‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 12 sur 70 · JUSTICE · texte numérisé non relu

JUSTICE

Drame en trois actes, par M. Catulle Mendès.

Reprise de l’INFORTUNÉE CAROLINE

Comédie en trois actes, par MM. Théodore Barrière et Lambert Thiboust.

On parlait d’avance du drame de M. Catulle Mendès comme d’une composition bizarre faite pour

transporter de joie l’école parnassienne et pour cares ser à rebrousse-poil le crâne hideux du bourgeois. Ces prédictions n’ont été qu’à demi justifiées par l’événement.

Les deux premières parties de l’ouvrage, considérées par les amis de l’auteur comme à peu près raisonnables, ont été jugées par le public ce qu’elles sont réellement : une enfilade de scènes tour à tour communes, révoltantes ou ridicules, et méritant quelquefois ces trois qualifications simultanées.

Au contraire, le troisième acte, dont on ne s'entretenait qu’avec des airs mystérieux et effrayés, a produit un très grand effet et a sauvé le drame de M. Catulle Mendès d’une chute inévitable.

Le rideau se lève sur un intérieur de province; nous sommes dans l’étude de maître Suchot, notaire. Son domestique Pigalou étudie le Code pénal afin d’apprendre à satisfaire, aux moindres risques possibles, son penchant inné pour le bien d’autrui. Ce Pigalou a jadis partagé avec un Bas-Normand nommé Luc le contenu d’un portefeuille volé. Or le partage n’a pas été égal ; Luc vient réclamer à Pigalou le solde du butin; c’est trois mille francs qu’il lui faut dans le délai d’une heure. Si Pigalou ne s’exécute pas, Luc le dénoncera.

Pigalou se trouve fort embarrassé ; il possède bien une double clef du coffre-fort de maître Suchot, il en sait le mot, il connaît le montant de la somme enfermée dans la caisse : sept mille francs. Mais Pigalou ne veut pas faire le coup lui-même, pour éviter la circonstance aggravante de vol par un serviteur à gages. Il lui faudrait un complice, où le prendre?

Maître Suchot a une fille; et cette fille, d’une santé délicate, est soignée parle docteur Valentin. Ce médecin de canton, dont la barbe grisonne quoiqu’il n’ait guère que trente ans, est plus qu’un médecin pour

Geneviève; c’est un initiateur, un père intellectuel; grâce à lui, Geneviève connaît la géographie, la physique amusante, la philosophie, l’astronomie, le spiritisme, et aussi l'hystérie. Depuis cinq ans que dure cette intimité, tout le monde, et particulièrement maître Suchot, se demande pourquoi le docteur Valentin, visiblement épris de Geneviève, ne s’est pas encore déclaré.

Justement Valentin sollicite un entretien particulier de Geneviève. Au moment où, seul avec elle, il va sans doute s’expliquer, une fenêtre s’ouvre, et donne passage à un jeune homme. Ce jeune homme, c’est Georges Suchot, le frère de Geneviève, qui revient de Paris, après avoir passé ses examens de droit. Il a trouvé plus court de rentrer ainsi dans la maison paternelle.

Georges veut savoir pourquoi sa sœur était en tête à tête avec un homme. Mis tout de suite au courant des choses, il dit au docteur : « Vous aimez ma sœur et vous voulez demander sa main à mon père. » — « Non, répond Valentin, lorsque Geneviève est rentrée dans sa chambre, je ne puis pas devenir votre beaufrère. »

Et ce singulier médecin, qui, depuis cinq ans ne s’était ouvert à personne, raconte de but en blanc son passé à un jeune homme qu’il voit pour la première fois. Ce passé est fort triste ; le docteur Valentin a été condamné à dix mois de prison pour avoir détourné trois mille francs appartenant à une maison de commerce dans laquelle il était employé avant d’avoir reconnu sa vocation pour la médecine. Ce vol, il l'a commis pour le bon motif. Mais ce bon motif est lui-même d’une espèce si particulière qu’il excite une involontaire répulsion. Valentin avait une sœur et cette sœur — comment dirai-je cela? — avait reçu d’une marchande à la toilette trois mille francs à valoir sur son déshonneur futur. C’est pour rembour-

ser rentremetteuse et sauver sa coquine de sœur que Yalentin s’est déshonoré lui-même. Pouah!

Le lecteur doit commencer à comprendre pourquoi M. Catulle Mendès a donné pour domestique au notaire Suchot un voleur de la pire espèce. Pigalou, ayant surpris le secret du docteur en lisant le récit de son procès dans la Gazette des Tribunaux, laissée ouverte sur une table à la suite de l’explication entre Yalentin et Georges Suchot; Pigalou, dis-je, s’imagine avoir trouvé dans le docteur le complice qu’il cherchait. Il traite Valentin de confrère à confrère. Il lui donne la clef du coffre-fort et lui dit : « Prends ce qu’il y a là-dedans, et nous partagerons; si tu refuses, je te dénonce à la demoiselle que tu prétends épouser. »

Yalentin, au lieu d’étrangler ce misérable ou d’appeler lifpolice et de prévenir le notaire du danger qui menace son argent, subit presque les volontés de Pigalou. On a vu le moment où l’amoureux de Geneviève allait commettre un second vol pour éviter les conséquences du premier. Ici les murmures du public ont témoigné d’une répugnance si vive qu’on a pu croire la pièce irrévocablement perdue.

Heureusement, elle se relève presque aussitôt. Pigalou, n’ayant pas obtenu ce qu'il voulait, dénonce Yalentin à Geneviève comme un repris de justice.

« Il y a quatre ans que je le savais! » répond simplement et noblement Geneviève; ((j’ai jugé le docteur Yalentin, et je me suis crue la femme désignée par la Providence pour achever la rédemption de cette âme et consoler ce repentir. » Georges Suchot partage le généreux entraînement de sa sœur.

Mais, comme on devait s’y attendre, maître Suchot, notaire, ne donne pas dans ces fantaisies romanesques et champêtres. Il a entendu chanter en 1848 :

Un jour viendra que l’bourgeois éclairé Donn’ra sa fille au forçat libéré.

Et cette poésie humanitaire ne l’a pas convaincu.

« Monsieur, » dit-il au docteur Valentin, « il y a quelques juges dans ma famille; il n’y a jamais eu de jugés. Topez là : ma fille n’est pas pour vous. »

C’est à peu près la seule parole de bon sens qu’on entende durant ces trois actes.

Valentin s’éloigne en disant adieu à Geneviève. — « Non, répond Geneviève, au revoir. »

Au troisième et dernier acte, Valentin est rentré chez lui, et il a allumé dans son cabinet un appareil à gaz qui, plus sûrement que le vulgaire réchaud des blanchisseuses, répand dans l’air des vapeurs irrespirables, et procure une asphyxie élégante.

La porte s’entr’ouvre et se referme avec précaution: c’est Geneviève. « Vous voyez, Monsieur, dit-elle, je viens mourir avec vous. » Valentin s’oppose d’abord à ce dévouement inutile, mais Geneviève déploie pour l’y résoudre une insistance si persuasive et si caressante, que Valentin accepte de mourir dans un duo d’amour. L’asphyxie ne tarde pas à produire ses effets; il semble aux deux amants qu’ils s’envolent vers les sphères éthérées, et ils retombent enlacés dans un sommeil éternel.

Ce dénoûment a produit une très vive impression sur le public, et je reconnais, avec plaisir, que la spontanéité des sentiments, l’exaltation naïve de la jeune fille innocente se communiquant à l’esprit positif et desséché du savant condamné par la loi sévère mais juste de la société offensée, élèvent le troisième acte de Justice bien au-dessus de ceux qui le précèdent.

Ai-je besoin de dire que le drame de M. Catulle Mendès est construit avec une maladresse qui touche à l’enfantillage? On a dû s’en apercevoir à la lecture de mon analyse. Le style, généralement correct, n’est pas celui qui convient au théâtre. Les idées les plus élémentaires, celles qui toucheraient le cœur pourvu

qu’elles fussent présentées naturellement, s’affublent de formules tranchantes et pédantesques. « Je suis venue à vous, » dit Geneviève, « parce que, sachant que vous en seriez très heureux, je serais très heureuse aussi. Du reste, j’ai fait cela très simplement. » Ailleurs, Valentin annonce qu’il va partir « ayant le désespoir pour bâton de voyage ». Alceste aurait beau jeu à déclarer que « ce n’est pas ainsi que parle la nature ».

Justice ne comporte que deux rôles développés : celui de Valentin et celui de Geneviève.

Valentin, "c’est M. Montlouis, qui a de l’intelligence, de l’ardeur et de l’autorité, mais qui bredouille, faute de se décider à prononcer largement les voyelles.

Le rôle de Geneviève était confié à une débutante, d’origine belge, à ce que je crois, Mlle Lina Munte. C’est une grande et longue personne, dont l’aspect chétif et mélancolique convient au personnage. Elle l’a rendu avec beaucoup de justesse, de simplicité et de conviction. C’est un début à remarquer.

Le drame de M. Catulle Mendès ne comporte que peu de mise en scène. On a remarqué cependant le cabinet du docteur, décoré d une manière artistique, et qui fait oublier les mesquineries traditionnelles de l’Ambigu.

Le spectacle commençait par la reprise de Vlnfor tunée Caroline, une des bonnes pièces qui soient nées de la collaboration de Théodore Barrière et de Lambert Thiboust. Que de gaîté! Que d’observation! Que d’esprit! Il fallait Alphonsine pour faire valoir des mots comme celui-ci lancé par l’infortunée Caroline à la face de son mari, M. Jubinet : « Rassurez- vous, Moncc sieur, je saurai respecter le nom ridicule que je porte! » Mme Dolly fait ce qu’elle peut et ce n’est pas toujours assez.

Gymnase.

CCCCXXX VI

10 mars 1877.

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