HISTOIRE
DES PRINCES AMGIAD ET ASSAD
Les deux princes furent élevés avec grand soin, et, lorsqu'ils furent en âge, ils n'eurent que le même gouverneur, les mêmes précepteurs dans les sciences et dans les beaux-arls, que le roi Camaralzaman voulut qu'on leur enseignât, et que le même maître dans chaque exercice. La forte amitié qu'ils avoient l'un pour l'autre dès leur enfance avoit donné lieu à cette uniformité qui l'augmenta davantage.
En effet, lorsqu'ils furent en âge d'avoir chacun une maison séparée, ils étoient unis si étroitement qu'ils supplièrent le roi Camaralzaman, leur père, de leur en accorder une seule pour tous deux. Ils l'obtinrent, et ainsi ils eurent les mêmes officiers, les mêmes domestiques, les mêmes équipages, le même appartement et la même table. Insensiblement, Camaralzaman avoit pris une si grande confiance en leur capacité et en leur droiture que, lorsqu'ils eurent atteint l'âge de dix-huit à vingt ans, il ne faisoit pas difficulté de les charger du lu Mille et une Nuits. V. 17
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soin de présider au conseil alternativement toutes les fois qu'il faisoit des parties de chasse de plusieurs jours.
Comme les deux princes étoient également beaux et bien faits, dès leur enfance les deux reines avoient conçu pour eux une tendresse incroyable, de manière néanmoins que la princesse Badoure avoit plus de penchant pour Âssad, fils de la reine Haïatatnefous, que pour Amgiad, son propre fils, et que la reine Hatatalnefous en avoit plus pour Amgiad que pour Âssad, qui étoit le sien.
Les reines ne prirent d'abord ce penchant que pour une amitié qui procédoit de l'excès de celle qu** elles conservoient toujours l'une pour l'autre ; m^is, à mesure que les princes avancèrent en âge, elle se tourna peu à peu en une forte inclination^ et cette inclination enfin en un amour de^^plus vîolens, lorsqu'ils parurent à leurs yeux avec des grâce» qui achevèrent de les aveugler. Toute TiafamSe de leur passion leur étoit connue; elles firent aussi de grands efforts pour y résister; mais la familiarité avec laquelle elles tes voyoient tous ies jours, et l'habitude de les admirer dès leur enfance, de les louer, de les caresser, dont it n'étok pfais en leur pouvoir de se défaire, les ^nbrasèreat d^amour à un point qu'elles en perdirent le sommet), le boire et le manger. Pour leur malheur, et pour le malheur des princes mêmeSj les princes, a««-
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coutumes à leurs manières^ n'eurent pas le moiadre soupçon de cette flamme détestable.
Comme les deux reines ne s'étoient pas fait un secret de leur passion, et qu'elles n'avoient pas le front de le déclarer de bouche au prince que cha^cune aimoit en particulier, elles convinrent de s'en expliquer chacune par un billet, et, pour l'exécution d'un dessein si pernicieux, elles profitèrent de l'absence du roi Camaralzaman pour une chasse de trois ou quatre jours.
Le jour du départ du roi, le prince Âmgiad présida au conseil, et rendit la justice jusqu'à deux ou trois heures après midi. Â la sortie du conseil, comme il rentroit dans le palais, un eunuque le prit en particulier et lui présenta un billet de la part de la reine Haïatalnefous. Âmgiad le prit et le lut avec horreur, a Quoi ! perfide, dit-il à l'eunuque en achevant de lire et en tirant le sabre, est-ce là la fidélité que tu dois à ton maître et à ton roi ? En disant ces paroles, il lui trancha la tète.
Après cette actioà, Âmgiad, transporté de colère, alla trouver la reine Badoure, sa mère, d'un air qui marquoit son ressentiment, lui montra le billet, et l'informa du contenu, après lui avoir dit de quelle part il venoit. Au lieu de l'écouter, la reine Badoure se mit 6n colère elle-même. « Mon fib, reprit-elle, ce que vous me dites est une «a-
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lomnie et une imposture : la reine Hatatalnefons est sage, et je vous trouve bien hardi de me parler contre elle avec cette insolence. » Le prince s'emporta contre la reine sa mère à ces paroles. « Vous êtes toutes plus méchantes les unes que les autres ! S' écria-t-il ; si je n'étois retenu par le respect que je dois au roi mon père, ce jour seroit le dernier de la vie d'Haîatalnefous. »
La reine Badoure pouvoit bien juger de l'exemple de son fils Âmgiad que le prince Assad, qui n'étoit pas moins vertueux, ne recevroit pas plus favorablement la déclaration semblable qu'elle avoit à lui faire. Cela ne l'empêcha pas de persister dans un dessein si abominable, et elle lui écrivit aussi un billet le lendemain, qu'elle confia à une vieille qui avoit entrée dans le palais.
La vieille prit aussi son temps de rendre le billet au prince Âssad à la sortie du conseil, où il venoit de présider à son tour. Le prince le prît, et, en le lisant, il se laissa emporter à la colère si vivement que, sans se donner le temps d'achever, il tira son sabre et punit la vieille comme elle le tnéritoit. Il courut à l'appartement de la reine Haîatalnefous, sa mère, le billet à la main; il toulut le lui montrer, mais elle ne lui en donna pas le temps, ni même celui de parler. « Je sais ce que vous me voulez, s'écria-t-elle, et v<vus êtes aussi impertinent que votre frère Amgiad. Allez, reti-
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rez-vous, et ne paroissez jamais devant moi. » Assad demeura interdit à ces paroles auxquelles il ne s'étoit pas attendu, et elles le mirent dans un transport dont il fut sur le point de donner des marques funestes ; mais il se retint et se retira sans répliquer, de crainte qu'il ne lui échappât de dire quelque chose d*indigne de sa grandeur d'âme. Comme le prince Amgiad avoit eu la retenue de ne lui rien dire du billet qu'il avoit reçu le jour d'auparavant, et que ce que la reine sa mère venoit de lui dire lui faisoit comprendre qu'elle n'étoit pas moins criminelle que la reine Badoure, il alla lui faire un reproche obligeant de sa discrétion et mêler sa douleur avec la sienne.
Les deux reines, au désespoir d'avoir trouvé dans les deux princes une vertu qui devoit les faire rentrer en elles-mêmes, renoncèrent à tous les sentimens de la nature et de mères, et concertèrent ensemble de les faire périr. Elles firent accroire à leurs femmes qu'ils avoient entrepris de les forcer : elles en firent toutes les feintes par leurs larmes, par leurs cris et par les malédictions qu'elles leur donnoient, et se couchèrent dans un même lit, comme si la résistance qu'elles feignirent aussi d'avoir faite les eût réduites aux abois...
« Mais, Sire, dit ici Scheherazade, le jour paroît ! et m'impose silence. » Elle se tut; et la nuit suivante
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elle poursuivit la même histoire, et dît au $«lun des Indes :
CCXXIX« NUIT.
Sire, nous laissâmes hier les deux reines déna-^ turées dans la résolution détestable de perdre les deux princes leurs fils. Le lendemain, le roi Ca-> maralzaman, à son retour de la chasse, fut dans un grand étonnement de les trouver couchées en* semble, éplorées, et dans un état qu'elles surent bien contrefaire, qui le toucha de compassion. Il leur demanda avec empressement ce qui leur étoit arrivé.
 cette demande, les dissimulées reines redou-^ blèrent leurs gémissemens et leurs sanglots; et, après qu'il les eut bien pressées, la reine Badoure prit enfin la parole : ce Sire, dit-elle, de la juste douleur dont nous sommes affligées, nous ne devrions plus voir le jour après l'outrage que les princes vos fils nous ont fait par une brutalité qui n'a pas d'exemple. Par un complot indigne de leur naissance, votre absence leur a donné la hardiesse et l'insolence d'attenter à notre honneur. Qi|e Votre Majesté nous dispense d'en dire davantage; notre affliction sufSra pour lui faire compreniire le reste. »
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Le TOà fît appeler les deux princes, et il leur eût 6ié la vie de sa propre main si l'ancien roi Arma- Aos, son beau-père, qui étoit présent, ne lui eût retenu le bras. « Mon fils, lui dit-il, que pensez^ vous faire? Voulez-vous ensanglanter vos mains et votre palais de votre propre sang? Il y a d'autres moyens de les punir, s'il est vrai qu'ils soient criminels. » Il tâcha de l'apaiser, et il le pria de bien examiner s'il étoit certain qu'ils eussent commis le crime dont on les accusoit.
Camaralzaman put bien gagner sur lui-même de n'être pas le bourreau de ses propres enfans; mais, après les avoir fait arrêter, il fit venir sur le soir un émir nommé Giondar, qu'il chargea d'aller leur ôter la vie hors de la ville, de tel côté et si loin qu'il lui plairoit, et de ne pas revenir qu'il n'apportât leurs habits pour marque de l'exécution de l'ordre qu'il lui donnoit.
Giondar marcha toute la nuit, et le lendemain matin, quand il eut mis pied à terre, il signifia aux princes, les larmes aux yeux, l'ordre qu'il avoit. « Princes, leur dit-il, cet ordre est bien cruel, et c'est pour moi une mortification des plus sen* sibles d'avoir été choisi pour en être l'exécuteur : plût à Dieu que je pusse m'en dispenser 1 — Faites yotre devoir, reprirent les princes ; nous savons bien que TOUS n'êtes pas la cause de notre mort : nous ^cms la pardonnons de bon cœur. »
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En disant ces paroles, les princes s*enibrassë-. rent, et se dirent le dernier adieu avec tant de tendresse qu'ils furent longtemps sans se séparer. Le. prince Assad se mit le premier en état de recevoir le coup de la mort. « Commencez par moi, dit-il, Giondar ; que je n'aie pas la douleur de voir mourir mon cher frère Amgiad. » Amgiad s'y opposa, et Giondar ne put sans verser des larmes plus qu'auparavant être témoin de leur contestation, qui marquoit combien leur amitié étoit sincère et parfaite.
Ils terminèrent enfin cette déférence réciproque si touchante^ et ils prièrent Giondar de les lier ensemble et de les mettre dans la situation la plus commode pour leur donner le coup de la mort en même temps, a Ne refusez pas, ajoutèrent-ils, de donner cette consolation de mourir ensemble à deux frères infortunés qui, jusqu'à leur innocence, n'ont rien eu que de commun depuis qu'ils sont au monde. »
Giondar accorda aux deux princes ce qu'ils souhaitoient : il les lia , et, quand il les eut mis dans l'état qu'il crut le plus à son avantage pour ne pas manquer de leur couper la tête d'un seul coup, il leur demanda s'ils avoient quelque chose à lui commander avant de mourir.
a Nous ne vous prions que d'une seule chose, répondirent les deux princes : c'est de bien assurer
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le roi notre père, à votre retour, que nous mourons innocens, mais que nous ne lui imputons pas Feffusion de notre sang. En effet, nous savons qu'il n'est pas bien informé de la vérité du crime dont nous sommes accusés. » Giondar leur promit qu'il n'y manqueroit pas, et en même temps il tira son sabre. Son cheval, qui étoît lié à un arbre près de lui, épouvanté de cette action et de l'éclat du sabre, rompit sa bride, s'échappa, et se mit à courir de toute sa force par la campagne.
C'étoit un cheval de grand prix et richement harnaché, que Giondar auroit été bien fâché de perdre. Troublé de cet accident, au lieu de couper la tête aux princes, il jeta le sabre et courut après pour le rattraper.
Le cheval, qui étoît vigoureux, fit plusieurs caracoles devant Giondar, et il le mena jusqu'à un bois où il se jeta. Giondar i'y suivit, et le hennissement du cheval éveilla un lion qui dormoit; le lion accourut, et, au lieu d'aller au cheval, il vint droit à Giondar, dès qu'il l'eut aperçu.
Giondar ne songea plus à son cheval : il fut dans un plus grand embarras pour la conservation c^e sa vie, en évitant l'attaque du lion, qui ne le perdit pas de vue, et qui le suivoit de près au travers des arbres. « Dans cette extrémité. Dieu ne m'enverroit pas ce châtiment, disoit-il en lui-même, si les princes à qui Ton m'a commandé d'ôter la vie n'é-
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toient pas innocens ; et, pour mon malheur, je n'ai pas mon sabre pour me défendre. »
Pendant l'éloignement de Giondar, les deux princes furent pressés également d'une soif ardente, causée par la frayeur de la mort, nonobstant leur résolution généreuse de subir Tordre cruel du roi leur père. Le prince Amgiad fit. remarquer au prince son frère qu'ils n'étoient pas loin d'une source d'eau, et lui proposa de se délier et d'aller boire, a Mon frère, reprit le prince Âssad, pour le peu de temps que nous avons encore à vivre, ce n'est pas la peine d'étancher notre soif, nous la supporterons bien encore quelques momens. »
Sans avoir égard à cette remontrance , Amgiad se délia et délia le prince son frère malgré lui ; ils allèrent à la source ; et, après qu'ils se furent rafraîchis, ils entendirent le rugissement du lion et de grands cris dans le bois où le cheval et Giondar étoient entrés. Amgiad prit aussitôt le sabre dont Giondar s'étoit débarrassé. « Mon frère, dit-il à Assad, courons au secours du malheureux Giondar; peut-être arriverons-nous assez tôt pour le délivrer du péril où il est. »
Les deux princes ne perdirent pas de temps, et ils arrivèrent dans le même moment que le lion venoit d'abattre Giondar. Le lion, qui vit que le prince Amgiad avançoit vers lui le sabre levé, lâcha sa prise, et vint droit à lui avec furie ; le prince le
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reçut avec intrépidité, et lui donna un coup avec tant de force et d'adresse qu'il le fit tomber mort.
Dès que Giondar eut connu que c'étoit aux deux princes qu'il devoit la vie, il se jeta à leurs pieds, et les remercia de la grande obligation qu'il leur avoit, en des termes qui marquoient sa parfaite reconnoissance. « Princes, leur dit-il en se relevant et en leur baisant les mains les larmes aux yeux. Dieu me garde d'attenter à votre vie après le secours si obligeant et si éclatant que vous venez de me donner I Jamais on ne reprochera à l'émir Giondar d'avoir été coupable d'une si grande ingratitude.
— Le service que nous vous avons rendu, reprirent les princes, ne doit pas vous empêcher d'exécuter votre ordre. Reprenons auparavant votre cheval , et retournons au lieu où vous nous aviez laissés. » Ils n'eurent pas de peine à reprendre le cheval qui avoit passé sa fougue et qui s'étoit arrêté. Mais, quand ils furent de retour près de la source, quelques prières et quelque instance qu'ils fissent, ils ne purent jamais persuader à Pémir Giondar de les faire mourir. « La seule chose que je prends la liberté de vous demander, leur dit-il, et que je vous supplie de m'accorder, c*cst de vous accommoder de ce que je puis vous partager de mon habit, de me donner chacun le
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vôtre, et de vous sauver si loin que le roi votre père n'entende jamais parler de vous. »
Les princes furent contraints de se rendre à ce qu'il voulut, et, après qu'ils lui eurent donné leur habit l'un et l'autre, et qu'ils se furent couverts de ce qu'il leur donna du sien, l'émir Giondar leur donna ce qu'il avoit sur lui d'or et d'argent, et prit congé d'eux.
Quand l'émir Giondar se fut séparé d'avec les princes, il passa par le bois, où il teignit leurs habits du sang du lion, et continua son chemin jusqu'à la capitale de l'île d'Ébène. A son arrivée, le roi Camaralzaman lui demanda s'il avoit été fidèle à exécuter l'ordre qu'il lui avoit donné. (( Sire , répondit Giondar en lui présentant les habits des deux princes, en voici les témoignages 1
— Dites-moi, reprit le roi, de quelle manière ils ont reçu le châtiment dont je les ai fait punir. — Sire, reprit-il, ils l'ont reçu avec une constance admirable, et avec une résignation aux décrets de Dieu, qui marquoit la sincérité avec laquelle ils faisoient profession de leur religion , mais particulièrement avec un grand respect pour Votre Majesté, et avec une soumission inconcevable à leur arrêt de mort. — Nous mourons innocens, « disQient-ils, mais nous n'en murmurons pas. « Nous recevons notre mort de la main de Dieu^ a et nous la pardonnons au roi notre père : nous
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<t savons très bien qu'il n'a pas été bien informé de « la vérité. »
Camaralzaman, sensiblement touché de ce récit de l'émir Giondar, s'avisa de fouiller dans les poches des habits des deux princes, et il commença par celui d'Amgiad. Il y trouva un billet qu'il ouvrit et qu'il lut. II n'eut pas plus tôt connu que la reine Haîatalnefous l'avoit écrit, non seulement à son écriture, mais même à un petit peloton de ses cheveux qui étoit dedans, qu'il frémit. Il fouilk ensuite dans celles d'Âssad en tremblant, et le billet de la reine Badoure, qu'il y trouva, le frappa d'un étonnement si prompt et si vif qu'il s'évanouit
La sultane Scheherazade, qui s'aperçut à ces derniers mots que le jour paroissoit, cessa de parler et garda le silence. Elle reprit la suite de l'histoire la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXXX« NUIT.
Sire, jamais douleur ne fut égale à celle dont Camaralzaman donna des marques dès qu'il fut revenu de son évanouissement, a Qu'as-tu fait, père barbare l s'écria-t-il ; tu as massacré tes propres en£ans 1 Enfans innocens ! Leur sagesse, leur mo-
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destie, leur obéissance , leur soumission à toutes tes volontés , leur vertu , ne te parloient-elles pas assez pour leur défense? Père aveuglé, mérites-tu que la terre te porte après un crime si exécrable ? Je me suis jeté moi-même dans cette abomination, et c'est le châtiment dont Dieu m'afflige pour n*avoir pas persévéré dans l'aversion contre les femmes avec laquelle j'étois né. Je ne laverai pas votre crime dans votre sang, comme vous le mériteriez , femmes détestables : non , vous n'êtes pas dignes de ma colère. Mais que le Ciel me confonde si jamais je vous revois ! »
Le roi Camaralzaman fut très religieux à ne pas contrevenir à son serment. Il fit passer les deux reines le même jour dans un appartement séparé, où elles demeurèrent sous bonne garde , et de sa vie il n'approcha d'elles.
Pendant que le roi Camaralzaman s'affligeoit ainsi de la perte des princes ses fils, dont il étoit lui-même l'auteur par un emportement trop inconsidéré, les deux princes erroient par les déserts^ en évitant d'approcher des lieux habités et la rencontre de toutes sortes de personnes; ils n^ vivoient que d'herbes et de fruits sauvages, et ne buvoient que de méchante eau de pluie qu'ils trouvoient dans des creux de rochers. Pendant la nuit, pour se garder des bêtes féroces, ils dormoient et ventent tour à totrr.
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Au bout d*uQ mois, ils arrivèrent au pied d'une montagne affreuse, toute de pierre noire et inaccessible comme il leur paroissoit. Ils aperçurent néanmoins un chemin frayé; mais ils le trouvèrent si étroit et si difficile qu'ils n'osèrent hasarder de s'j engager. Dans l'espérance d'en trouver un moins rude , ils continuèrent de côtoyer la montagne, et marchèrent pendant cinq jours ; mais la peine qu'ils se donnèrent fut inutile : ils furent contraints de revenir à ce chemin qu'ils avoient négligé. Ils le trouvèrent si peu praticable qu'ils délibérèrent longtemps avant de s'engager à monter. Ils s'encouragèrent enfin, et ils montèrent.
Plus les deux princes avançoient, plus il leur sembloit que la montagne étoit haute et escarpée, et ils furent tentés plusieurs fois d'abandonner leur entreprise. Quand l'un étoit las et que l'autre s'en apercevoit, celui-ci s'arrêtoit, et ils reprenoient haleine ensemble. Quelquefois ils étoient tous deux si fatigués que les forces leur man* quoient; alors ils ne songeoient plus à continuer de monter, mais à mourir de fatigue et de lassitude. Quelques momens après, sentant leurs forces un peu revenues, ils s'animoient et reprenoient leur chemin.
Malgré leur diligence, leur courage. et leurs ef« forts, il ne leur fut pas possible d'arriver au som» met de tout le jour. La nuit les surprit, et ie prÎDce
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Assad se trouva si fatigué et si épuisé de forces qu'il demeura tout court. « Mon frère, dit-il au prince Amgiad, je n'en puis plus, je vais rendre 1 âme. — Reposons-nous autant qu'il vous plaira, reprit Amgiad en s'arrétant avec lui, et prenez courage. Vous voyez qu'il ne nous reste plus beaucoup à monter, et que la lune nous favorise. »
Après une bonne demi-heure de repos, Assad fit un nouvel effort ; ils arrivèrent enfin au haut de la montagne, où ils firent encore une pause. Amgiad se leva le premier, et en avançant il vit un arbre à peu de distance. Il alla jusque-là, et trouva que c'étoit un grenadier chargé de grosses grenades et qu'ilyâvoit une fontaine au pied. Il courut annoncer cette bonne nouvelle à Assad, et l'amena sous l'arbre près de la fontaine. Ils se rafraîchirent chacun en mangeant une grenade, après quoi ils s'endormirent.
Le lendemain matin, quand les princes furent éveillés : « Allons, mon frère, dit Amgiad à Assad, poursuivons notre chemin; je vois que la montagne est bien plus aisée de ce côté que de l'autre, et nous n'avons qu'à descendre. » Mais Assad étoit tellement fatigué du jour précédent qu'il ne lui fallut pas moins de trois jours pour se remettre entièrement. Ils les passèrent en s'entretenant, comme ils avoient déjà fait plusieurs fois, de l'amour désordonné de leurs mères qui les avoit ré-
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duits à un état si déplorable. « Mais, disoient-ils, si Dieu s'est déclaré pour nous d'une manière si visible, nous devons supporter nos maux avec patience et nous consoler par l'espérance qu'il nous en fera trouver la fin. »
Les trois jours passés, les deux frères se remirent en chemin; et, comme la montagne étoit de ce côté-là à plusieurs étages de grandes campagnes, ils mirent cinq jours avant d'arriver à la plaine. Ils découvrirent enfin une grande ville avec beaucoup de joie, ce Mon frère, dit alors Amgiad à Assad, n'êtes-vous pas de même avis que moi, que vous demeuriez en quelque endroit hors de la ville où je viendrai vous retrouver, pendant que j'irai prendre langue et m'informer comment s'appelle cette ville, en quel pays nous sommes? et, en revenant, j'aurai soin d'apporter des vivres : il est bon de ne pas y entrer d'abord tous deux, au cas qu'il y ait du danger à craindre.
— Mon frère, repartit Assad, j'approuve fort votre conseil, il est sage et plein de prudence; mais, si l'un de nous deux doit se séparer pour cela, jamais je ne souffrirai que ce soit vous, et vous permettrez que je m'en charge. Quelle douleur ne seroit-ce pas pour moi s'il vous arrivoit quelque chose!
-— Mais, mon frère, repartit Amgiad, la même chose que vous craignez pour moi^ je dois la Ui Mille et unt Nuits. V. 19
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craindre pour vous. Je vous supplie de me laisser faire et de m'attendre avec patience. — Je ne le permettrai jamais, répliqua Assad, et, s'il m*arrive quelque chose, j'aurai la consolation de savoir que vous serez en sûreté. » Amgiad fut obligé de céder, et il s'arrêta sous des arbres au pied de la montagne.
Le prince Assad prit de l'argent dans la bourse dont Amgiad étoit chargé, et continua son chemin jusqu'à la ville. Il ne fut pas un peu avancé dans la première rue qu'il joignit un vieillard vénérable, bien mis, et qui avoitune canne à la main. Comme il ne douta pas que ce ne fût un homme de distinction et qui ne voudroit pas le tromper, il l'aborda. « Seigneur, lui dit-il, je vous supplie de m'enseigner le chemin de la place publique. »
Le vieillard regarda le prince en souriant : « Mon fils, lui dit-il, apparemment que vous êtes étranger? Vous ne me feriez pas cette demande si cela n'étoit. — Oui, Seigneur, je suis étranger, reprit Assad. — Soyez le bien venu, repartit le vieillard: notre pays est bien honoré de ce qu'un jeune homme bien fait comme vous a pris la peine de le venir voir. Dites-moi, quelle affaire avez-vous à la place publique ?
— Seigneur, répliqua Assad, il y a près de deux mois qu'un frère que j'ai, et moi, nous sommes partis d'un pays fort éloigné d'ici. Depuis ce temps-là, nous n'avons pas discontinué de mar-
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cher, et nous ne faisons que d'arriver aujourd'hui. Mon frère, fatigué d'un si long voyage, est demeuré au pied de la montagne, et je viens chercher des vivres pour lui et pour moi.
— Mon fils, repartit encore le vieillard, vous êtes venu le plus à propos du monde, et je m'en réjouis pour l'amour de vous et de votre frère. J'ai fait aujourd'hui un grand régal à plusieurs de mes amis, dont il est resté une quantité de mets où personne n'a touché. Venez avec moi, je vous donnerai hien à manger; et, quand vous aurez fait, je vous donnerai encore pour vous et pour votre frère de quoi vivre plusieurs jours. Ne prenez donc pas la peine d'aller dépenser votre argent à la place, les voyageurs n'en ont jamais trop. Avec cela, pendant que vous mangerez, je vous informerai des particularités de notre ville mieux que personne. Une personne comme moi, qui a passé par toutes les charges les plus honorables avec distinction, ne doit pas les ignorer. Vous devez bien vous réjouir aussi de ce que vous vous êtes adressé à moi plutôt qu'à un autre : car je vous dirai en passant que tous nos citoyens ne sont pas faits comme moi ; il y en a, je vous assure, de bien méchans. Venez donc, je veux vous faire connoître la différence qu'il y a entre un honnête homme comme je le suis , et bien des gens qui se vantent de l'être et ne le sont pas.
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— Je VOUS suis infiniment obligé, reprit le prince Assad, de la bonne volonté que vous me témoignez : je me remets entièrement à vous, et je suis prêt d'aller où il vous plaira. »
Le vieillard, en continuant de marcher avec Âssad à côté de lui, rioit en sa barbe; et, de crainte qu'Âssad ne s'en aperçût, il Tentretenoit de plusieurs choses, afin qu'il demeurât dans la bonne opinion qu'il avoit conçue pour lui, entre autres : « II faut avouer, lui disoit-il, que votre bonheur est grand de vous être adressé à moi plutôt qu'à un autre. Je loue Dieu de ce que vous m'avez rencontré : vous saurez pourquoi je vous dis cela quand vous serez chez moi. i>
Le vieillard arriva enfin à sa maison, et introduisit Assad dans une grande salle où il vit quarante vieillards, qui faisoient un cercle autour d'un feu allumé qu'ils adoroient.
A ce spectacle, le prince Assad n'eut pas moins d'horreur de voir des hommes assez dépourvus de bon sens pour rendre leur culte à la créature préférablement au Créateur, que de frayeur de se voir trompé et de se trouver dans un lieu si abominable.
Pendant qu'Assad étoit immobile de Tétonnement où il étoit, le rusé vieillard salua les quarante vieillards. « Dévots adorateurs du feu, leur dit-il, voici un heureux jour pour nous. Où est Gazban? ajouta-t-il. Qii'on le fasse venir. »
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD
A ces paroles prononcées assez haut, un noir qui les entendit de dessous la salle parut ; et ce noir, qui étoit Gazban, n'eut pas plus tôt aperçu le désolé Assad qu^il comprit pourquoi il avoit été appelé. Il courut à lui, le jeta par terre d*un soufflet qu'il lui donna, et le lia par les bras avec une diligence merveilleuse. Quand il eut achevé : « Mènele là-bas, lui commanda le vieillard, et ne manque pas de dire à mes filles Bostane et Cavame de lui bien donner la bastonnade chaque jour, avec un pain le matin et un autre le soir pour toute nourriture : c'en est assez pour le faire vivre jusqu'au départ du vaisseau pour la mer Bleue et pour la montagne du Feu; nous en ferons un sacrifice agréable à notre divinité »
La sultane Scheherazade ne passa pas plus outre pour cette nuit, à cause du jour qui paroissoît. Elle poursuivit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXXXie NUIT.
Sire, dès que le vieillard eut donné l'ordre cruel par où j'achevai hier de parler, Gazban se saisit d' Assad en le maltraitant, le fit descendre sous la
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salle, et, après Tavoir fait passer par plusieurs portes jusque dans un cachot où Ton descendoit par vingt marches, il l'attacha par les pieds à une chaîne des plus grosses et des plus pesantes. Aussitôt qu'il eut achevé, il alla, avertir les filles du vieillard; mais le vieillard leur parloit déjà luimême. « Mes filles, leur dit-il, descendez là-bas, et donnez la bastonnade de la manière que vous savez au musulman dont je viens de faire capture, et ne l'épargnez pas : vous ne pouvez mieux marquer que vous êtes de bonnes adoratrices du feu. »
Bostane et Cavame, nourries dans la haine contre tous les musulmans, reçurent cet ordre avec joie. Elles descendirent au cachot dès le même moment, dépouillèrent Assad, et le bétonnèrent impitoyablement jusqu'au sang et jusqu'à lui faire perdre connoissance. Après cette exécution si barbare, elles mirent un pain et un pot d'eau près de lui, et se retirèrent.
Assad ne revint à lui que longtemps après, et ce ne fut que pour verser des larmes par ruisseaux en déplorant sa misère, avec la consolation néanmoins que ce malheur n'étoit pas arrivé à son frère Amgiad.
Le prince Amgiad attendit son frère Assad jusqu'au soir, au pied de la montagne, avec grande impatience. Quand il vit qu^il étoit deux, trois
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et quatre heures de nuit et qu'il n'étoit pas revenu, il pensa se désespérer. Il passa la nuit dans cette inquiétude désolante, et, dès que le jour parut, il s'achemina vers la ville. Il fut d'abord très étonné de ne voir que très peu de musulmans. Il arrêta le premier qu'il rencontra, et le pria de lui dire comment elle s'appeloit. Il apprit que c'étoit la ville des Mages, ainsi nommée à cause que les mages, adorateurs du feu, y étoient en plus grand nombre, et qu'il n'y avoit que très peu de musul-* mans II demanda aussi combien on comptoit de là à l'île d'Ébène, et la réponse qu'on lui fit fut que par mer il y avoit quatre mois de navigation, et une année de voyage par terre. Celui à qui il s'étoit adressé le quitta brusquement après qu'il l'eut satisfait sur ces deux demandes, et continua son chemin parce qu'il étoit pressé.
Amgiad, qui n'avoit mis qu'environ six semaines à venir de l'île d'Ébène avec son frère Assad, ne pouvoit comprendre comment ils avoient fait tant de chemin en si peu de temps, à moins que ce ne fût par enchantement, ou que le chemin de la montagne par où ils étoient venus ne fût un chemin plus court qui n'étoit point pratiqué à cause de sa difficulté. En marchant par la ville, il s'arrêta à la boutique d'un tailleur qu'il reconnut pour musulman à son habillement, comme il avoit déjà reconnu celui à qui il avoit parlé. Il s'assit près de
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lui, après qu'il l'eut salué, et lui raconta le sujet de la peine où il étoit.
Quand le prince Amgiad eut achevé : «c Si votre frère, reprit le tailleur, est tombé entre les mains de quelque mage, vous pouvez faire état de ne le revoir jamais. Il est perdu sans ressource, et je vous conseille de vous en consoler et de songer à vous préserver vous-même d'une semblable disgrâce. Pour cela, si vous voulez me croire, vous demeurerez avec moi, et je vous instruirai de toutes les ruses de ces mages, afin que vous vous gardiez d'eux quand vous sortirez. » Amgiad, bien affligé d'avoir perdu son frère Assad, accepta l'offre, et remercia le tailleur mille fois de la bonté qu'il avoit pour lui.
Le prince Amgiad ne sortit pour aller par la ville, pendant un mois entier, qu'en la compagnie du tailleur; il se hasarda enfin d'aller seul au bain. Au retour, comme il passoit par une rue où il n'y avoit personne, il rencontra une dame qui venoit à lui.
La dame, qui vit un jeune homme très bien fait et tout frais sorti du bain, leva son voile et lui demanda où il alloit, d'un air riant et en lui faisant les yeux doux. Amgiad ne put résister aux charmes qu'elle lui fit paroître. « Madame, répondit-il, je vais chez moi ou chez vous, cela est à votre choix.
— Seigneur, répondit la dame avec un sourire
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agréable, les dames de ma sorte ne mènent pas des hommes chez elles, elles vont chez eux. 7> ' Amgîad l'ut dans un grand embarras de cette réponse, à laquelle il ne s'attendoit pas. Il n'osoit prendre la hardiesse de la mener chez son hôte, qui s'en seroit scandalisé, et il auroit couru risque de perdre la protection dont il avoit besoin dans une ville où il avoit tant de précautions à prendre. Le peu d'habitude qu'il y avoit faisoit aussi qu'il ne savoit aucun endroit où la conduire, et il ne pouvoit se résoudre de laisser échapper une si belle fortune. Dans cette incertitude, il résolut de s'abandonner au hasard; et, sans répondre à la dame, il marcha devant, et la dame le suivit.
Le prince Amgiad.la mena longtemps de rue en rue, de carrefour en carrefour, de place en place, et ils étoient fatigués de marcher l'un et l'autre, lorsqu'il enfila une rue qui se trouva terminée par une grande porte fermée d'une maison d'assez belle apparence, avec deux bancs, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Amgiad s'assit sur l'un comme pour reprendre haleine ; et la dame, plus fatiguée que lui, s'assit sur l'autre.
Quand la dame fut assise : « C'est donc ici votre maison? dit-elle au prince Amgiad. — Vous le voyez. Madame, reprit le prince. — Pourquoi donc, n'ouvrez-vous pas .^ repartit-elle; qu'atten-
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dez-vous? — Ma belle, répliqua Amgiad, c'est que je n'ai pas la clef; je l'ai laissée à moa esclave que j'ai chargé d'une commission d'où il ne peut pas être encore revenu. £t, comme je lui ai commandé, après qu'il auroit fait cette commission, de m'acheter de quoi faire un bon dîner, je crains que nous ne l'attendions encore longtemps. »
La difficulté que le prince trouvoit à satisfaire sa passion, dont il commençoit à se repentir, lui avoit fait imaginer cette défaite, dans l'espérance que la dame donneroit dedans, et que le dépit Tobligeroit de le laisser là et d'aller chercher fortune ailleurs; mais il se trompa.
« Voilà un impertinent esclave de se faire ainsi attendre, reprit la dame; je le châtierai moi-même comme il le mérite, si vous ne le châtiez bien quand il sera de retour. Il n'est pas bienséant cependant que je demeure seule à une porte avec un homme. » En disant cela elle se leva, et ramassa une pierre pour rompre la serrure qui n'étoit que de bois et fort foible, à la mode du pays.
Amgiad, au désespoir de ce dessein, voulut s'y opposer. « Madame, dit-il, que prétendez-vous faire? De grâce, donnez -vous quelques momens de patience. — Qu'avez-vous à craindre? repritelle; la maison n'est-elle pas à vous? Ce n'est pas une grande affaire qu'une serrure de bois rompue: il est aisé d'en remettre une autre. » Elle rompit
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la serrure ; et, dès que la porte fut ouverte, elle entra et marcha devant.
Amgiad se tint pour perdu quand il vit la porte de la maison forcée. Il hésita s'il devoit entrer ou s'évader pour se délivrer du danger qu'il croyoit indubitable, et il alloit prendre ce parti, lorsque la dame se retourna et vit qu'il n'entroit pas. « Qu'avez-vous, que vous n'entrez pas chez vous? lui dit-elle. — C'est, Madame, répondit-il, que je regardois si mon esclave ne revenoit pas, et que je crains qu'il n'y ait rien de prêt. — Venez, venez, reprit-elle , nous attendrons mieux ici que dehors, en attendant qu'il arrive. »
Le prince Amgiad entra bien malgré lui dans une cour spacieuse et proprement pavée. De la cour, il monta par quelques degrés à un grand vestibule où ils aperçurent, lui et la dame, une grande salle ouverte, très bien meublée, et, dans la salle, une table de mets exquis, avec une autre chargée de plusieurs sortes de beaux fruits, et un buffet garni de bouteilles de vin.
Quand Amgiad vit ces apprêts, il ne douta plus de sa perte. « C'est fait de toi, pauvre Amgiad, dit-il en lui-même, tu ne survivras pas longtemps à ton cher frère Assad. » La dame, au contraire, ravie de ce spectacle agréable : « £h quoi ! Seigneur, s'iécria*-t-elle, vous craigniez qu'il n'y eût rien de prêt ? Vous voyez cependant que votre esclave a
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fait plus que vous ne croyiez. Mais, si je ne me trompe , ces préparatifs sont pour une autre dame que moi# Cela n'importe : qu'elle vienne, cette dame, je vous promets de n'en être pas jalouse. La grâce que je vous demande, c'est de vouloir bien souffrir que je la serve et vous aussi. »
Amgiad ne put s'empêcher de rire de la plaisanterie de la dame, tout afRigé qu'il étoit. « Madame, reprit-il en pensant tout autre chose qui le désoloit dans Pâme, je vous assure qu'il n'est rien moins que ce que vous vous imaginez : ce n'est là que mon ordinaire bien simplement. » Comme il ne pouvoit se résoudre de se mettre à une table qui n'avoit pas été préparée pour lui, il voulut s'asseoir sur le sofa ; mais la dame l'en empêcha. « Que faites -vous? lui dit-elle. Vous devez avoir faim après le bain : mettons-nous à table, mangeons et réjouissons-nous. »
Amgiad fut contraint de faire ce que la dame voulut : ils se mirent à table et ils mangèrent. Après les premiers morceaux, la dame prit un verre et une bouteille, se versa à boire et but la première à la santé d' Amgiad. Quand elle eut bu, elle remplit le même verre et le présenta à Amgiad qui lui fit raison.
Plus Amgiad faisoit réflexion sur son aventure, plus il étoit dans l'étonnement de voir que le maître de la maison ne paroissoit pas, et même
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qu'une maison où tout étoit si propre et si riche étoit sans un seul domestique. « Mon bonheur seroit bien extraordinaire, se disoit>il à lui-même, si le maître pouvoit ne pas venir que je ne fusse sorti de cette intrigue ! » Pendant qu'il sVntretènoit de ces pensées, et d'autres plus fâcheuses, la dame continuoit de manger , buvoit de temps en temps, et Tobligeoit de faire de même. Ils en étoient bientôt au fruit, lorsque le maître de la maison arriva.
C*ëtoit le grand écuyer du roi des mages, et son nom étoit Bahader. La maison lui appartenoit ; mais il en avoit une autre où il faisoit sa demeure ordinaire. Celle-ci ne lui servoit qu'à se régaler en particulier avec trois ou quatre amis choisis ; il y faisoit tout apporter de chez lui, et c'est ce qu'il avoit fait faire ce jour-là par quelques-uns de ses gens, qui ne faisoient que de sortir peu de temps avant qu'Âmgiad et la dame arrivassent.
Bahader arriva sans suite et déguisé , comme il le faisoit presque ordinairement, et il venoit un peu avant l'heure qu'il avoit donnée à ses amis. Il ne fut pas peu surpris de voir la porte de sa maison forcée. Il entra sans faire de bruit ; et, comme il eut entendu que Ton parloit et que l'on se réjouissoit dans la salle, il se coula le long du mur, et avança la tête à demi à la porte pour voir quelles gens c'étoient. Comme il eut vu que c'étoient un
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)enne homme et une jeune dame qui mangeoient à la table qui n'avoit été préparée que pour ses amis et pour lui, et que le mal n'étoit pas si grand qu'il se Tétoit imaginé d'abord, il résolut de s'en divertir.
La dame, qui avoit le dos un peu tourné, ne pouvoit pas voir le grand écuyer ; mais Âmgiad l'aperçut d'abord, et alors il avoit le verre à la main. Il changea de couleur à cette vue, les yeux attachés sur Bahader, qui lui fît signe de ne dire mot et de venir lui parler.
Amgiad but et se leva. « Où allez-vous ? lui demanda la dame. — Madame, lui dit-il, demeurez, je vous prie, je suis à vous dans un moment ; une petite nécessité m'oblige de sortir. » Il trouva Bahader qui l'attendoit sous le vestibule, et qui le mena dans la cour pour lui parler sans être entendu de la dame
Scheherazade s'aperçut à ces derniers mots qu'il étoit temps que le sultan des Indes se levât : elle se tut, et elle eut le temps de poursuivre la nuit suivante, et de lui parler en ces termes :
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