‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 11 sur 70 · MATINÉES CARACTÉRISTIQUES · texte numérisé non relu

MATINÉES CARACTÉRISTIQUES

Le théâtre de la Porte-Saint-Martin s’est mis à la disposition de Mlle Marie Dumas pour un certain nombre de matinées, dites caractéristiques, dont chacune est consacrée à une littérature particulière. C’est ainsi que nous avons eu la matinée russe, caractérisée par le Don Juan de Pouschkine: la matinée anglaise, avec des fragments de Macbeth de Shakespeare et V École du scandale de Sheridan ; la matinée espagnole, avec une saynète de Lope de Vega et El si de las Ninas (le Oui des jeunes filles) traduit de Moratin par M. Jules Claretie.

Je regrette de n’avoir pu suivre complètement cette ingénieuse et utile conception ; je n’ai guère vu qu’une scène de Macbeth , dite en anglais par une jeune tragédienne, sinon de grand talent, du moins de grande espérance, miss Warp, et Y École du scandale , très habilement traduite et resserrée par un écrivain qui s’est fait le tort de garder l’anonyme. L’ouvrage de Sheridan, fort spirituel et fort bien conduit, mais dont l’envergure ne dépasse pas les régions de ce qu’on appelle chez nous le théâtre de second ordre, est fort bien joué par Mlle Marie Dumas elle-même , par Mmc Cuinet, excellente duègne de comédie, et par quelques jeunes gens, MM. Aubert, Barrai, Blanche, etc. que j’avais remarqués aux derniers concours du Conservatoire.

Les matinées caractéristiques agrandissent le domaine littéraire de ce divertissement dominical; et font pénétrer dans l’esprit du public des aperçus nouveaux. Elles ont réussi du premier coup et me paraissent destinées à un avenir durable.

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Chateau-d’Eau. 1er mars 1877.

Reprise des ORPHELINS DU PONT NOTRE-DAME

Drame en cinq actes et huit tableaux, par MM. Anicet Bourgeois et Michel Masson.

Les Orphelins clu Pont-Notre-Dame furent représentés pour la première fois, sur le théâtre de la Gaîté, au boulevard du Temple, le 20 janvier 1849. M. Deshayes l’ancien jouait l’abbé Vincent de Paule; M. Surville, le traître légendaire, exécutait consciencieusement les mille et une scélératesses du marquis de Varannes ; la sympathique Catherine, la femme du peuple, malheureuse et persécutée, c’était Mrac Abit, une célébrité du boulevard, que j’ai retrouvée l’année dernière au grand théâtre de Lyon sous les traits de la camerera mayor dans Ruy Blas. La pièce réussit autant qu’on pouvait réussir à une pareille date, c’est- à-dire à la veille de l’insurrection des mobiles, entre les journées de juin 1848 et celles de juin 4849.

Le théâtre du Château-d’Eau s’applaudira peut-être de s’être approprié cette longue machine, qui appartient au genre sentimental et vertueux, parfois aussi au genre niais. Il y a là dedans une duchesse de Montbazon à qui l’on fait jouer un rôle bien bizarre. Pour obéir aux ordres d’Armand de Varannes, son amant, elle verse à son amie Mme de Saint-Géran une potion somnifère qui permet à celle-ci d’accoucher sans douleur. Et quand Mme de Saint-Géran se réveille, on lui persuade qu’elle n’a pas d’enfant, si bien que Mme de Saint-Géran se promène pendant trois actes en demandant à tout le monde : « Est-il bien vrai que je

ne sois pas accouchée? » Les uns lui répondent que oui, les autres que non, d’autres encore qu’ils n’en savent rien.

Par un singulier hasard, la paysanne Catherine était devenue mère dans la même nuit que Mme de Saint- Géran ; les deux enfants, par des raisons diverses, sont exposés, en pleine neige, sur le pont Notre-Dame. C’est là que l’abbé Vincent de Paule, venant à passer, aperçoit les deux petites créatures et les emporte sous son manteau. Cette scène, qui reproduisait à la Gaîté une gravure populaire, ne reproduit rien du tout au Château-d’Eau, où l’on ne se met pas en frais de mise en scène.

Vous devinez bien que Mme de Saint-Géran et Catherine finissent par retrouver chacune leur enfant et qu’un châtiment exemplaire tombe sur l’affreux Saint- Géran entre minuit et une heure du matin.

Somme toute, cette succession d’événements aussi extraordinaires qu’invraisemblables ne laisse pas que d’intéresser. Le rôle du bon abbé Vincent de Paule, assez raisonnablement composé, soutient la pièce et l’empêche de verser dans les fondrières du ridicule, qu’elle côtoie tout du long.

On comprend bien qu’il ne faille demander à une composition de ce genre aucun respect pour les convenances historiques, aucun souci de la couleur locale. J’avoue, cependant, que je me suis senti violemment étonné d’un détail d’ailleurs sans importance. Le marquis de Varannes prie à dîner le chevalier de Courcelles, et le chevalier lui demande : « A quelle heure dînes-tu? — A six heures! » répond le marquis. Un dîner à six heures, sous Louis XIII, est un anachronisme aussi saugrenu que si des personnages de Dumas, de Barrière ou de Sardou s’invitaient à dîner au café Anglais pour deux heures. Curieux de citer textuellement ce morceau du dialogue, je consulte la

brochure. 0 surprise! le dîner à six heures n’y est pas. Il faut donc le mettre au compte des comédiens, qui, pensant combler une lacune, se seront payéàeux mêmes ce petit embellissement... pur Louis XIII.

L’interprétation n’est d’ailleurs pas mauvaise. M. Pougaud représente l’abbé Vincent de Paule avec convenance et simplicité. Mmc Lemierre possède la conviction nécessaire pour jouer les mères malheureuses; enfin les deux orphelins sont très agréablement et très sympathiquement représentés par Mmes Daudoird et Louise Magnier.

Seulement, s’il y avait peu de neige sur le pont Notre-Dame dans la nuit du 13 février 1622, en revanche il régnait ce soir un vent polaire dans la salle, et pendant les entr’actes on baissait le gaz au point qu’il devenait difficile de lire son journal. Ni fa ni lu , comme disent les Picards.

Ce sont là de funestes économies; on sait où elles conduisirent M. Billion. Si l’on prépare des engelures aux spectateurs, encore faudrait-il faire distribuer des mitaines par les employés du contrôle. Les mains glacées ne peuvent pas applaudir.

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Ambigu. 3 mars 1877.

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