LA FARCE DE LA FEMME MUETTE
Scénario de Rabelais, mis en un acte en vers libres par M. Albert Millaud.
Les matinées caractéristiques de Mme Marie Dumas n’auraient mis en lumière que les deux excellentes farces rimées par M. Jacques Normand et par M. Albert Millaud, que cela suffirait à leur compter comme un titre eflicace à la gratitude des lettrés.
La matinée dite « gauloise » commençait par une conférence très spirituelle et très instructive de M. Edouard Fournier, un des écrivains de notre temps qui savent le mieux notre littérature française.
C’est d’ailleurs M. Édouard Fournier qui a fait connaître au public la délicieuse farce de la Cornette, écrite en 1544 par maître Jehan d’Abundance, basochien et notaire royal de la ville de Pont-Saint-Esprit. Avant que M. Edouard Fournier ne l’eût insérée dans son précieux recueil du Théâtre français avant la Renaissance, la farce de la Cornette , tirée d’un manuscrit de la bibliothèque La Vallière, n’avait été imprimée qu’à vingt-quatre exemplaires en deux éditions : la première, édition Montavan, 1829, à vingt exemplaires; la seconde, édition Peyre de La Grave, à quatre exemplaires seulement, plus une copie autographiée dans la bibliothèque de M. le baron Taylor.
La Cornette méritait cependant d’être mieux con-
nue; de l’avis des connaisseurs, c’est, de toutes les farces du moyen âge, celle qui, après Pathelin, se rapproche le plus de la comédie. Un jeune poète, qui est en même temps un érudit, M. Jacques Normand, s’était chargé d’en rajeunir le style, non pour le corriger, mais uniquement pour le rendre plus intelligible au public. Il a exécuté ce rentoilage littéraire d’une main discrète et habile. L’excellent M. Saint-Germain, Mlle Bianca, de la Comédie-Française, etMlle Lamarre, du Vaudeville, ont interprété avec beaucoup de linesse et de verve ce curieux spécimen des productions dramatiques qui réjouissaient la cour et la ville sous le règne de François Ier.
Sur une simple indication de Rabelais, M. Albert Millaud s’est amusé à écrire, avec la facilité spirituelle et piquante qui caractérise sa manière, une saynète de haut goût intitulée la Femme muette . Toucquedillon serait le plus heureux des maris si sa femme Gysette n’était privée de la parole; il consulte le docteur Naz de Cabres, qui procède à une opération aussi burlesque qu’horrifique sur la personne de Gysette. A peine guérie, celle-ci se met à parler, non pas à parler, mais à babiller comme un geai, à jacasser comme une pie. Le malheureux Toucquedillon estime qu’il a commis une sottise en faisant opérer sa femme, et que ce que Dieu fait est bien fait. Ne pouvant retirer la parole à celle qui en abuse, il imagine de se faire rendre sourd par un prétendu apothicaire nommé Ulrich, qui n’est autre que l’amoureux de Mme Toucquedillon. Ulrich et Gysette s’abandonnent à de tendres aveux en présence du mari, qui se félicite de ne plus entendre un traître mot de ce que l’on dit devant lui. Finalement, Ulrich enlève Gysette, et Toucquedillon, débarrassé de sa surdité accidentelle, reconnaît que le meilleur service qu’une femme puisse rendre à son mari, c’est de se faire enlever.
Le succès de ce pastiche au large rire a été des plus vifs. C’est M. Goquelin cadet qui jouait Toucquedillon avec une sérénité joviale qui dériderait les fronts les plus moroses; Mllc Marie Dumas, très éveillée et très franche dans le rôle de Gysette, M. Barrai et M. Wailly, très amusants sous les traits du fantoche Naz de Cabres et de l’amoureux Ulrich, complétaient une interprétation des plus remarquables.
Excellente matinée qui sera certainement redemandée par les curieux de notre vieil art national.
CGCCX XX VIII
Théâtre Taittout. 13 mars 1877.
Reprise des PETITES DAMES DU TEMPLE Pièce populaire en cinq actes, par M. Alexis Bouvier.
Les Petites dames du Temple furent jouées d’origine, il y a un ou deux ans, au Théâtre Déjazet, quelque temps avant qu’il ne fermât ses portes. D’où je conclus qu’elles ne séduisirent pas précisément le public, naturellement peu délicat, auquel on les dédiait.
Je ne me sens pas capable de raconter la pièce soidisant populaire de M. Alexis Bouvier. Si les pincettes écrivaient, j’en tenterais l’aventure. Au fond, ce n’est qu’une farce sans nouveauté, les aventures d’une commerçante du marché du Temple, d’une modiste au décrochez-moi ça qui, trompée par son mari, court après l’infidèle, le poursuit de Paris à Champigny, de Champigny à Créteil, et finit, de friture en friture, par reconquérir son cœur.
Mais il faut, ou plutôt non, il ne faut pas entendre
le langage de ce monde de filles de boutique, de canotières et de ramasseurs de bouts de cigares, traversant des guinguettes empuanties par l’odeur des asticots et du poisson pourri.
La gaîté, la jeunesse, les amours faciles, tout cela tourne au dégoût dans cette atmosphère écœurante : c’est du Paul de Kock encanaillé, pour ne pas dire crapuleux.
Mraes Toudouze, Betty, B. Querette et B. Béranger, qui ne sont pas marquées au B, font supporter leurs rôles, mais M. Mondet exagère encore la physionomie du sien. Voilà un héros trouvé pour M. Zola, s’il lui prend jamais fantaisie d’écrire un vaudeville dans le style de /’ Assommoir.
Mais qu’est-ce que le peuple a donc fait au Théâtre Taitbout pour qu’il appelle cela une pièce populaire?
GGGGXXXIX
Théâtre Cluny. 17 mars 1877.