‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 13 sur 70 · BÉBÉ · texte numérisé non relu

BÉBÉ

Comédie en trois actes, par MM. Émile de Najac et Alfred Ilennequin.

La pièce qui vient d’être représentée ce soir au Gymnase avec un succès complet, a pour mérite principal d’être absolument gaie et amusante depuis le commencement jusqu’à la fin. Voilà précisément ce qui me gêne. Rien de difficile à raconter comme un éclat de rire. Bébée st unepièceàquiproquos, « bourrée de situations », comme on dit en argot de théâtre.

Le public, bien averti de ce qui va se passer, commence à rire avant que le personnage dont le ridicule est enjeu n’ait ouvert la bouche. Une famille rurale, placée à côté de moi, m’a empêché d’entendre un bon tiers du dialogue. Elle signalait chaque entrée et chaque sortie par des exclamations involontaires, suivies de remarques à haute voix, destinées à prouver au voisinage qu’elle comprenait tout. — « Ah! bien, « voilà la petite dame ; on va la prendre pour la femme « du monsieur rouge. — Tiens, c’est l’autre, mainte- « liant; ah! bien, il arrive trop tard... — Pas bête, la « petite femme de chambre. Comme elle lui a dit son « fait ! »

Et ainsi de suite pendant deux heures.

Heureusement, je le répète, Bébé est une pièce construite un peu à la manière des pantomimes. Scribe affirmait que c’étaient les meilleures. On les comprend sans même les entendre, et j’ajoute que ce qu’on entendait divertissait fort l’auditoire.

Le point de départ de cette heureuse pochade est une idée de comédie. Bébé, c’est le nom familier que M. et Mme d’Aigreville donnent toujours à leur fils Gaston, quoique cet intéressant moutard ait franchi depuis un an l’époque de sa majorité légale. Le baron d’Aigreville, une espèce d’idiot qui passe la moitié de savie à lire chez lui les journauxauxquels il estabonné, et l’autre moitié à lire au cercle les journaux auxquels il n’est pas abonné, ne s’est jamais occupé de l’éducation de son fils. J1 s’en est remis à la surveillance de la baronne, dont la tendresse a été si bien récompensée qu’à vingt-deux ans Gaston est un véritable cancre, incapable de passer un examen sérieux à l’École de droit, d’ailleurs coureur de filles, dépensier, un parfait vaurien, aussi peu sensible à l’amour de sa mère qu’à l’indifférence de son père.

Le curieux, c’est que Mme d’Aigreville voit en monsieur son fils le parangon de toutes les qualités et de toutes les vertus; elle croit meme à son innocence virginale. Pour elle, ce gros et solide garçon, à forts biceps et à moustaches noires, est toujours l’enfant chéri à qui maman recommande, lorsqu’il sort, de prendre garde aux voitures.

Le développement de cette situation a été cherché par MM. de Najac et Hennequin dans le domaine de la fantaisie pure. Un cousin breton, nommé M. de Kernanigous, ne veut pas consentir au mariage de sa pupille Mathilde, qu’on ne voit pas dans la pièce, avec Bébé, parce qu’il le trouve trop naïf. D’après ce féroce provincial, qui a fait ses farces autrefois et qui les continue pendant ses voyages trimestriels à Paris, un jeune homme ne saurait être un bon mari qu’à la condition d’avoir passé par différentes écoles, qui répondent à trois phases : les femmes de chambre, les cocottes, les femmes mariées.

Le rideau ne tombe définitivement que lorsque Gas-

ton Bébé a satisfait au programme de son grand cousin. Mais ce que celui-ci ne saura jamais, c’est que le numéro trois de la série était échu à Mme de Kernanigous elle-même.

Pour en arriver là, nous traversons nécessairement la fameuse scène des cabinets qui garnit le milieu de toutes les pièces de M. Hennequin : tous les personnages entrent et sortent tour à tour, se cachent, ressortent, ne se retrouvent plus à leur place ; Mlle Aurélie de Villecouteuse, passagèrement et simultanément adorée par Gaston et par son cousin l’agriculteur, est escamotée comme une muscade et se retrouve remplacée par Mmft de Kernanigous, qui est prise pour Aurélie par le vieux professeur Pétillon, sur qui je reviendrai tout à l’heure. Finalement, Pétillon retrouve son épouse légitime dans la personne d’Aurélie, et remarque avec allégresse que la découverte de cette aventure lui permet d’économiser les douze cents francs de pension qu’il servait à l’épouse volage et séparée.

Bébé épousera cette Mathilde qu’on a bien fait de ne pas nous montrer, car il aurait fallu la plaindre d’épouser un pareil mari.

Tout cela vit, s’agite, remue, chante, danse ou babille avec tant d’entrain, de rapidité, de bonne humeur et d’esprit, qu’il faut se laisser entraîner par le tourbillon comme dans une soirée de carnaval.

Parmi les mots hasardés, mais vraiment drôles, qui portent le plus sûrement, j’en note deux au passage. Lorsque sonne enfin l’heure des explications et que M. d’Aigreville entreprend de sermonner son fils, le Bébé se défend. — « Mais, papa, lui dit-il, tu as été jeune aussi, et l’on se souvient encore de tes frasques. — En ce temps-là, je n’étais pas encore ton père ! » répond solennellement le baron d’Aigreville.

Risqué aussi, mais énorme, le cri de la femme de

chambre Toinette, trahie pour la cocotte Aurélie: « — Ah ! monsieur Gaston, vous voulez vous séparer de la femme de chambre de votre famille ! »

Mais la vraie trouvaille, c'est le répétiteur Pétillon, qui, tout en faisant piocher ses riches élèves sur les articles du Code qui traitent de l'autorité paternelle, s’intéresse au récit de leurs amours et de leurs dîners dans les cabinets particuliers, s’entremet dans leurs affaires intimes, et prend son parti avec un flegme admirable des illusions des parents, de l’aveuglement des maris trompés et de la prodigieuse ânerie des fils de famille.

Il y a une scène, où le répétiteur et ses élèves, forcés d’expliquer à M. d’Aigreville pourquoi l’on entendait tout à l’heure retentir les touches du piano dans la chambre de Bébé, qui recule les limites du burlesque. Pétillon sauve la situation en expliquant au baron qu’il est l'inventeur du système mnémotechnique pour faire répéter le Code sur des airs connus. C’est absolument inénarrable.

Il faut dire queM. Saint-Germain donne à Pétillon une physionomie à part, et qu’il en fait un type inoubliable. La perruque noire posée de travers sur des cheveux blancs qui dépassent, le mince collier de barbe tranchant sur une apparence de favoris naissants, la figure modelée par les tons rouges de l’homme qui s’expose aux intempéries et les combat par les alcools, la chaussure surtout, ces souliers énormes qui pourraient aller sur l'eau et y porter leur homme, sont des détails créés par la patiente observation d’un comédien de haute valeur.

La pièce est aussi très bien jouée par M. Frédéric Achard, à qui l’on a redemandé une chanson d’étudiant, par MM. Landrol, Francès, le jeune Corbin, que nous avions déjà remarqué dans la Comtesse Romani ; Mme8 Dinelli, Worms, Lebon, Giesz et Mme Bode, corné-

dienne très agréable et très adroite, qui n’a qu’un petit défaut, c’est d’être trop jeune pour la mère d’un grand garçon de vingt-deux ans. Ceci n’est pas un madrigal, mais une critique à l'adresse du théâtre; le rôle demandait à être tenu par une mère plus marquée et par conséquent plus vraisemblable.

Les noms de MM. Émile de Najac et Alfred Hennequin ont été acclamés. C’est à coup sûr le plus grand et le plus vrai succès de première que nous ayons eu à constater depuis assez longtemps au boulevard Bonne-Nouvelle.

Le Gymnase est-il désenguignonné ? Je l’espère et le lui souhaite. Les gens moroses et classificateurs prétendent que la pièce eût été mieux placée au Palais- Royal, et qu’elle sort du genre du Gymnase. Je donne l’objection pour ce qu’elle vaut. J’ai entendu dire, dans les couloirs de ce même théâtre, lorsqu’on y représentait quelque pièce corsée et sombre : « C’est du mélodrame; » lorsqu’on y jouait une comédie posée et développée: « C’est ennuyeux; » lorsqu’on se rapprochait de l’ancien répertoire du théâtre de Madame : « C’est enfantin. »

Ce soir, on est convenu d’une voix unanime que la pièce était charmante et amusante. Il y a gros à parier que le public parisien, qui a tant fêté le Procès Veauradieux et les Dominos roses au Vaudeville, fera les mêmes destinées au Bébé de MM. de Najac et Hennequin.

CCCCXXX VII

Porte-Saint-Martin. 11 mars 1877.

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