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LE PÈRE

Pièce en quatre actes, par MM. Adrien Decourcelle et Jules Claretie.

La pièce ou, pour parler exactement, le drame de MM. Adrien Decourcelle et Jules Claretie, repose sur une donnée étrange et même bizarre, qui, exposée dès le premier acte avec une entière franchise, a saisi vivement l’attention des spectateurs.

Georges Darcey est le fils d’un riche armateur, ancien officier de la marine militaire. Son père est allé faire un voyage d’affaires aux États-Unis et on attend

d’une minute à l’autre l’arrivée du Saint-Laurent qui le ramène de New-York au Havre. Dès queM. Darcey sera de retour à Paris, on célébrera le mariage de Georges avec Mlle Alice Herbelin qu’il aime et dont il est aimé. Une atmosphère de bonheur environne donc Georges Darcey; riche, amoureux, prêt à épouser la femme de son choix, il ne lui manque que la présence de son père. Tout ce que la tendresse filiale la plus passionnée peut inspirer de dévouement et d’affection, Georges l’éprouve pour ce père qui seul l’a élevé, car Mme Darcey mourut en donnant le jour à son fils. Georges n’a pas connu sa mère.

Au milieu de ces félicités qui paraissaient inaltérables, le malheur apparaît sous la forme d’une dépêche télégraphique. Le Saint-Laurent a fait naufrage dans une effroyable tempête et a péri corps et biens. La fureur de la mer n’a épargné que deux hommes : le capitaine et un matelot.

En apprenant cette terrible nouvelle, Georges ressent un désespoir sans bornes. Il se voit seul dans la vie; qu’est-ce pour lui que l’amour naïf d’Alice Herbelin en comparaison du sentiment profond qui l’attachait à son père? Dans le premier paroxysme de la douleur, il saisit ses pistolets et veut se tuer pour ne pas survivre à l’homme de bien dont il avait fait son idole.

Un fidèle serviteur, Pierre Borel, arrête le bras de Georges. — « Vous voulez mourir, dit-il, parce que vous ne reverrez plus M. Darcey; eh bien! apprenez un triste secret. M. Darcey n’était pas votre père. »

Georges, au comble de la surprise, arrache à Pierre Borel la vérité tout entière. Mmo Darcey, seule dans une auberge des Pyrénées, a été la victime d’un lâche attentat. La naissance de Georges est le résultat d’un crime.

Pierre Borel achève à peine sa révélation fou-

droyante lorsque M. Darcey reparaît sain et sauf. La dépêche ne mentait pas; mais ce qu’elle ignorait, c’est qu’à défaut du capitaine, enlevé par un coup de mer, M. Darcey avait pris le commandement du Saint- Laurent. Le capitaine revenu sain et sauf avec un seul matelot, c’est lui.

Les premières explications échangées, M. Darcey ne peut s’empêcher de remarquer la tristesse de Georges et le changement qui s’est opéré dans sa physionomie. Pierre Borel avoue qu’il a tout révélé. M. Darcey n’hésite plus alors à compléter les confidences de ce vieil ami dévoué. Après sept ans de recherches inutiles, M. Darcey a dù renoncer à découvrir le . misérable dont l’action infâme a conduit Mme Darcey au tombeau.

« — Tu vois que tu es mon fils! dit-il à Georges en le pressant tendrement dans ses bras. — Oui, mon père! répond Georges. Mais ce que tu n’as pas trouvé, je le trouverai, moi. »

Après ce premier acte très rapide, très plein, très saisissant, la pièce pourrait être finie si Georges ne s’était donné la tâche bien dangereuse et, en tout cas, bien stérile, de découvrir l’auteur ignoré du crime dont sa mère fut l’innocente victime. Mais, d’après la volonté des auteurs, le drame reprend sa course vers les Pyrénées, où Georges va faire une enquête décisive.

Les trois derniers actes se passent, en effet, aux environs de Luchon, soit dans l’auberge qui fut le théâtre du crime, soit chez une demoiselle appelée Angèle Garnier, qui donne dans sa villa des fêtes vénitienne au demi-monde des eaux thermales.

Les difficultés du problème sont énormes. En vingt ans, la population des environs s’est presque renouvelée. Des paysans qui auraient pu fournir quelque indice, les uns ont émigré, les autres sont morts.

Cependant, un vieux soldat, nommé Lazare, à peu près en enfance, finit par se souvenir d’avoir rencontré dans la soirée fatale un inconnu qui lui a demandé son chemin. Chose curieuse : cet inconnu ressemblait à Georges. Ressemblance affreuse et qui brise le cœur du pauvre jeune homme.

C’est cependant avec cette faible indication que Georges saisit inopinément la personnalité du violateur et du meurtrier de sa mère. Parmi les femmes qui ornent de leur présence la fête d’Angèle Garnier, il s’en trouve une appelée Blanche Vernon, beauté sur le retour, flétrie par les regrets plus que par les années. En apercevant Georges Darcey, elle est à son tour frappée par une ressemblance. Les traits de Georges rappellent ceux d’un portrait d’homme enchâssé dans un bracelet qu’elle porte à son bras. Cet homme, c’est M. de Saint-André qu’elle a follement aimé et qui l’a trahie.

Ce Saint-André, chevalier d’industrie, sans foi ni loi, il est là, parmi les invités d’Angèle Garnier.

Georges, surmontant les déchirements de son âme, se fait présenter à M. de Saint-André. La connaissance est bientôt faite. Saint-André ne demande pas mieux que d’affirmer sa supériorité d’homme sans scrupules en se faisant l’initiateur d’un jeune Parisien sans expérience.

C’est un ravissement pour cette espèce de reître en cravate blanche, que d’exposer à Georges ses théories sur l’amour. L’amour est, à ses yeux, un caprice qu’il faut satisfaire à tout prix, même par la ruse, même par la violence. Georges le pousse sur ce terrain, l’excite, le défie par une incrédulité feinte, et Saint- André, dans l’exaltation de son amour-propre mis en jeu, finit par déclarer, avec la dernière précision, qu’il a pratiqué une fois ses abominables préceptes, pour se venger d’une jeune femme qui repoussait ses cyni-

ques hommages avec trop de hauteur. Georges surmonte son horreur et éclate en rires déchirants. Scène cruelle mais d’un grand effet, et qui nous rapproche d’un dénouement lugubre.

Sous le prétexte d’une chasse dans la montagne, Georges assigne un rendez-vous dans l’auberge fatale à quelques baigneurs de Luchon, et particulièrement à Saint-André.

Alors, lorsqu’il tient le coupable à deux pas de la chambre qui vit le martyre de Mme Grancey, Georges fait tout comprendre à Saint-André et lui dit que l’heure de l’expiation est venue. « La voix du sang n’est rien», dit-il, «dans cette affaire; ou plutôt le seul sang qui coule dans mes veines, c’est celui de la victime et non celui du bourreau. » A ce moment survient M. Darcey, qui fait comprendre à Georges qu’au mari outragé appartient seul le droit de la vengeance.

Darcey et Saint-André sortent. Saint-André est tué.

Le père et le fils se jettent dans les bras l’un de l’autre. Ils sont libres de s’aimer sans remords et sans trouble.

On comprend qu’une suite de situations aussi tendues agissent violemment sur les nerfs du public. Le mérite de MM. Adrien Decoureelle et Jules Claretie c’est d’avoir évité l’emphase et la déclamation et d’avoir tempéré par la sobriété de la forme les aspérités du fond atrocement sombre sur lequel ils s'étaient imposé la tâche de travailler.

Le succès qui a couronné leur tentative est assez complet pour que je ne leur dissimule pas les objections qui se posent d’elles-mêmes à l’audition de leur ouvrage.

La première, je l’ai indiquée déjà. C’est que M. Darcey et Georges forment une entreprise insensée en se mettant, après vingt-cinq ans, à la recherche d’un

crime enseveli dans l’oubli et dont la réparation hypothétique n’est pas nécessaire à leur affection réciproque.

Ensuite ils auraient pu se dire que leur dénouement ne prouve rien; l’infâme Saint-André est puni, j'en suis fort aise. Mais c’est un accident. Si, par hasard, Saint-André avait tué M. Darcey, Georges aurait donc perdu son vrai père devant la loi, son vrai père par l’affection, par le dévouement, par tous les liens de l’âme, et se verrait ensuite réduit à tuer son père de chair et de sang pour venger l’autre. Et si Saint- André tuait Georges comme il aurait tué Darcey? Cette série d’hypothèses qui s’engendrent l’une l’autre, sans aboutir aune solution décisive, prouve que nous touchons ici à quelque chose qui ressemble à ce qu’on appelle en mathématiques le cas irréductible. On n’en voit pas la fin.

Il a fallu, d’ailleurs, toute la souplesse de talent et les ressources vraiment remarquables de deux écrivains distingués pour dissimuler les côtés pénibles de leur thèse. Car, enfin, où commence, où finit la paternité? Où commence, où finit le devoir filial? Je sais qu’ils ont réduit au minimum la qualité sacrée du père chez un sacripant tel que Saint-André.

Toutefois, ils auraient pu la réduire encore. Supposons, ce qui pourrait arriver dans la réalité de la vie, que Mme Darcey eût été violée par un brigand de profession, et que les investigations de Georges l’eussent amené à reconnaître qu’il était le fils de quelque forçat couvert de crimes et d’ignominies. Évidemment, il ne lui resterait plus qu’à se brûler la cervelle, et Mme Darcey ne serait pas vengée.

D’où je conclus que la donnée du Père est plus romanesque qu’observée et plus impossible que véritablement hardie.

Et cependant l’ensemble du drame attache profon-

dément et remue dans les fibres de celui qui l’écoute toutes sortes d’émotions mêlées d’anxiétés et de révoltes qu’il n’est pas donné à une œuvre vulgaire de faire ressentir.

Le drame repose presque entièrement sur le personnage de Georges Darcey. Le talent de M. Worms suffit à cette lourde tache. Quelle vivacité ! quel feu! quelle sensibilité profonde et quelle vérité ! Il n’y avait qu’une voix sur cette création admirable. M. Worms a été applaudi, rappelé, acclamé.

Les autres rôles sont bien tenus. Je trouve Mmc Fromentin fort remarquable dans le rôle épisodique de Blanche Vernon, la femme abandonnée et désabusée. Mlle Helmont a donné de l’accent au rôle effacé d’Angèle Garnier, dont elle fait un portrait pris sur nature. On ne voit qu’un instant Mlle Dinelli, qui joue Alice Herb'elin.

M. Landrol a de fort beaux moments sous les traits de M. Darcey, et M. Pujol a l’autorité et le sang-froid nécessaires au personnage odieux de Saint-André. Le paysan pyrénéen et le vieux soldat Lazare ont fourni à M. Martin et à M. Francès l’occasion de créer deux types très originaux.

Le Gymnase a monté le drame de MM. Decourcelle et Claretie avec soin, presque avec luxe. On aperçoit au troisième acte une vue des Pyrénées, éclairée par une nuit d’été. Il y a même une étoile au firmament. Une étoile, c’est peu, mais celle-là est fort jolie et brillera sans doute assez longtemps sur la scène du boulevard Bonne-Nouvelle.

CCCGXXXII

Troisième Théâtre-Français.

20 avril 1877.

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