cour en l'honorant d'une charge, avec promesse de l'élever dans la suite à d'autres plus considérables.
Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure, l'un et l'autre au comble de leurs souhaits, jouirent des [douceurs de l'hymen , et, pendant plusieurs mois, le roi de la Chine ne cessa de témoigner sa joie par des fêtes continuelles.
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Au milieu de ces plaisirs, le prince Camaralzaman eut un songe, une nuit, dans lequel il lui sembla Yoir le roi Schahzaman son père, au lit^ prêt à rendre l'âme, qui disoit : a Ce fîls que j'ai mis au monde, que j'ai chéri si tendrement, ce fîls m'a abandonné, et lui-même est cause de ma mort. » Il s'éveilla en poussant un grand soupir, qui éveilla aussi la princesse, et la princesse Badoure lui demanda de quoi il soupiroit.
« Hélas ! s'écria le prince, peut-être qu'à l'heure que je parle le roi mon père n'est plus au monde ! » Et il lui raconta le sujet qu'il avoit d'être troublé d'une si triste pensée. Sans lui parler du dessein qu'elle conçut sur ce récit, la princesse, qui ne cherchoit qu'à lui complaire, et qui connut que le désir de revoir le roi son père pourroit diminuer le plaisir qu'il avoit de demeurer avec elle dans un pays si éloigné, profîta le même jour de l'occasion qu'elle eut de parler au roi de la Chine en particulier. « Sire, lui dit-elle en lui baisant la main, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté, et je la supplie de ne me la pas refuser. Mais, afin qu'elle ne croie pas que je la lui demande à la sollicitation du prince mon mari, je l'assure auparavant qu'il n'y a aucune part. C'est de vouloir bien agréer que j'aille voir avec lui le roi Schahzaman, mon beau-père.
— Ma fille, reprit le roi, quelque déplaisir que
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YOtre éloîgnement doive me coûter, je ne puis désapprouver cette résolution : elle est digne de vous, nonobstant la fatigue d'un si long voyage. Allez, je le veux bien; mais à condition que vous ne demeurerez pas plus d'un an à la cour du roi Schahzaman. Le roi Schahzaman voudra bien, comme je l'espère, que nous en usions ainsi, et que nous revoyions tour à tour, lui, son fils et sa belle-fille, et moi, ma fille et mon gendre. »
La princesse annonça ce consentement du roi de la Chine au prince Camaralzaman, qui en eut bien de la joie, et il la remercia de cette nouvelle marque d'amour qu'elle venoit de lui donner.
Le roi de la Chine donna ordre aux préparatifs du voyage, et, lorsque tout fut en état, il partit avec eux, et les accompagna quelques journées. La séparation se fit enfin avec beaucoup de larmes de part et d'autre. Le roi les embrassa tendrement, et, après avoir prié le prince d'aimer toujours la princesse sa fille comme il l'aimoit, il les laissa continuer leur voyage, et retourna à sa capitale fin chassant.
Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure n'eurent pas plus tôt essuyé leurs larmes qu'ils ne songèrent plus qu'à la joie que le roi Schahzaman auroit de les voir et de les embrasser, et qu'à celle qu'il auroient eux-mêmes.
Environ au bout d'un mois qu'ils étoieat en les Mille et une Nuits. IV. 1 1
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marche, ils arrivèrent à une prairie d'une vaste étendue, et plantée, d'espace en espace, de grands arbres qui faisoient un ombrage très agréable. Comme la chaleur étoit excessive ce jour-là, le prince Camaralzaman jugea à propos d'y tamper^ et il en parla à la princesse Badoure, qui y consentit d'autant plus facilement qu'elle vouloit lut en parler elle-même. On mit pied à terre dans un bel endroit, et, dès que la tente fut dressée, la princesse Badoure, qui s'étoit assise à l'ombre, y entra pendant que le prince Camaralzaman doa<noit ses ordres pour le resté du campement. Pour être plus à son aise, elle se fit ôter sa ceinture, que ses femmes posèrent près d'elle ; après quoi, comme elle étoit fatiguée, elle s'endormit, et ses femmes la laissèrent seule.
Quand tout fut réglé dans le camp, le prince Camaralzaman "vint à la tente; et, comme il vit que la princesse dormoit, il entra et s'assit sans faire de bruit. £n attendant qu'il s'endormît peutêtre aussi, il prit la ceinture de la princesse; il regarda l'un après l'autre les diamans et les rubis dont elle étoit enrichie, et il aperçut une petite bourse cousue sur l'étoffe fort proprement, et fermée avec un cordon. Il la toucha, et sentit qu'il y avoît quelque chose dedans qui résistoit. Curieux de savoir ce que c'étoit, il ouvrit la bourse, et il en tira une cornaline gravée de figures et de carac-
tères qui Fui étoient inconnus. « Il faut, dit-il «a lui-même, que cette cornaline soit quelque chose de bien précieux : ma princesse ne la porteroit pas sur elle avec tant de soin, de crainte de la perdre, si cela n'étoit. »
£n effet, c'étoit un talisman dont la reine de la Chine avoit fait présent à la princesse sa fille pour la rendre heureuse, à ce qu^elle disoit, tant qu'elle le porteroit sur elle.
Pour mieux voir le talisman, le prince Camaralzaman sortit hors de la tente qui étoit obscure, et Youlut la considérer au grand jour. Comme il la tenoit au milieu de la main, un oiseau fondit de Tair tout à coup et la lui enleva
Le jour se faisoit déjà voir dans le temps que la sultane Scheherazade en étoit à ces dernières paroles. Elle s'en aperçut et cessa de parler. Elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan Schahriar :
CCXXIUo NUIT.
Sire, Votre Majesté peut mieux juger de l'étonnement et de la douleur de Camaralzaman, quand Toiseau lui eut enlevé le talisman de la main, que je ne pourrois l'exprimer. A cet acci-
dent, le plus affligeant qu'on puisse imaginer, arrivé par une curiosité hors de saison, et qui privoit lar princesse d'une chose si précieuse, il demeura immobile quelques momens.
L'oiseau, après avoir fait son coup, s'étoit posé à terre à peu de distance, avec le talisman au bec. Le prince Camaralzaman s'avança dans l'espérance qu'il le lâcheroit; mais, dès qu'il approcha, l'oiseau fit un petit vol et se posa à terre une autre fois. Il continua de le poursuivre; l'oiseau, après avoir avalé le talisman, fit un vol plus loin. Le prince, qui étoitfort adroit, espéra alors de le tuer d'un coup de pierre, et le poursuivit encore. Plus il s'éloigna de lui, plus il s'opiniâtra à le suivre et à ne le pas perdre de vue.
De vallon en colline, et de colline en vallon, l'oiseau attira toute la journée le prince Camaralzaman, en s'écartant toujours de la prairie et de la princesse Badoure; et le soir, au lieu de se jeter dans un buisson où Camaralzaman auroit pu le surprendre dans l'obscurité, il se percha au haut d'un grand arbre où il étoit en sûreté.
Le prince, au désespoir de s'être donné tant de peine inutilement, délibéra s'il retourneroit à son camp, a Mais, dit-il en lui-même, par où retournerai-je? Remonterai-je, redescendrai-je par les collines et par les vallons par où je suis venu ? Ne m'égarerai-je pas dans les ténèbres? et mes forces
me le permettent-elles ? Et, quand je le pourrois, oserois-je me présenter devant la princesse, et ne pas lui reporter son talisman ? » Abîmé dans ces pensées désolantes et accablé de fatigue, de faim, de soif, de sommeil, il se coucha et passa la nuit au pied de Tarbre.
Le lendeinain, Camaralzaman fut éveillé avant que l'oiseau eût quitté Tarbre ; et il ne l'eut pas plus tôt vu reprendre son vol qu'il l'observa et le suivit encore toute la journée, avec aussi peu de succès que la précédente, en se nourrissant d'herbes ou de fruits qu'il trouvoit en son chemin. Il fit la même chose jusqu'au dixième jour, en suivant l'oiseau à Pœil, depuis le matin jusqu'au soir, et en passant la nuit au pied de l'arbre, où il la passoit toujours au plus haut.
Le onzième jour, l'oiseau toujours en volant, et Camaralzaman ne cessant de l'observer, arrivèrent à une grande ville. Quand l'oiseau fut près des murs, il s'éleva au-dessus, et, prenant son vol au delà, il se déroba entièrement à la vue de Camaralzaman, qui perdit l'espérance de le revoir et de recouvrer jamais le talisman de la princesse Badoure.
Camaralzaman, affligé en tant de manières et au delà de toute expression, entra dans la ville, qui étoit bâtie sur le bord de la mer, avec un très beau port. Il marcha longtemps par les rues, sans
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savoir où il alloît» ni où s'arrêter, et arriva au port. Encore plus incertain de ce qu'il devoit faire, il marcha le long du rivage jusqu'à la porte d'un jardin qui étoit ouverte, où il se présenta. Le jardinier, qui étoit un bon vieillard occupé à travailler, leva la tête en ce moment; et il ne l'eut pas plus tôt aperçu, et connu qu'il étoit étranger et musulman, qu'il l'invita d'entrer promptement et de fermer la porte.
Camaralzaman entra, ferma la porte, et, en abordant le jardinier, il lui demanda pourquoi il lui avoit fait prendre cette précaution. « C'est, répondit le jardinier, que je vois bien que vous êtes un étranger nouvellement arrivé, et musulman, et que cette ville est habitée, pour la plus grande partie, par des idolâtres qui ont une aversion mortelle contre les musulmans, et qui traitent même fort mal le peu que nous sommes ici de la religion de notre prophète. Il faut que vous l'ignoriez, et je regarde comme un miracle que vous soyez venu jusqu'ici sans avoir fait quelque mauvaise rencontre. £n effet, ces idolâtres sont attentifs, sur toute chose, à observer les musulmans étrangers à leur arrivée, et à les faire tomber dans quelque piège, s'ils ne sont bien instruits de leur méchanceté. Je loue Dieu de ce qu'il vous a amené dans un lieu de sûreté. »
Camaralzaman remercia ce bonhomme avec
beaucoup de reconnoissance de la retraite qu'il lui donnoit si généreusement pour le mettre à Tabri de toute insulte. Il vouloit en dire davantage, mais le jardinier l'interrompit : « Laissons là les complimens, dit-il ; vous êtes fatigué, et vous devez avoir besoin de manger : venez vous reposer. » Il le mena dans sa petite maison ; et, après que le prince eut mangé suffisamment de ce qu'il lui présenta avec une cordialité dont il le charma, il le pria de vouloir bien lui faire part du sujet de son arrivée.
Camaralzaman satisfît le jardinier; et, quand il eut fini son histoire, sans lui rien déguiser, il lui demanda à son tour par quelle route il pourroit retourner aux États du roi son père, a Car, ajoutat-il, de m'engager à aller rejoindre la princesse, où la rétro uverois-je après onze jours que je me suis séparé d'avec elle par une aventure si extraordinaire? Que sais-je même si elle est encore au monde ?» A ce triste souvenir, il ne put achever sans yerser des larmes.
Pour réponse à ce que Camaralzaman venoit de demander, le jardinier lui dit que de la ville où il se trouvoit, il y avoit une année entière de chemin jusqu'aux pays où il n'y avoit que des musulmans, commandés par des princes de leur religion; mais que par mer on arriveroit à l'île d'Ébène en beaucoup moins de temps, et que de là il étoit plus aisé
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de passer aux îles des Enfans de Khaledan ; que chaque année un navire marchand alloit à l'île d'Êbène, et qu'il pourroit prendre cette commodité pour retourner de là aux îles des Enfans de Khaledan. «Si vous fussiez arrivé quelques jours plus tôt, ajouta-t-il, vous vous fussiez embarqué sur celui qui a fait voile cette année. £n attendant que celui de Tannée prochaine parte, si vous agréez de demeurer avec moi, je vous fais offre de ma maison, telle qu'elle est, de très bon cœur. »
Le prince Camaralzaman s'estima heureux de trouver cet asile dans un lieu où il n'avoit aucune connoissance, non plus qu'aucun intérêt d'en faire. Il accepta l'pffre, et il demeura avec le jardinier. En attendant le départ du vaisseau marchand pour l'île d'Ébène, il l'occupoit à travailler au jardin pendant le jour; et la nuit, que rien ne le détournoit de penser à sa chère princesse Badoure, il la passoit dans les soupirs, dans les regrets et dans les pleurs. Nous le laisserons en ce lieu pour revenir à la princesse Badoure, que nous avons laissée endormie sous sa tente.
La princesse dormit assez longtemps, et, en s'éveillant, elle s'étonna que le prince Camaralzaman ne fût pas avec elle. Elle appela ses fen^mes, et elle leur demanda si elles ne savoient pas où il étoit. Dans le temps qu'elles lui assuroient qu'elles l'avoient vu entrer, mais qu'elles ne l'avoient pas
VU sortir, elle s'aperçut, en reprenant sa ceinture, que la petite bourse étoit ouverte, et que son talisman n'y étoit plus. Elle ne douta pas que Camaralzaman ne l'eût pris pour voir ce que c'ëtoit, et qu'il ne le lui rapportât. Elle l'attendit jusqu'au soir avec de grandes impatiences, et elle ne pouvoit comprendre ce qui pouvoit l'obliger d'être éloigné d'elle si longtemps. Comme elle vit qu'il étoit déjà nuit obscure, et qu'il ne revenoit pas, elle en fut dans une affliction qui n'est pas concevable. Elle maudit mille fois le talisman et celui qui l'avoit fait; et, si le respect ne l'eût pas retenue, elle eût fait des imprécations contre la reine sa mère qui lui avoit fait un présent si funeste. . Désolée au dernier point de cette conjoncture, d'autant plus fâcheuse qu'elle ne savoit par quel endroit le talisman pouvoit être la cause de la séparation du prince d'avec elle, elle ne perdit pas le jugement; elle prit au contraire une résolution courageuse, peu commune aux personnes de son s^xe.
Il n'y avoit que la princesse et ses femmes dans le camp qui sussent que Camaralzaman avoit disparu : car alors ses gens se reposoient ou dormoient déjà sous leurs tentes. Comme elle craignit qu'ils ne la trahissent, s'ils venoient à en avoir connoissance, elle modéra premièrement sa douleur, et défendit à ses femmes de rien dire ou de rien faire paroître qui pût en donner le moindre
la
HISTOIRE DE CAMARALZAMAH
soupçon. Ensuite elle quitta son habit, et en prit un de Camaralzaman, à qui elle ressembloît si fort que ses gens la prirent pour lui le lendemain matia quand ils la virent paroître, et qu'elle leur commanda de plier bagage et de se mettre en marche. Quand tout fut prêt, elle fit entrer une de ses femmes dans sa litière ; pour elle, elle monta> à cheval, et Ton marcha.
Après un voyage de plusieurs mois par terre et par mer, la princesse, qui avoit fait continuer fa route sous le nom du prince Camaralzaman pour se rendre à Tîle des Enfans de Khaledan, aborda à la capitale da royaume de Tile d'Ebène, dont le roi qui régnoit alors s'appeloit Armanos. Comme les premiers de ses gens qui se débarquèrent pour lui chercher un logement eurent publié que le vaisseau qui venoit d'arriver portoit le prince Camaralzaman, qui revenoit d'un long voyage, et que le mauvais temps 1- avoit obligé de relâcher, le bruit' en fut .bientôt porté jusqu'au palais du roi.
Le roi Armanos, accompagné d'une grande partie de sa cour, vint aussitôt au*-devant de la princesse, et il la rencontra qu'elle venoit de se débai>quer, et qu'elle prenoit le chemin du logement qu'on avoit retenu. Il la reçut comme le fils d'un roi son ami, avec qui il avoit toujours vécu de bonne intelligence , et la mena à son palais, oji il la logea, elle et tous ses gens, sans avoir égard
aux instances qu'elle lui fit de la laisser loger en son particulier. Il lui fît (d'ailleurs tous les honneurs imaginables, et il la régala pendant trois jours avec une magnificence extraordinaire.
Quand les trois jours furent passés, comme le roi Armanos vit que la princesse, qu'il prenoit toujours pour le prince Camaralzaman, parloit de se rembarquer et de continuer son voyage, et qu'il étoit charmé de voir un prince si bien fait, de si bon air, et qui avoit infiniment d'esprit, il la prit en particulier. « Prince, lui dit-il, dans le grand âge où vous voyez que je suis, avec très peu d'espérance de vivre encore longtemps, j'ai le chagrin de n'avoir pas un fils à qui je puisse laisser mon royaume. Le Ciel m'a donné seulement une fille unique, d'une beauté qui ne peut pas être mieux assortie qu'avec un prince aussi bien fait, d'une aussi grande naissance, et aussi accompli que vous. Au lieu de songer à retourner chez vous, acceptez-la de ma main avec ma couronne, dont je me démets dès li présent en votre faveur, et demeurez avec nous. Il est temps désormais que je me repose après en avoir soutenu le poids de si longues années, et je ne puis le faire avec plus de consolation que pour voir mes Etats gouvernés par un si digne successeur »
La sultane Scheherazade vouloit poursuivre;
^2 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
mais le jour qui paroissoitdëjà l'en empêcha. Elle reprît le même conte la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXXIV» NUIT.
Sire, l'offre généreuse du roi de l'île d'Ébène de donner sa fille unique en mariage à la princesse Badoure, qui ne pouvoit l'accepter parce qu'elle étoit femme, et de lui abandonner ses Etats, la mirent dans un embarras auquel elle ne s'attendoit pas. De lui déclarer qu'elle n'étoit pas le prince Camaralzaman , mais sa femme, il étoit indigne d'une princesse comme elle de détromper le roi après lui avoir assuré qu'elle étoit ce prince, et qu'elle en avoit si bien soutenu le personnage jusqu'alors. De le refuser aussi, elle avoit une juste crainte, dans la grande passion qu'il témoignoit pour la conclusion de ce mariage, qu'il ne changeât sa bienveillance en aversion et en haine, et n'attentât même à sa vie. De plus, elle ne savoit pas si elle trouveroit le prince Camaralzaman auprès du roi Schahzaman son père.
Ces considérations et celle d^acquérir un royaume au prince son mari, au cas qu'elle le retrouvât, déterminèrent cette princesse à accepter le parti que
le roi Armanos venoit de lui proposer. Ainsi, après avoir demeuré quelques momens sans parler, avec une rougeur qui lui monta au visage, et que le roi attribua à sa modestie, elle répondit : « Sire, j'ai une obligation infinie à Votre Majesté de la bonne opinion qu'elle a de ma personne , de l'honneur qu'elle me fait, et d'une si grande faveur que je ne mérite pas, et que je n'ose refuser. Mais, Sire, ajouta-t-elle, je n'accepte une si grande alliance qu'à condition que Votre Majesté m'assistera de ses conseils, et que je ne ferai rien qu'elle n'ait approuvé auparavant, n
Le mariage conclu et arrêté de cette manière, la cérémonie en fut remise au lendemain, et la princesse Badoure prit ce tepips-là pour avertir ses officiers, qui la prenoient aussi pour le prince Camaralzaman, de ce qui devoit se passer, afin qu'ils ne s'en étonnassent pas, et elle les assura que la princesse Badoure y avoit donné son consentement. £lle en parla aussi à ses femmes, et les chargea de continuer de bien garder le secret.
Le roi de l'île d'Ébène, joyeux d'avoir acquis un gendre dont il étoit si content, assembla son conseil le lendemain , et déclara qu'il donnoit la princesse sa fille en mariage au prince Camaralzaman, qu'il avoit amené et fait asseoir près de lui, qu'il lui reme^oit sa couronne, et leur enjoignoit de le. reconnoître pour leur roi et de lui rendre
leurs hommages. En achevant, il descendit du trône, et, après qu'il y eut fait monter la princesse Sadoure, et qu'elle se fut assise à sa place, la princesse y reçut le serment de fidélité et les hommages des seigneurs les plus puissans de l'île d'Ébène qui étoient présens.
Au sortir du conseil, la proclamation du nouveau roi fut faite solennellement dans toute la ville ; des réjouissances de plusieurs jours furent indiquées, et des courriers dépéchés par tout le royaume pour y faire observer les mêmes cérémonies et les mêmes démonstrations de joie.
Le soir, tout le palais fut en fête , et la princesse Haïatalnefous (c^est ainsi que se nommoit la princesse de l'île d'Ébène) fut amenée à la princesse Badoure, que tout le monde prit pour un homme, avec un appareil véritablement royal. Les cérémonies achevées, on les laissa seules, et elles se couchèrent.
Le lendemain matin, pendant que la princesse Badoure recevoit dans une assemblée générale les complimens de toute la cour au sujet de son mariage et comme nouveau roi, le roi Armanos et la reine se rendirent à l'appartement de la nouvelle reine, [leur fille, et s'informèrent d'elle comment elle avoit passé la nuit. Au lieu de répondre, elle baissa les yeux, et la tristesse qui parut sur son visage fit assez connoître qu'elle n^étoit pas contente.
Pour consoler la princesse Haïatalnefous : « Ma fille, lui dit le roi Armanos, cela ne doit pas vous faire de peine; te prince Camaralzaman en abordant ici ne songeoit qu'à se rendre au plus tôt auprès du roi Schahzaman son père. Quoique nous l'ayons arrêté par un endroit dont il a lieu d'être bien satisfait, nous devons croire néanmoins qu'il a un grand regret d'être privé tout à coup de l'espérance même de le revoir jamais, ni lui, ni personne de sa famille. Vous devez donc attendre que, quand ces mouvemens de tendresse filiale se seront un peu ralentis, il en usera avec vous comme un bon mari. »
La princesse Badoure, sous le nom de Camaralzaman et de roi de l'île d'Ébène, passa toute la journée non seulement à recevoir les complimens de sa cour, mais même à faire la revue des troupes réglées de sa maison, et à plusieurs autres fonctions royales, avec une dignité et une capacité qui Ui attirèrent l'approbation de tous ceux qui en furent témoins.
Il étoit nuit quand elle rentra dans l'appartement de la reine Haïatalnefous, et elle connut fort bien, à la contrainte avec laquelle cette princesse la reçut, qu'elle se souvenoit de la nuit précédente.
Elle tâcha de dissiper ce chagrin par un long entretien qu'elle eut avec elle, dans lequel elle «mploya tout son esprit (et elle en avoit infini*
^6 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
ment) pour lui persuader qu'elle Taimoit parfaitement. Elle lui donna enfin le temps de se] coucher, et, dans cet intervalle, elle se mit à faire sa prière; mais elle la fit si longue que la reine Haîatalnefous s'endormit. Alors elle cessa de prier et se coucha près d'elle sans l'éveiller, autant affiigée de jouer un personnage qui ne lui convenoit pas que de la perte de son cher Camaralzaman, après lequel elle ne cessoit de soupirer. Elle se leva le jour suivant à la pointe du jour, avant qu'Haïatalnefous fût éveillée, et alla au conseil avec l'hahit royal.
Le roi Armanos ne manqua pas de voir encore la reine sa fille ce jour-là, et il la trouva dans les pleurs et dans les larmes. Il n'en fallut pas davantage pour lui faire connoître le sujet de son affliction. Indigné de ce mépris, à ce qu'il s'imaginoit, dont il ne pouvoit comprendre la cause : « Ma fille, lui dit-il, ayez encore patience jusqu'à la nuit prochaine ; j'ai élevé votre mari sur mon trône ; je saurai hien l'en faire descendre et le chasser avec honte, s'il ne vous donne la satisfaction qu'il doit. Dans la colère où je suis de vous voir traitée si indignement, je ne sais même iîje me contenterai d'un châtiment si doux. Ce n'est pas à vous, c'est à ma personne, qu'il fait un affront si sanglant. »
Le même jour la princesse Badoure rentra fort tard chez Haîatalnefous. Comme la nuit précé-
dente, elle s'entretint de même avec elle, et voulut encore faire sa prière pendant qu'elle se coucheroit; mais Haïatalnefous la retint et l'obligea de se rasseoir. « Quoi !%dit-elle, vous prétendez donc, à ce que je vois , me traiter encore cette nuit comme vous m'avez traitée les deux dernières ? Dites-moi, je vous supplie, en quoi peut vous déplaire une princesse comme moi, qui ne vous aime pas seulement, mais qui vous adore et qui s'estime la princesse la plus heureuse de toutes les princesses de son rang, d'avoir un prince si aimable pour mari ? Une autre que moi, je ne dis pas offensée, mais outragée par un endroit si sensible, auroit une belle occasion de se venger en vous abandonnant seulement à votre mauvaise destinée ; mais, quand je ne vous aimerois pas autant que je vous aime, bonne et touchée du malheur des personnes qui me sont les plus indifférentes comme je le suis, je ne laisserois pas de vous avertir que le roi mon père est fort irrité de votre procédé, qu'il n'attend que demain pour vous faire sentir des marques de sa juste colère, si vous continuez. Faites-moi la grâce de ne pas mettre au désespoir une princesse qui ne peut s'empêcher de vous aimer. »
Ce discours mit la princesse Badoure dans un embarras inexprimable. Elle ne douta pas de la sincérité d'Haïatalnefous : la froideur que le roi Us Mille et une Nuits. V. 1 3
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Armanos lui avoit témoignée ce jour-là ne lui avoit que trop fait connoître l'excès de son mécontentement. L'unique moyen de justifier sa conduite étoit de faire confidence de son sexe à Haïatalnefous. Mais, quoiqu'elle eût prévu qu'elle seroit obligée d'en venir à cette déclaration, l'incertitude néanmoins où elle étoit si la princesse le prendroit en mal ou en bien la faisoit trembler. Quand elle eut bien considéré enfin que, si le prince Camaralzaman étoit encore au monde, il falloit de nécessité qu'il vînt à l'île d'Ébène pour se rendre au royaume du roi Schahzaman , qu'elle devoit se conserver pour lui, et qu'elle ne pouvoit le faire si elle ne se découvroit à la princesse Haïatalnefous, elle hasarda cette voie.
Comme la princesse Badoure étoit demeurée interdite, Haïatalnefous, impatiente, alloit reprendre la parole, lorsqu'elle l'arrêta par celles-ci : « Aimable et trop charmante princesse, lui ditelle, j'ai tort, je l'avoue, et je me condamne moimême; mais j'espère que vous me pardonnerez, et que vous me garderez le secret que j'ai à vous découvrir pour ma justification. »
£n même temps la princesse Badoure ouvrit son sein: « Voyez, Princesse, continua-t-elle, si une princesse, femme comme vous, ne mérite pas que ^ous lui pardonniez ; je suis persuadée que vous le ferez de bon cœur quand je vous aurai fait le
rëcît de mon histoire, et surtout de la disgrâce affligeante qui m'a contrainte de jouer le person^nage que vous voyez. »
Quand la princesse Badoure eut achevé de se faire connoître entièrement à la princesse de Tîle d*Ébène pour ce qu'elle étoit, elle la supplia une seconde fois de lui garder le secret, et de vouloir bien faire semblant qu'elle fût véritablement son mari jusqu'à l'arrivée du prince. Camaralzaman, qu'elle espéroit de revoir bientôt.
« Princesse, reprit la princesse de l'île d'Ébène, ce seroit une destinée étrange, qu'un mariage heureux comme le vôtre dût être de si peu de durée après un amour réciproque plein de merveilles. Je souhaite avec vous que le Ciel vous réunisse bientôt. Assurez-vous cependant que je garderai religieusement le secret que vous venez de me confier. J'aurai le plus grand plaisir du monde d'être la seule qui vous connoisse pour ce que vous êtes dans le grand royaume de l'île d'Ébène, pendant que vous le gouvernerez aussi dignement que vous avez déjà commencé. Je vous demandois de l'amour, et présentement je vous déclare que je serai la plus contente du monde si vous ne dédaignez pas dem'accorder votre amitié. » Après ces paroles, les deux princesses s'embrassèrent tendrement, et, après mille témoignages d'amitié réciproque, elles se couchèrent.
lOO HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
Selon la coutume du pays, il falloit faire voir publiquement la marque de la consommation du mariage. Les deux princesses trouvèrent le moyen de remédier à cette difficulté. Ainsi, les femmes de la princesse Haïatalnefous furent trompées le lendemain matin, et trompèrent le roi Armanos, la reine sa femme et toute la cour. De la sorte, la princesse Badoure continua de gouverner tranquillement, à la satisfaction du roi et de tout le royaume
La sultane Scheherazade n'en dit pas davantage pour cette nuit, à cause de la clarté du jour qui se faisoit apercevoir. Elle poursuivit la -nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXXV« NUIT.
Sire, pendant qu'en l'île d'Ébène les choses étoient, entre la princesse Badoure, la princesse Haïatalnefous et le roi Armanos avec la reine, la cour et les peuples du royaume, dans l'état que Votre Majesté a pu le comprendre à la fin de mon dernier discours, le prince Camaralzaman étoit toujours dans la ville des idolâtres, chez le jardi- ' nier qui lui avoit donné retraite.
Un jour, de grand matin, que le prince se pré» '
ET DE LA PRINCESSE BADOURE lOX
paroit à travailler au jardin, selon sa coutume, le bonhomme de jardinier l'en empêcha. « Les idolâtres, lui dit-il, ont aujourd'hui une grande fête ; et, comme ils s'abstiennent de tout travail pour la passer en des assemblées et en des réjouissances publiques, ils ne veulent pas aussi que les musulmans travaillent; et les musulmans, pour se maintenir dans leur amitié, se font un divertissement d'assister à leurs spectacles qui méritent d'être vus. Ainsi, vous n'avez qu'à vous reposer aujourd'hui. Je vous laisse ici ; et, comme le temps approche que le vaisseau marchand dont je vous ai parlé doit faire le voyage de l'île d'Ébène, je vais voir quelques amis, et m'informer d'eux du jour qu'il mettra à la voile, et en même temp3 je ménagerai votre embarquement. » Le jardinier mit son plus bel habit, et sortit.
Quand le prince Camaralzaman se vit seul, au lieu de prendre part à la joie publique qui rctentissoit dans toute la ville, l'inaction où il étoit lui fit rappeler avec plus de violence que jamais le triste souvenir de sa chère princesse. Recueilli eh lui-même, il soupiroit et gémissoit en se promenant dans le jardin, lorsque le bruit que deux oiseaux faisoient sur un arbre l'obligea de lever la tête et de s'arrêter.
Camaralzaman vit avec surprise que ces oiseaux se battoient cruellement à coups de bec, et qu'en
I02 HISTOIRE DE CAMARÂLZAMA.N
peu de momens Tun des deux tomba mort au pied de Tarbre. L'oiseau qui étoit demeuré vaiaqueur reprit son vol et disparut.
Dans le moment, deux autres oiseaux plus grands, qui avoient vu le combat de loin, arrivèrent d'un autre côté, se posèrent, l'un à la tête, l'autre aux pieds du mort, le regardèrent quelque temps en remuant la tête d'une manière qui marquoit leur douleur, et lui creusèrent une fosse avec leurs griffes, dans laquelle ils l'enterrèrent.
Dès que les deux oiseaux eurent rempli la fosse de la terre qu'ils avoient ôtée, ils s'envolèrent, et peu de temps après ils revinrent en tenant au bec, l'un par une aile, et l'autre par un pied, l'oiseau meurtrier qui faisoit des cris effroyables et de grands efforts pour s'échapper. Ils l'apportèrent sur la sépulture de l'oîseau qu'il avoit sacrifié à sa rage ; et là, en le sacrifiant à la juste vengeance de l'assassinat qu'il avoit commis, ils lui arrachèrent la vie à coups de bec. Ils lui ouvrirent enfin le ventre, en tirèrent les entrailles, laissèrent le corps sur la place et s'envolèrent.
Camaralzaman demeura dans une grande admiration tout le temps que dura un spectacle si surprenant. Il s'approcha de l'arbre où la scène s'étoit passée, et, en jetant les yeux sur les entrailles dispersées, il aperçut quelque chose de rouge qui sortoit de l'estomac que les oiseaux vengeurs
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avoient déchiré. Il ramassa l'estomac, et, en tirant dehors ce qu'il avoit vu de rouge, il trouva que c'étoit le talisman de la princesse Badoure, sa bienaimée, qui lui avoit coûté tant de regrets, d'ennuis, de soupirs, depuis que cet oiseau le lui avoit enlevé. « Cruel 1 s*écria-t-il aussitôt en regardant l'oiseau, tu te plaisois à faire du mal, et j'en dois moins me plaindre de celui que tu m'as fait. Mais, autant que tu m'en as fait, autant je souhaite de bien à ceux qui m'ont vengé de toi en vengeant la mort de leur semblable. »
Il n'est pas possible d'exprimer l'excès de joie du prince Camaralzaman. <x Chère princesse, s'écria-t-il encore, ce moment fortuné qui me rend ce qui vous étoit si précieux est sans [doute un présage qui m'annonce que je vous retrouverai de même, et peut-être plus tôt que je ne pense!
Béni soit le Ciel qui m'envoie ce bonheur^ et qui me donne en même temps l'espérance du plus grand que je puisse souhaiter!»
En achevant ces mots, Camaralzaman baisa le talisman, l'enveloppa et le lia soigneusement autour de son bras. Dans son affliction extrême, il avoit passé presque toutes les nuits à se tourmenter et sans fermer l'œil. Il dormit tranquillement celle qui suivit une si heureuse aventure; et le lendemain, quand il eut pris son habit de travail, dès qu'il fut jour, il alla prendre l'ordre du jar-
dinier, qui le pria de mettre à bas et de déraciner un certain vieil arbre qui ne portoit plus de fruit.
Camaralzaman prit une cognée , et alla mettre la main à l'œuvre. Comme il coupoit une branche de la racine, il donna un coup sur quelque chose qui résista et qui fit un grand bruit. En écartant la terre, il découvrit une grande plaque de bronze, sous laquelle il trouva un escalier de dix degrés. Il descendit aussitôt; et, quand il fut au bas, il vit un caveau de deux à trois toises en carré, oii il compta cinquante grands vases de bronze, rangés à Tentour, chacun avec un couvercle. Il les découvrit tous Tun après Tautre, et il n'y en eut pas un qui ne fût plein de poudre d'or. Il sortit du caveau, extrêmement joyeux de la découverte d'un trésor si riche, remit la plaque sur l'escalier, et acheva de déraciner l'arbre, en attendant le retour du jardinier.
Le jardinier avoit appris le jour de devant que le vaisseau qui faisoit le voyage de l'île d'Ébène chaque année devoit partir dans très peu de jours; mais on n'avoit pu lui dire le jour précisément, et on l'avoit remis au lendemain. Il y étoit allé, et il revint avec un visage qui marquoit la bonne nouvelle qu'il avoit à annoncer à Camaralzaman. « Mon fils, lui dit-il (car, par le privilège de son grand âge, il avoit coutume de le traiter ainsi), réjouisse2-vous, et tenez-vous prêt à partir dans
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trois jours : le vaisseau fera voile ce jour-là sans faute, et je suis convenu de votre embarquement et de votre passage avec le capitaine.
— Dans l'état où je suis, reprit Camaralzaman, vous ne pouviez m'annoncer rien de plus agréable. En revanche, j'ai aussi à vous faire part d'une nouvelle qui doit vous réjouir. Prenez la peine de venir avec moi, et vous verrez la bonne fortune que le Ciel vous envoie.
Camaralzaman mena le jardinier à l'endroit où il avoit déraciné l'arbre, le fit descendre dans le caveau ; et, quand il lui eut fait voir la quantité de vases remplis de poudre d'or qu'il y avoit, il lui témoigna sa joie de ce que Dieu récompensoit enfin sa vertu et toutes les peines qu'il avoit prises depuis tant d'années.
<c Comment l'entendez-vous? reprit le jardinier. Vous vous imaginez donc que je veuille m'approprier ce trésor? Il est tout à vous, et je n'y ai aucune prétention. Depuis quatre-vingts ans que mon père est mort, je n'ai fait autre chose que de remuer la terre de ce jardin sans l'avoir découvert. C'est une marque qu'il vous étoit destiné, puisque Dieu a permis que vous le trouvassiez ; il convient à un prince comme vous plutôt qu'à moi, qui suis sur le bord de ma fosse et qui n'ai plus besoin de rien. Dieu vous l'envoie à propos dans le temps que vous allez vous rendre dans les États qui
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doivent vous appartenir, où vous en ferez un bon usage. »
Le prince Camaralzaman ne voulut pas céder au jardinier en générosité, et ils eurent une grande contestation là-dessus. Il lui protesta enfin qu'il n'en prendroit rien absolument s'il n^en retenoit la moitié pour sa part. Le jardinier se rendit, et ils se partagèrent à chacun vingt-cinq vases.
Le partage fait : « Mon fils, dit le jardinier à Camaralzaman, ce n'est pas assez, il s'agit présentement d'embarquer ces richesses sur le vaisseau, et de les emporter avec vous si secrètement que personne n'en- ait connoissance , autrement vous courriez risque de les perdre. Il n'y a point d'olives dans l'île d'Ébène, et celles qu'on y porte d'ici sont d'un grand débit. Comme vous le savez, j'en ai une bonne provision de celles que je recueille dans mon jardin; il faut que vous preniez cinquante pots, que vous les remplissiez de poudre d'or à moitié, et le reste d'olives par-dessus, et nous les ferons porter au vaisseau lorsque vous vous embarquerez. »
Camaralzaman suivit ce bon conseil, et employa le reste de la journée à accommoder les cinquante pots ; et, comme il craignoit que le talisman de la princesse Badou're qu'il portoit au bras, ne lui échappât, il eut la précaution de le mettre dans un de ces pots, et d'y faire une marque pour le re-
connoître. Quand il eut achevé de mettre les pots en état d'être transportés, comme la nuit approchoit, il se retira avec le Jardinier, et en s'entretenant il lui raconta le combat des deux oiseaux et les circonstances de cette aventure qui lui avoit fait retrouver le talisman de la princesse Badoure, dont il ne fut pas moins surpris que joyeux pour Tamour de lui.
Soit à cause de son grand âge , ou qu'il se fût donné trop de mouvement ce jour-là, le jardinier passa une mauvaise nuit ; son mal augmenta tout le jour suivant; or il se trouvoit encore plus mal le troisième au matin. Dès qu'il fut jour, le capitaine du vaisseau en personne et plusieurs matelots vinrent frapper à la porte du jardin. Ils demandèrent à Camaralzaman, qui leur ouvrit, où étoit le passager qui devoit s'embarquer sur leur vaisseau. « C'est moi-même, répondit-il. Le jardinier qui a demandé passage pour moi est malade et ne peut vous parler; ne laissez pas d'entrer, et emportez, je vous prie, les pots d'olives que voilà avec mes hardes, et je vous suivrai dès que j'aurai pris congé de lui. »
Les matelots se chargèrent des pots et des hardes, et, en quittant Camaralzaman : a Ne manquez pas de venir incessamment, lui dit le capitaine.; le vent est bon, et je n'attends que vous pour mettre à la voile. »
I08 HISTOIRE DE CAMARALZAMAK
Dès que le capitaine et les matelots furent partis, Camaralzaman rentra chez le jardinier pour prendre congé de lui et le remercier de tous les bons services qu'il lui avoit rendus ; mais il le trouva qu'il agonisoit, et il eut à peine obtenu de lui qu'il fît sa profession de foi, selon la coutume des bons musulmans à l'article de la mort, qu'il le vit expirer.
Dans la nécessité où étoit le prince Camaralzaman d'aller s'embarquer, il fit toutes les diligences possibles pour rendre les derniers devoirs au défunt. Il lava son corps, il l'ensevelit, après lui avoir fait une fosse dans le jardin (car, comme les mahométans n'étoient que tolérés dans cette ville d'idolâtres, ils n'avoient pas de cimetière public), il l'enterra lui seul, et il n'eut achevé que vers la fin du jour. Il partit sans perdre de temps pour s'aller embarquer; il emporta même la clef du jardin avec lui, afin de faire plus de diligence, dans le dessein de la porter au propriétaire au cas qu'il pût le faire, ou de la donner à quelque personne de confiance en présence de témoins, pour la lui mettre entre les mains. Mais, en arrivant au port, il apprit que le vaisseau avoit levé l'ancre, il y avoit déjà du temps, et même qu'on Tavoit perdu de vue. On ajouta qu'il n'avoit mis à la voile qu'après l'avoir attendu trois grandes heures.....
Scheherazade vouloit poursuivre; mais la clarté du jour dont elle s'aperçut l'obligea de cesser de parler. Elle reprit la même histoire de Camaralzaman la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXXVP NUIT.
Sire, le prince Camaralzaman, comme il est aisé de le juger, fut; dans une affliction extrême de se voir contraint de rester encore dans un pays où il n'^avoit et ne vouloit avoir aucune habitude, et d'attendre une autre année pour réparer l'occasion qu'il venoit de perdre. Ce qui le désoloit davantage, c'est qu'il s'étoit dessaisi du talisman de la princesse Badoure et qu'il le tint pour perdu. Il n'eut pas d'autre parti à prendre cependant que de retourner au jardin d'où il étoit sorti, de le prendre à louage du propriétaire à qui il appartenoit, et de continuer de le cultiver, en déplorant son malheur et sa mauvaise fortune. Comme il ne pouvoit supporter la fatigue de le cultiver seul, il prit un garçon à gages, et, afin de ne pas perdre r autre partie du trésor qui lui revenoit par la mort du jardinier qui étoit sans héritier, il mit la poudre d'or dans cinquante autres pots, qu'il acheva de remplir d'olives, pour les embarquer avec lui dans le temps.
IlO HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
Pendant que le prince Camaralzaman recommençoit une nouvelle année de peine, de douleur et d'impatience, le vaisseau continuoit sa navigation avec un vent très favorable ; et il arriva heureusement à la capitale de l'île d'Ébène.
Comme le palais étoit sur le bord de la mer, le nouveau roi, ou plutôt la princesse Badoure, qui aperçut le vaisseau dans le temps qu'il alloit entrer au port avec toutes ses bannières, demanda quel vaisseau c'ëtoit, et on lui dit qu'il venoit tous les ans de la ville des Idolâtres dans la même saison, et qu'ordinairement il étoit chargé de riches marchandises.
La princesse, toujours occupée du souvenir de Camaralzaman au milieu de Téclat qui l'environnoit, s'imagina que Camaralzaman pouvoit j être embarqué, et la pensée lui vint de le prévenir et d'aller au-devant de lui, non pas pour se faire connottre ( car elle se doutoit bien qu'il ne la reconnoîtroit pas ), mais pour le remarquer et prendre les mesures qu'elle jugeroit à propos pour leur reconnoissance mutuelle. Sous prétexte de s'informer elle-même des marchandises, et même de voir la première et de choisir les plus précieuses qui lui conviendroient, elle commanda qu'on lui amenât un cheval. Elle se rendit au port accompagnée de plusieurs officiers qui se trouvèrent près d'elle, et elle y arriva dans le temps où le capitaine venoit de se
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débarquer. Elle le fit venir, et voulut savoir de lui d'où il venoit, combien il y avoit de temps qu'il étoit parti, quelles bonnes ou mauvaises rencontres il avoit faites dans sa navigation, s'il n'amenoit pas quelque étranger de distinction, et surtout de quoi son vaisseau étoit chargé.
Le capitaine satisfit à toutes ces demandes; et, quant aux passagers, il assura qu'il n'y avoit que /-^ des marchands qui avoient coutume de venir, et qu'ils apportoient des étoffes très riches de différons pays, des toiles des plus fines, peintes et non peintes, des pierreries, du musc, de l'ambre gris, du camphre, de la civette, des épiceries, des drogues pour la médecine, des olives et plusieurs autres choses.
La princesse Badoure aimoit les olives passionnément. Dès qu'elle en eut entendu parler : oc Je retiens tout ce que vous en avez, dit-elle au capitaine; faites-les débarquer incessamment, que j'en fasse le marché. Pour ce qui est des autres marchandises, vous avertirez les marchands de m'apporter ce qu'ils ont de plus beau avant de le faire voir à personne.
— Sire, reprit le capitaine, qui la prenoit pour le roi de l'île d'Ébène, comme elle l'étoit en effet sous l'habit qu'elle portoit, il y en a cinquante pots fort grands ; mais ils appartiennent à un marchand qui est demeuré à terre. Je l'avois averti moi-
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même, et je rattendis longtemps. Comme je vis qu'il ne venoit pas, et que son retardement m'empéchoit de profiter du bon vent, je perdis la patience et je mis à la voile. — Ne laissez pas de les faire débarquer, dit la princesse ; cela ne nous empêchera pas d'en faire le marché. »
Le capitaine envoya sa chaloupe au vaisseau, et elle revint bientôt chargée des pots d'olives. La princesse demanda combien les cinquante pots pouvoient valoir dans l'île d'Ébène. « Sire, répondit le capitaine, le marchand est fort pauvre : Votre Majesté ne lui fera pas une grâce considérable quand elle lui en donnera mille pièces d'argent.
— Afin qu'il soit content, reprit la princesse, et en considération de ce que vous me dites de sa pauvreté, on vous en comptera mille pièces d'or que vous aurez soin de lui donner. » £lle donna l'ordre pour le payement; et, après qu'elle eut fait emporter les pots en sa présence, elle retourna au palais.
Comme la nuit approchoit, la princesse Badoure se retira d'abord dans le palais intérieur, alla à l'appartement de la princesse Haïatalnefous, et se fit apporter les cinquante pots d'olives. Elle en ouvrit yn pour lui en faire goûter, et pour en goûter elle-même, et le versa dans un plat. Son étonnement fut des plus grands quand elle vit les
ET DE LA PRINCESSE BADOURE ii3
olives mêlées avec de la poudre d'or. « Quelle •aventure ! quelle merveille I » s'écria-t-elle. Elle fit ouvrir et vider les autres pots en sa présence par les femmes d'Haïatalnefous, et son admiration augmenta à mesure qu'elle vit que les olives de chaque pot étoient mêlées avec la poudre d'or. Mais, quand on vint à vider celui où Camaralzaman avoit mis son talisman et qu'elle eut aperçu le talisman, elle en fut si fort surprise qu'elle s'éva« nouit.
La princesse Haîatalnefous et ses femmes secoururent la princesse Badoure, et la firent revenir à force de lui jeter de l'eau sur le visage. Lorsqu'elle eut repris tous ses sens, elle prit le talisman et le baisa à plusieurs reprises. Mais, comme elle ne vouloit rien dire devant les femmes de la princesse, qui ignoroient son déguisement, et qu'il étoit temps de se coucher, elle les congédia. « Princesse, dit-elle à Haîatalnefous dès qu'elles furent seules, après ce que je vous ai raconté de mon histoire, vous aurez bien connu sans doute que c'est à la vue de ce talisman que je me suis évanouie. C'est le mien, et celui qui nous a arrachés l'un de l'autre, le prince Camaralzaman mon cher mari et moi. Il a été la cause d'une séparation si douloureuse pour l'un et pour l'autre ; il va être , comme j'en suis persuadée, celle de notre réunion prochaine. j>
Les Mille et une Nuit$, V. i5
114 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
lie lendemain, dès qu'il fut jour, la princesse Badoure envoya appeler le capitaine du vaisseaB. Quand il fut Tenu : « Éclairclssez-moi davantage, bi dît-elle, touchant le marchand à qui appartenoient les olives que j'achetai hier. Vous me disiez, ce me semble, que vous l'aviez laissé à terre dans ht ville des Idolâtres : pouvez-vous me dire ce qu'A j faisoif?
— Sire, répondit le capitaitte, je puis "cn assurer Votre Majesté, comme d'une chose que je sais par mowftéme. J'étois convenu de son embarquement svec un jardinier extrêmement âgé, qui me dît que je te trouverois i son jardin dont il m'enseigna l'endroit, où il trarvaîHoit sous hii : c'est ce qûî m'« oMigé de dire à Vôtre 'Majesté qu'il étoit panvre. J'ai été le chercher et l'avertir Tnoi*mème dans ce jardin de venir • s'embarquer, et je lui ai parlé.
-—'Si cela est ainsi, reprit la -piîncesse Badoure, il faut q«e votrs remettiez ^à la voile dès aujonrd%ui, que vous retourniez à ht vîHe des Idolâtres, et que vous m'ameniez ici xe garçon jardinier qui est won débiteur; sinon je tous déclare que je confisquerai non setllcmentles -m-archandises qui vous appartiennent et celles ides marchands qui sovt venus' sur votre 'bory, maîsniême que votre vie et «elle ^s-mmrchandsni'en * répontiront. Dès à présent on va par mon ordre apposer le sceau
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aux magasins où elles sont, qui ne sera levé que quand vous m'aurez livré l'homme que je vous demande. C'est ce que j'avois à vous dire : allez, et faites ce que je vous commande. »
Le capitaine n'eut rien à répliquer à ce commandement, dont l'exécution devoit être d'un très grand dommage à ses affaires et à celles des marchands. Il le leur signifia, et ils ne s'empressèrent pas moins que lui à faire embarquer incessamment les provisions de vivres et d'eau dont il avoit besoin pour le voyage. Cela s'exécuta avec tant de diligence qu'il mit à la voile le même jour.
Le vaisseau eut une navigation très heureuse, et le capitaine prit si bien ses mesures qu'il arriva de nuit devant la ville des Idolâtres. Quand il s'en fut approché aussi près qu'il le jugea à propos, il ne fit pas jeter l'ancre; mais, pendant que le vaisseau demeura en panne, il s'embarqua dans sa chaloupe, et alla descendre à terre en un endroit peu éloigné du port, d'où il se rendit au jardin de Camaralzaman avec six matelots des plus résolus.
Camaralzaman ne dormoit pas alors ; sa séparation d'avec la belle princesse de la Chine, sa femme, l'affligeoit à son ordinaire, et il détestoit le moment où il s'étoit laissé tenter par la curiosité, non pas de manier, mais même de toucher sa ceinture. Il passoit ainsi les momens consacrés au repos, lorsqu'il entendit frapper à la porte du jar-
Il6 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
din. II y alla promptement à demi habillé, et it n'eut pas plus tôt ouvert que, sans lui dire mot, le capitaine et les matelots se saisirent de lui, le conduisirent à la chaloupe par force et le menèrent au vaisseau, qui remit à la voile dès qu'il y fut embarqué.
Camaralzaman, qui avoit gardé le silence jusqu'alors, de même que le capitaine et les matelots, demanda au capitaine, qu'il avoit reconnu, quel sujet il avoit de l'enlever avec tant de violence. « N'êtes-vous pas débiteur du roi de l'île d'Ébène ? lui demanda le capitaine à son tour. — Moi, débiteur du roi de l'île d'Ébène! reprit Camaralzaman avec étonnement. Je ne le connoîs pas; jamais je n'ai eu affaire avec lui, et jamais je n'aî mis le pied dans son royaume. — C'est ce que vous devez savoir mieux que moi, repartit le capitaine. Vous lui parlerez vous-même ; demeurez ici cependant, et prenez patience »
Scheherazade fut obligée de mettre fin à son discours en cet endroit, pour donner lieu au sultan des Indes de se lever et de se rendre à ses fonctions ordinaires. Elle le reprit la nuit suivante, et lui parla en ces termes :
CCXXVIie NUIT.
Sire, le prince Camaralzaman fut enlevé de son jardin de la manière que je fis remarquer hier à Votre Majesté. Le vaisseau ne fut pas moins heureux à le porter à Tîle d'Ébène qu'il Tavoit été à l'aller prendre dans la ville des Idolâtres. Quoiqu'il fût déjà nuit lorsqu'il mouilla dans le port, le capitaine ne laissa pas néanmoins de se débarquer d'abord, et de mener le prince Camaralzaman au palais, où il demanda d'être présenté au roi.
La princesse Badoure, qui s'étoit déjà retirée dans le palais intérieur, ne fut pas plus tôt avertie de son retour et de l'arrivée de Camaralzaman qu'elle sortit pour lui parler. D'abord elle jeta les yeux sur le prince Camaralzaman pour qui elle avoit versé tant de larmes depuis leur séparation, et elle le reconnut sous son méchant habit. Quant au prince, qui trembloit devant un roi, comme il le croyoit, à qui il avoit à répondre d'une dette imaginaire, il n'eut pas seulement la pensée que ce pût être celle qu'il désiroit si ardemment de retrouver. Si la princesse eût suivi son inclination, elle eût couru à lui, et se fût fait connoître en l'embrassant ; mais elle se retint, et elle crut qu'il
Il8 HISTOIRE DE CAMARÂLZÀMÂN
étoit de Tintérêt de Tua et de Tautre de soutenir encore quelque temps le personnage du roi avant de se découvrir. Elle se contenta de le recommander à un officier qui étoit présent, et de le charger de prendre soin de lui et de le bien traiter jusqu'au lendemain.
Quand la princesse Badoure eut bien pourvu à ce qui regardoit le prince Camaralzaman, elle se tourna du côté du capitaine, pour reconnoître le service important qu'il lui avoit rendu; elle chargea un autre officier d'aller sur-le-champ lever le sceau qui avoit été apposé à ses marchandises et à celles de ses marchands, et le renvoya avec le présent d'un riche diamant qui le récompensa beaucoup au delà de la dépense du voyage qu'il venoit de faire. Elle lui dit même qu'il n'avoit qu'à garder les mille pièces d'or payées pour les pots d'olives, et qu'elle sauroit bien s'en accommoder avec le marchand qu'il venoit d'amener.
Elle rentra enfin dans l'appartement de la princesse de l'île d'Ebène, à qui elle fit part de sa joie, en la priant néanmoins de lui garder encore le secret, et en lui faisant confidence des mesures qu'elle jugeoit à propos de prendre avant de se faire connoître au prince Camaralzaman, et de le faire connoître lui-même pour ce qu'il étoit. « 11 y a, ajouta-t-elle, une si grande distance d'un jardinier à un grand prince, tel qu'il est, qu'il y auroit
du danger de le faire passer en un moment du dernier état du peuple à un si haut degré, quelque justice qu'il y ait de le faire. » Bien loin de lui manquer de fidélité, la princesse de Tîle d'Ébène entra dans son dessein. Elle Tassura qu'elle y contribueroit elle-même avec un très grand plaisir, qu'elle n'avoit qu'à l'avertir de ce qu'elle souhaîtcroit qu'elle fît.
Le lendemain, la princesse de la Chine, sous le nom, rhabit et l'autorité de roi de l'île d'Ébène, après avoir pris soin de faire mener le prince Camaralzaman au bain, de grand matin, et de lui faire prendre un habit d'émir ou gouverneur de province, le fit introduire dans le conseil, où il attira les yeux de tous les seigneurs qui étoient présens, par sa bonne mine et par l'air majestueux de toute sa personne.
La princesse Badoure elle-même fut charmée de le Tevoir aussi aimable qu'elle l'avoit vu tant de fois, et cela Tanima davantage à faire son éloge en plein conseil. Après qu'il eut pris place au rang des émirs par son ordre : « Seigneurs, dit -elle en s'adressant aux autres émirs , Camaralzaman , que fe vous donne aujourd'hui pour collègue, n'est pas indigne de la placç qu'il occupe parmi vous : Jt l'ai connu suffisamment dans mes voyages pour en répondre, et je puis assurer qu'il se fera conïïottre à vous-mêmes, autant par sa valeur et mille
120 HISTOIRE DE CAMARÂLZAMÂN
autres belles qualités que par la grandeur de son génie. »
Camaralzaman fut extrêmement étonné quand il eut entendu que le roi de l'île d'Ébène, qu'il étoit bien éloigné de prendre pour une femme, encore moins pour sa chère princesse, Tavoit nommé et assuré qu'il le connoissoit , et qui étoit certain qu'il ne s'étoit rencontré avec lui en aucun endroit. Il le fut davantage des louanges excessives qu'il venoit de recevoir.
Ces louanges, néanmoins , prononcées par une bouche pleine de majesté, ne le déconcertèrent pas; il les reçut avec une modestie qui fit voir qu'il les méritoit, mais qu'elles ne lui donnoient pas de vanité. II se prosterna devant le trône du roi, et, en se relevant : « Sire, dit-il, je n'ai point de termes pour remercier Votre Majesté du grand honneur qu'elle me fait, encore moins de tant de bontés. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour les mériter. »
En sortant du conseil, ce prince fut conduit par un officier dans un grand hôtel que la princesse Badoure avoit déjà fait meubler exprés pour lui. Il y trouva des officiers et des domestiques prêts à recevoir ses commandemens, et une écurie garnie de très beaux chevaux , le tout pour soutenir la dignité d'émir, dont il venoit d'être honoré ; et, quand il fut dans son cabinet, son intendant lui
présenta un cofire-fort plein d'or pour sa dépense. Moins il pouvoit concevoir par quel endroit lui venoit ce grand bonheur, plus il en étoit dans l'admiration ; et jamais il n'eut la pensée que la princesse de la Chine en fût la cause.
Au bout de deux ou trois jours, la princesse Badoure, pour donner au prince Camaralzaman plus d'accès près de sa personne, et en même temps plus de distinction, le gratifia de la charge de grand trésorier qui venoit de vaquer. Il s'acquitta de cet emploi avec tant d'intégrité, en obligeant cependant tout le monde, qu'il s'acquit non seulement l'amitié de tous les seigneurs de la cour, mais même qu'il gagna le cœur de tout le peuple par sa droiture et par ses largesses.
Camaralzaman eût été le plus heureux de tous les hommes de se voir dans une si haute faveur auprès d'un roi étranger, comme il se l'imagînoit, et d'être auprès de tout le monde dans une considération qui augmentoit tous les jours, s'il eût possédé sa princesse. Au milieu de son bonheur, il ne cessoit de s'affliger de n'apprendre d'elle aucune nouvelle dans un pays où il sembloit qu'elle devoit avoir passé depuis le temps qu'il s' étoit séparé d'avec elle d'une manière si affligeante pour l'un et pour l'autre. Il auroit pu se douter de quelque chose, si la princesse Badoure eût conservé le nom de Camaralzaman qu'elle avoit pris
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avec son habit; mais elle Tavoit changé en rnoor tant sur le trôiie, et s'étoit donné celui d'Acmanos pour faire honneur à l'ancien roi son beau-père. De la sorte , on ne la connoissoit plus que sous le nom de roi Armanos le Jeune, et il n'y avoit que quelques courtisans qui se souvinssent du nom de Camaralzaman dont elle se faisoit appeler en arrivant à la cour de Tîle d'Ébène. Camaralzaman n'avait pas encore eu assez de familiarité avec eux pour s'en instruire ; mais à la fin il pouvoit l'avoir.
Comme la princesse Badoure craignoit que cela n'arrivât, et qu'elle étoit bien aise que Camaralzaman ne fût redevable de sa reconnoissance qu'à elle seule, elle résolut de mettre fin à ses propres tourmens et à ceux qu'elle savoit qu'il souffroit. En effet, elle avoit remarqué que toutes les fois qu'elle s'entretenoit avec lui des affaires qui dépen- .doient de sa charge, il poussoit de temps en temps des soupirs qui ne pouvoient s'adresser qu'à elle* Elle vivoit elle-même dans une contrainte dont elle étoit résolue de se délivrer sans différer plus longtemps. D'ailleurs l'amitié des seigneurs, le zèle et l'affection du peuple, tout contribuoit à lui mettre la couronne de l'île d'Ébène sur la tête sans obstacle.
La princesse Badoure n'eut pas plus tôt pris cette résolution de concert avec la princesse Haïatalnefous qu'elle prit le prince Camaralzaman en parti-
culier le même jour : « Camaraizaman, lui dit-elle, j'ai à m' entretenir avec vous d'une affaire de longue discussion, sur laquelle j'ai besoin de votre conseil. Comme je ne vois pas que je puisse le faire plus commodément que la nuit, venez ce soir, et avertissez qu'on ne vous attende pas, j'aurai soin de vous donner un lit. »
Camaralzaman ne manqua pas de se trouver au palais à l'heure que la princesse Badoure lui avdit marquée. Elle le fit entrer avec elle dans le palais intérieur; et, après qu'elle eut dit au chef des eunuques, qui se préparoit à la suivre, qu'elle n'avoit point besoin de son service, et qu'il tînt seulement la porte fermée , elle le mena dans un autre appartement que celui de la princesse Haïatalnefous, où elle avoit coutume de coucher.
Quand le prince et la princesse furent dans la chambre où il y avoit un lit, et que la porte fut fermée, la princesse tira le talisman d'une petite boîte, et, en le présentant à Camaralzaman : « Il n'y a pas longtemps, lui dit-elle, qu'un astrologue m'a fait présent de ce talisman ; comme vous êtes habile en toutes choses, vous pourrez bien me dire à quoi il est propre. »
Camaralzaman prit le talisman, et s'approcha d'une bougie pour le considérer. Dès qu'il l'eut reconnu avec une surprise qui fit plaisir à la princesse : « Sire, s'écria-t-il. Votre Majesté me de»
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mande à quoi ce talisman est propre ? Hélas 1 il est propre à me faire mourir de douleur et de chagrin, si je ne trouve bientôt la princesse la plus charmante et la plus aimable qui ait jamais paru sous le ciel, à qui il a appartenu et dont il m'a causé la perte ! Il me Ta causée par une aventure étrange, dont le récit toucheroit Votre Majesté de compassion pour un mari et pour un amant infortuné comme moi, si elle vouloit se donner la patience de Tentendre.
— Vous m'en entretiendrez une autre fois, reprit la princesse; mais je suis bien aise, ajoutât-elle, de vous dire que j'en sais déjà quelque chose : je reviens à vous, attendez-moi un moment. »
En disant ces paroles, la princesse Badoure entra dans un cabinet où elle quitta le turban royal, et, après avoir pris en peu de momens une coiffure et un habillement de femme, avec la ceinture qu'elle avoit le jour de leur séparation, elle rentra dans la chambre.
Le prince Camaralzaman reconnut d'abord sa chère princesse , courut à elle , et, en l'embrassant tendrement : a Ah ! s'écria-t-il, que je suis obligé au roi de m' avoir surpris si agréablement!
— N'attendez pas de revoir le roi, reprit la princesse en l'embrassant à son tour les larmes aux yeux ; en me voyant vous voyez le roi. Asseyonsnous, que je vous explique cette énigme. »
Ils s'assirent, et la princesse raconta au prince la résolution qu'elle avoit prise dans la prairie où ils ayoient campé ensemble la dernière fois, dès qu'elle eut connu qu'elle l'attendroit inutilement; dé quelle manière elle l'avoit exécutée jusqu'à son arrivée à l'île d'Ebène, où elle avoit été obligée d'épouser la princesse Haïatalnefous, et d'accepter la couronne que le roi Armanos lui avoit offerte en conséquence de son mariage; comment la princesse, dont elle lui exagéra le mérite, avoit reçu la déclaration qu'elle lui avoit faite de son sexe, et enfin l'aventure du talisman trouvé dans un des pots d'olives et de poudre d'or qu'elle avoit achetés, qui lui avoit donné lieu de l'envoyer prendre dans la ville des Idolâtres.
Quand la princesse Badoure eut achevé, elle voulut que le prince lui apprît par quelle aventure le talisman avoit été cause de leur séparation ; il la satisfit, et, quand il eut fini, il se plaignit à elle d'une manière obligeante de la cruauté qu'elle avoit eue de le faire languir si longtemps. Elle lui en apporta les raisons dont nous avons parlé ; après quoi, comme il étoit fort tard, ils se couchèrent...
Scheherazade s'interrompit à ces dernières paroles, à cause du jour qu'elle vojoit paroître; elle poursuivit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
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CCXXVIIie NUIT.
Sire, la princesse Badoure et le prince Camaralzaman se levèrent le lendemain dès qu'il fut jour. Mais la princesse quitta rhabillement royal pour reprendre l'habit de femme, et, lorsqu'elle fut habillée, elle envoya le chef des eunuques prier le roi Ârmanos, son beau-père, de prendre la peine de venir à son appartement.
Quand le roi Armanos fut arrivé, sa surprise fut fort grande de voir une dame qui lui étoit inconnue et le grand trésorier, à qui il n'appartenoit pas d'entrer dans le palais intérieur, non plus qu'à aucun seigneur de la cour. En s' asseyant, il demanda où étoit le roi.
« Sire, reprit la princesse, hier j'étois le roi, et aujourd'hui je ne suis que princesse de la Chine, femme du véritable prince Camaralzaman , fils véritable du roi Schahzaman. Si Votre Majesté veut bien se donner la patience d'entendre notre histoire de l'un et de l'autre, j'espère qu'elle ne me condamnera pas de lui avoir fait une tromperie si innocente. » Le roi Armanos lui donna audience, l'écouta avec étonnement depuis le commencement jusqu'à la fin.
En achevant : « Sire, ajouta la princesse, quoi-
que dans notre religion les femmes s'accommodent peu de la liberté qu'ont les maris de prendre plusieurs femmes, si néanmoins Votre Majesté consent de donner la princesse Haïatalnefous, sa fille, en mariage au prince Camaralzaman, je lui cède de bon cœur le rang et la qualité de reine qui lui appartient de droit, et me contente du second rang. Quand cette préférence ne lui appartiendrpit pas, je ne laisserois pas de la lui accorder après l'obligation que je lui ai du secret qu'elle m'a gardé avec tant de générosité. Si Votre Majesté s'en remet à son consentement, je l'ai déjà prévenue là-dessus, et je suis caution qu'elle en sera très contente. »
Le roi Armanos écouta le discours de la princesse Badoure avec admiration ; et, quand elle eut achevé : a Mon fils, dit-il au prince Camaralzaman en se tournant de son côté, puisque la princesse Badoure votre femme, que j'avois regardée jusqu'à présent comme mon gendre par une tromperie dont je ne puis me plaindre, m'assure qu'elle veut bien partager votre lit avec ma fille, il ne me reste plus que de. savoir si vous voulez bien Pépouser aussi, et accepter la couronne que la princesse Badoure mérileroit de porter toute sa vie, si elle n'aimoit mieux la quitter pour l'amour de vous. — Sire, répondit le prince Camaralzaman, quelque passion que j'aie de revoir le roi mon père, les
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obligations que j'ai à Votre Majesté et à la princesse Haïatalnefous sont si essentielles que je ne puis lui rien refuser. »
Camaralzaman fut proclamé roi, et marié le même jour avec de grandes magnificences, et fut très satisfait de la beauté, de l'esprit et de l'amour de la princesse Haïatalnefous.
Dans la suite, les deux reines continuèrent de vivre ensemble avec la même amitié et la même union qu'auparavant , et furent très satisfaites de l'égalité que le roi Camaralzaman gardoit à leur égard en partageant son lit avec elles alternativement.
Elles lui donnèrent chacune un fils la même année, presque en même temps ; et la naissance des deux princes fut célébrée avec de grandes réjouissances. Camaralzaman donna le nom d'Âmgiad au premier, dont la reine Badoure étoit accouchée, et celui d'Assad à celui que la reine Haïatalnefous avoit mis au monde.
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD I2i