LES PATRIOTES
Drame en cinq actes précédé d’un prologue, par M. Léon Cousin.
Les Patriotes de M. Léon Cousin (MM. Léon Grémieux et Victor Cousin) ont eu le don d’égayer le public de la première représentation ; ils endormiront tout bonnement celui des représentations suivantes.
Je n’adresse aucun reproche aux auteurs ; puisqu’ils ont écrit cette chose-là, c’est qu’ils ne savent pas mieux faire; ne sachant pas mieux faire, ils doivent trouver cela très beau. L’un d’eux, fort de sa conscience, a personnellement pris à partie deux spectateurs qui riaient à gorge déployée. Je respecte toutes les convictions, mais je ne comprends pas que M. Ballande, qui a du zèle, de l’ambition, et qui a rendu de vrais services à la littérature dramatique, gaspille son temps et son argent à représenter un ouvrage auprès duquel la Pupille , F Hôte, le Tremblement de terre de Mendoce et le Borgne passeraient aisément pour des merveilles de l’esprit humain.
Les auteurs ont voulu dépeindre le mouvement patriotique qui animait les populations rurales en 1429, à l’apparition de Jeanne d’Arc. L’intention était bonne; mais elle ne les a pas haussés jusqu’à l’invention ou la découverte d’une idée personnelle. Leur lord Latimer, qui enlève les filles de la campagne et qui est ensuite assiégé dans son château par les vilains révoltés, nous l’avons vu l’année dernière au théâtre Beaumarchais, dans un drame de Mme Figuier, qui
elle-même s’était rencontrée avec la Jacquerie d’Alboize et Ferdinand Langlé.
Deux personnages, celui du moine et celui du médecin, qui se font les serviteurs de l’Anglais pour mieux le perdre, sont empruntés à V Espion du Roi; la mère qui refuse de reconnaître son fils qu’un mot d’elle pourrait perdre, c’est Fidès du Prophète ; enfin, la scène de la cloche qui sonne le signal de la révolte, elle vient en droite ligne de Patrie! Bref, les Patriotes ns sont autrechose qu’une ollapodrida , assez mal accommodée d’ailleurs, dans laquelle on retrouve, à l’état de tendons, de pilons et de carcasses, les situations principales de nos drames les plus connus.
Les acteurs du Troisième Théâtre-Français, très convenables lorsque la pièce les porte, n’ont pu sauver les Patriotes d’une lin peu glorieuse, la mort par le rire.
Si dénué d’art et de bon sens qu’il se soit montré à nous, ce pauvre drame m’amène cependant à dire mon mot dans une question soulevée préventivement dans le Figaro même. Plusieurs de mes confrères, appartenant à différents journaux, se sont accordés à considérer le titre des Patriotes comme un anachronisme; mon excellent collaborateur et ami M. Hippolyte Hostein est allé plus loin : il n’admettra jamais, dit-il, que les soudards et les paysans qui tenaient pour Charles YI1 contre les Anglais fussent des patriotes. « Jamais » me paraît grave. Eh bien, voici ce que je propose à M. Hostein : Nous nous rendrons, lui et moi, à Orléans le 8 mai prochain, jour anniversaire de l’entrée triomphale de la Pucelle dans la ville délivrée. Je connais la bonne foi du spirituel causeur, et je lui garantis que lorsqu’il aura vu défiler la cavalcade dans laquelle les descendants des vaillantes familles de l’Orléanais, nobles ou bourgeoises, tiennent la place de leurs ancêtres qui, après avoir dé-
fenclu la ville, firent cortège à la sainte libératrice, il aura changé d’avis.
Non, ce ne furent pas seulement des soudards et des paysans qui se battirent pour Charles Vil : ce furent de vrais Français, de bons et loyaux Français, ayant conscience de ce titre et de la pérennité de la patrie. Depuis le temps de César, où l’on voit Vercingétorix livrer sa dernière bataille pour la patrie gauloise, qui comprenait toutes les terres comprises entre l’Océan, le Rhin, les Alpes, la Méditerranée et les Pyrénées, la notion de la patrie, intégrale et indéfectible,se retrouve à tous les moments de notre histoire.
En 1124, les Allemands, conduits par l’empereur Henry V, essayèrent de ramener la France au vasselage que les pairs d’Hugues Capet avaient brisé avec la couronne des Carlovingiens. Le roi Louis le Gros lit appel à toutes les communes de France jusqu’à la Loire ; à la vue de ces masses innombrables, l’empereur Henry V, épouvanté, se mit en retraite sans combattre, abandonnant son allié le roi d’Angleterre. Savez-vous comment les historiens du temps jugèrent cet événement extraordinaire? Sans doute, ils vantèrent le dévouement des vassaux à leur seigneur, des sujets à leur roi? Eh bien, non, mon cher collaborateur. Voici comment s’exprime Suger, l’illustre abbé Suger, dont je cite les paroles empruntées à la traduction plus fidèle qu’élégante de M. Guizot.
« Ni dans nos temps modernes, ni même à beau- « coup des époques de nos temps anciens, la France « n’a rien fait de plus brillant et n’a jamais montré « plus glorieusement jusqu’où va l'éclat de sa puis- « sance, lorsque les forces de tous ses membres sont réunies , « que quand, dans le même moment, son roi a ainsi «triomphé, présent, de l’empereur d’Allemagne, « absent, du monarque d’Angleterre. Ainsi la terre se tut « devant la France , l'orgueil de ses ennemis fut étouffé. »
Ainsi s’épanchait la joie patriotique et toute française du ministre de Louis le Gros, en 1124, il y a sept cent cinquante-trois ans, et l’on voudrait que le patriotisme et l’idée française eussent disparu sous Charles VII, c’est-à-dire juste au moment où la nationalité opprimée s’incarnait dans une simple fille du peuple, suscitée contre les Anglais!
En redescendant de l’idée aux mots, nous ne serons pas plus embarrassés pour dissiper l’erreur. Je sais que quelques érudits, tels que Ménage au xvne siècle et, de nos jours, M. A. de Saint-Priest, dans un travail publié à la Revue des Deux Mondes , se sont avancés jusqu’à affirmer que les mots 'patrie et patriote n’avaient apparu en français que très avant dans le xvie siècle.
Il suffit cependant de connaître quelque peu ses classiques du moyen âge pour restituer à l’imagination de Ménage et de M. de Saint-Priest ce qu’on portait trop légèrement au compte de leur érudition.
Je me bornerai à une seule citation :
« Suivant le proverbe qui porte qu’il est licite à un chacun et louable de combattre pour sa patrie ... »
Qui dit cela? qui rapporte ce proverbe, c’est-à-dire cette sentence ancienne et séculaire? C’est Jean Chartier, historien, historiographe et pensionnaire du roi Charles VII.
Le mot patriote se rencontre également dans le récit de Jean Chartier, comme aussi dans les Mémoires de Commines. Il y est employé dans le sens propre d’habitants originaires et légitimes d’un pays ou d’une cité; ce que nos modernes nomment pédantesquement des aborigènes ou des autochtones, par opposition aux étrangers envahisseurs.
Ainsi, les héros de MM. Léon Crémieux et Victor Cousin, se soulevant contre l’Anglais et l’expulsant de leurs foyers, sont de vrais patriotes dans l’acception la
plus sincère et la plus ancienne de ce mot. Je regrette de n'avoir à défendre de leur drame que le titre.
CGGCXXXIII
Odéon (Second Théatre-Français). 25 février 1877.
Reprise del’ABBÉ DE L’ÉPÉE Drame en cinq actes, en prose, par Bouilly.
L’Odéon vient d’incorporer à son répertoire une pièce qui fut l’un des plus grands succès de la Comédie-Française à la fin du xvme siècle. L'Abbé de l'Épée parut pour la première fois devant le public le 23 frimaire an VIII, c’est-à-dire le 14 décembre 1799, et non pas en 1800 comme le dit le Dictionnaire de la Conversation, ni en 1795, comme le dit la Biographie Michaud.
Les nombreux ouvrages du vertueux et sensible Bouilly sont bien négligés de nos jours. Cet excellent homme s’était voué à un genre particulier, celui de la biographie dramatique : il lui fallait de toute nécessité quelque personnage célèbre à mettre en scène : Mme de Sévigné, Turenne, Jean-Jacques Rousseau et cent autres lui passèrent successivement par les mains. Ges mains ne furent complètement heureuses qu’en deux sujets romanesques fournis par la réalité : les aventures de Fanchon la Vielleuse , et celles du comte Joseph de Solar.
On sait que l’abbé de l’Épée, rejeté deux fois des rangs du clergé par suite de son invincible attachement aux doctrines jansénistes, se voua à l’éducation des sourds-muets, pour laquelle il inventa une mé-
thode toute différente de celles qui avaient illustré ses prédécesseurs, l’Espagnol Ponce de Léon et le Portugais Pereira. Un jour, on amena à l’abbé de l’Épée un jeune sourd-muet égaré dans les rues de Paris. L’abbé ne tarda pas à s’assurer que l’enfant avait été volontairement perdu dans quelque dessein criminel. D’induction en induction et d’indice en indice, il acquit la certitude que le jeune sourd-muet n’était autre que le jeune comte Joseph de Solar, héritier d’une noble et opulente famille de Toulouse. Des collatéraux s’étaient débarrassés de lui pour s’emparer de son héritage. Une sentence du Châtelet de Paris, rendue vers 1 784, reconnut l’identité du sourd-muet Joseph et du comte de Solar.
Mais les collatéraux en appelèrent au Parlement et eurent le crédit de suspendre l’arrêt définitif pendant de longues années. L’abbé de l’Épée mourut en 1786, le Parlement disparut dans l’écroulement général, et Joseph, le sourd-muet, n’ayant plus de ressources ni de protections, vit sa revendication repoussée en 1792, par les nouveaux tribunaux institués dans le département de la Seine. Le pauvre jeune homme, malgré son infirmité, prit son parti en brave : il s’engagea dans les dragons et périt, au bout de trois mois de service, dans un engagement contre les Autrichiens.
Cette histoire émouvante était toute récente encore lorsque Bouilly la choisit pour sujet d’un drame, le meilleur qu’il ait composé. 11 nous faut assister à la lutte de l’abbé de l’Épée contre la famille d’Arlemont, héritière des biens des Solar; il a su la rendre pathétique, en mettant aux prises d’Arlemont le père, qui s’obstine à renier le sourd-muet, avec d’Arlemont le fils, qui supplie son père de restituer les biens acquis par un crime. Enfin le spoliateur cède à l’évidence et aux remords; le bon droit triomphe, car Bouilly avait
le cœur trop sensible pour affliger les spectateurs et pour se contrister lui-même par un dénouement qui aurait consacré la victoire de l’injustice.
Heureuse puissance des sentiments simples et vrais! Le vieux drame de Bouilly, annoncé dans une matinée du dimanche, avait attiré une foule immense qui n’a cessé de s’intéresser, de pleurer et d’applaudir. Il n’y a pas à résister à ces émotions presque naïves : le pick-pocket le plus délié n’aurait pu trouver un mouchoir dans la poche des deux mille spectateurs de l’Odéon.
Mme Hélène Petit, à qui était échu le rôle du sourdmuet Théodore, dans lequel Julie Vanhove (Mrae Talma) se fit une réputation qui dure encore, peut s’attribuer une bonne part dans l incroyable effet produit par la reprise de V Abbé de l'Épée. Le charme, la grâce, la sensibilité, animent ses moindres gestes, qu’un célèbre professeur de sourds-muets, M. Berthier, s’était plu à régler lui-même d’après la méthode de son illustre maître.
Les autres rôles sont fort bien tenus par MM. Grandier, Monval, Sicard, Mmcs Crosnier et Masson. M. Tousez, dans le rôle du vieux domestique Dominique, a été mieux que bien; on n’a pas plus de finesse comique, ni de bonhomie attendrie. M. Talien, qui n’aurait qu’à triompher plus complètement d’un accent qu’on dirait étranger, pour se faire apprécier comme un comédien de sérieuse valeur, a très largement dit le grand récit dans lequel l’abbé de l’Épée déroule, avec une lucidité et une précision merveilleuses, la chaîne des déductions qui l’ont conduit, d’étape en étape, depuis le carrefour de Paris où fut recueilli Théodore, jusqu’aux portes de la ville de Toulouse et de l’hôtel d’Arlemont.
Porte-Saint-Martin. Même jour.