LES TRAGÉDIES DE PARIS
Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. Xavier de Montépin et Saint-Agnan Choler.
Le souvenir émouvant des Tragédies de Paris , publiées en feuilleton dans le Figaro, est encore trop récent pour que je ne me trouve pas naturellement dispensé de raconter les aventures du jeune San Remo avec la sensible Germaine de Grandlieu, non plus que la fin terrible de Robert Saunier, plus connu sous le nom de baron de Croix-Dieu.
M. Xavier de Montépin possède à un très haut degré
fart de faire mouvoir dans un vaste cadre des figures intéressantes et variées, plus ou moins vraisemblables, mais incontestablement vivantes et passionnées.
L’exposition de ces vastes romans d’aventure sous les feux de la rampe dérange quelque peu les artilices du romancier. Il arrive à Montépin ce qui est arrivé à ses devanciers les plus célèbres, à Eugène Sue entre autres ; c’est que leurs combinaisons les mieux étudiées pour le cadre du feuilleton ne se trouvent plus suffisamment équilibrées pour les réalités exigeantes du théâtre.
Ainsi, le personnage si touchant de Germaine de Grandlieu ne prend pas sa valeur intrinsèque dans le drame des Tragédies de Pa?'is, tandis qu’on s’attache franchement aux amours d’Octave Gavard avec Dinah Binet. La scène qui fait le plus d’effet est incontestablement la lutte nocturne d’Octave Gavart avec des assassins sur les bords de la Marne. Sous le coup des affaires Billoir et Moyaux, le public est tout disposé à subir violemment les impressions sinistres. Les coquins Sarriol, Grisolles, Macquart et Loupiat sont mieux compris des spectateurs naïfs que les beaux sentiments du grand monde, un peu factice, dans lequel vivent Germaine, M. de Grandlieu et le marquis de San-Remo.
Le drame de MM. de Montépin et Saint-Agnan- Choler est joué d’une façon médiocre; je ne puis citer que M. Mangin dans les divers travestissements du rôle de Jobin, le vengeur d’Henriette d’Auberive, et M. Thefer, qui serait très bien dans Octave Gavard s’il modérait sa diction un peu brouillonne.
Les autres pensionnaires de M. Paul Glèves auraient tout à apprendre pour savoir quelque chose.
Troisième Théatre-Français. Même soirée.
MADEMOISELLE GUÉRIN Pièce en quatre actes, par M. Daverny.
Le drame nouveau représenté ce soir au Troisième Théâtre-Français rappelle de très près la donnée de Miss Multon y amour maternel à part.
Il s’agit d’une institutrice entrée sous le nom de Mllc Guérin chez une Mrae de Brainville; elle ne tarde pas à reconnaître dans M. de Brainville son mari à elle, Hélène Guérin, qui l’avait abandonnée et qui a changé de nom. La scène de la reconnaissance, très bien jouée par Mmc Wilson, a produit beaucoup d’effet. Après avoir quelque temps lutté entre ses deux femmes légitimes, Bobert de Blainville, le bigame, se tire d’affaire par un suicide. Hélène pourra épouser un second mari moins volage et dont elle est tendrement aimée.
Cette pièce, raisonnablement écrite, a été écoutée avec intérêt. MM. Sylvain et Baynald y ont été fort applaudis.
Comédie-Française. 20 mars 1877.
Reprise du JOUEUR Comédie en cinq actes en vers, de Regnard.
Regnard avait quarante ans lorsque la Comédie- Française représenta, le mercredi 19 décembre 1696,
le Joueur , la meilleure de ses pièces et l’un des plus rares chefs-d’œuvre de notre comédie classique.
On a prétendu, sur la foi d'une anecdote suspecte, que Regnard aurait dérobé le sujet du Joueur à Dufresny. Il faudrait de bonnes preuves, qui manquent, pour me déterminer à croire que l’auteur des Folies amoureuses , du Distrait et du Légataire ait volé quelque chose à quelqu’un; mais à qui aurait-il pris sa verve endiablée, sa force d’expression comique et ce style merveilleux qui font de Regnard le plus grand des artistes qui aient fondu, émaillé et ciselé le vers français au xvne siècle?
. Le Joueur m’est toujours apparu, non comme la première, mais comme la plus parfaite de nos comédies classiques. La peinture de ce vice et de ce type éternel, le jeu et le joueur, était digne de tenter le pinceau de Molière. Mais je me demande si le grand et rude Poquelin l’aurait décrite avec ce relief surprenant, avec cette liberté qui obtient de la langue française des couleurs et des scintillements nouveaux sans jamais en altérer la pureté, sans en contraindre la grâce prime-sautière? Pour caractériser la manière et la différence des deux grands poètes comiques, on pourrait dire que Molière tient plus de Plaute et que Regnard est plus proche parent de Térence. Mais il y a quelque chose de plus encore chez Regnard.
Relisez la célèbre tirade du marquis :
Eh! bien, marquis, tu vois, tout rit à ton mérite.
Et vous sentirez comme moi que Regnard joignait à l’élégance latine quelque chose du sourire divin de la Muse grecque, tel qu’Aristophane l’a fixé dans les chœurs de son œuvre immortelle et Anacréon dans scs odes. Le comique de cette versification exquise éclate comme un large sourire sur des dents blanches et ne grimace jamais.
C’est pourquoi, tout en louant, comme je le vais faire, la Comédie-Française des soins qu’elle a mis à la brillante reprise du Joueur , je regrette qu’elle ait porté quelque atteinte, pour légère qu’elle soit, à cette merveilleuse œuvre d’art, tantôt par des variantes inconsidérées, tantôt par des suppressions qui n’ont pas pour elles l’excuse banale de s’attaquer à des longueurs, puisqu’elles ne portent en tout que sur une vingtaine de vers, si j’ai bien compté.
Pourquoi supprimer, par exemple, dans le couplet deNérine, à la première scène du quatrième acte, ces jolis vers si nécessaires au portrait du joueur :
Quel charme qu'un époux qui, flattant sa manie,
Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie, Prend pour argent comptant, d’un sourire fripon,
Des singes, des pavés, un chantier, du charbon;
Qu’on voit à chaque instant prêt à faire querelle Aux bijoux de sa femme ou bien à sa vaisselle.
Qui va, revient, retourne, et s’use à voyager Chez l’usurier, bien plus qu’à donner à manger...
Etc., etc. J’ajoute que ces vers tiennent directement à l’action, car ils font entrevoir à Angélique les maux réservés à la femme d’un joueur, et doivent peser sur la détermination de cette jolie femme lorsque enfin elle abandonne Yalère à son malheureux sort.
Je n’insisterai pas sur les changements de mots; ils reproduisent peut-être des variantes que je ne trouve pas dans l’édition Didot, mais qui n’en sont pas meilleures. Par exemple, au lieu de cette exclamation énergique adressée par Yalère à Hector : « J'incague ta fureur », on a dit ce soir : « Je brave ta fureur. » Ce n’est pas cependant sans dessein qu’un artiste comme Regnard place dans la bouche du joueur, fils de bonne maison, une expression grossière. Au point de vue de la comédie, c’est un trait de caractère;
comme style, c’est ce que les peintres appellent « une touche ». Il fallait la respecter comme on respecte les crudités bien autrement colorées du style de Molière. Il ne faudrait pas non plus que la comtesse persistât à dire :
Je veux un bon contrat sur un bon parchemin.
au lieu de « sur de bon parchemin », qui est la véritable leçon; ici le changement d’un monosyllabe inflige à Regnard une expression impropre, presque une faute de français.
C’est assez de ces observations minutieuses, qui prouvent seulement l’intérêt que je porte à la parfaite exécution de nos chefs-d’œuvre classiques; et je me hâte de dire que l’exécution du Joueur, tel qu’on nous l’a rendu ce soir, approche de la perfection.
La pièce n’avait pas été jouée, â ce qu’il me semble, depuis la retraite de Leroux.
C’est M. Delaunay qui reprend le rôle de Valère, et qui ne fait regretter ni son prédécesseur immédiat ni personne. Pourquoi marchanderais-je mon admiration? M. Delaunay, à mon sens, a donné ce soir plus qu’il n’en avait jamais livré à ce public qui ne se lasse pas de l’applaudir. 11 a conçu et il rend le rôle de Valère en grand comédien, qui ne craint plus de rivaux. Son mérite supérieur est de comprendre le personnage tel qu’il est, sans préoccupation personnelle, avec l’oubli complet des prétentions et des mièvreries de l’acteur habitué à exprimer les transports et les ivresses de l’amour heureux. Sombre, le teint fatigué par les veilles, mal peigné, habillé de travers, Delaunay reste le gentilhomme de bonne race entamé par le vice et l’inconduite; mais ce n’est ni un jeune premier ni un bellâtre. 11 retrouve, il est vrai, le charme pénétrant de sa voix passionnée pour traduire l’amour intermittent, mais passagèrement sincère, de
Valère pour Angélique ; mais lorsque le démon du jeu reprend ses avantages sur l’amour, sur les serments, sur l’honneur, M. Delaunay s’abandonne à des fureurs absolument vraies, qui nous révèlent le fond de tragédie caché sous les fleurs dont Regnard a paré son œuvre, en apparence si riante. La grande comédie, la haute comédie, menacées sur la scène française ellemême par les procédés des théâtres de genre, est retrouvée, et c’est à l’incomparable talent de M. Delaunay que revient l’honneur de cette résurrection.
A côté de lui, le caractère si prodigieusement comique d’Hector, le valet de carreau, ressort par l’effet d’un contraste naturel que M. Goquelin accuse avec l’art le plus fin et le plus consommé.
Il faut voir la fameuse scène, la scène classique de la lecture de Sénèque; au milieu du théâtre, Valère, étendu dans un fauteuil, le chapeau rabattu sur les yeux, et grommelant contre le sort funeste qui lui a ravi sa dernière pistole, tandis que Goquelin, assis sur un tabouret, épèle les consolations que Sénèque prodigue aux décavés en leur enseignant le mépris des richesses! Celui qui n’a pas entendu cela débité par M. Coquelin est bien heureux, car il lui reste à goûter un des plus vifs plaisirs que puisse donner l’art du théâtre aux gens capables de les ressentir.
Si ce n’est une erreur, c’est du moins une tentative hasardée que d’avoir confié le rôle du marquis à M. Boucher, qui y manque non de talent mais de comique. Il y fallait un autre Goquelin, car ce marquis est un valet déguisé et non un muguet à faire plaisir aux dames; c’est un Lépine, un Pasquin, non pas un Acaste ni un Clitandre.
Mme Jouassain joue à miracle le rôle de la comtesse sur le retour; Mlle Lloyd a fait remarquer de grands progrès de diction dans le rôle noble et presque touchant de la belle Angélique. Très bien aussi Mme Pau-
line Granger, qu’on voit trop rarement, et qui rend avec une simplicité de bon goût la physionomie de l’usurière Mmc La Ressource.
Citons encore MM. Maubant, Coquelin cadet, Prudhon, Joliet, Mme Thénard et Mlle Jeanne Samary, qui tient avec une autorité au-dessus de son âge le rôle de la soubrette Nérine : et nous aurons donné une idée de l’effet produit par cette magnifique reprise, digne en tous points des meilleures traditions de la maison de Molière.
Ciiateau-d’Eau. 22 mars 1877.
Reprise de Y ADULTÈRE
Drame en six actes, par MM. Édouard Brisebarre et Eugène Nus.
En venant du boulevard Saint-Martin à la rue de Malte, le drame de MM. Rrisebarre et Nus a changé de titre. Lorsqu’il fut représenté pour la première fois à l’Ambigu, le 28 .juillet 1854, il s’appelait tout bonnement Suzanne .
Ce simple nom propre n’a pas été jugé suffisamment attractif pour le public du Château-d’Eau; et Suzanne est devenue l3 Adultère , drame en cinq actes, précédé de les Deux Anges du foyer, prologue.
Voilà qui est ronflant.
A consulter la date de la première représentation, w28 juillet, époque de canicule, on voit que Suzanne fut considérée en son temps comme une pièce d’été, opinion littérairement sévère, mais justifiée par les
propriétés rafraîchissantes de ce drame lacrymatoire.
Suzanne est la femme d’un commerçant du Havre, qui, après l’avoir abandonné pour suivre un amant, finit par reconquérir, grâce à son repentir sincère, l’estime générale, la tendresse de ses filles etle pardon de son mari.
Sur cette donnée qui, dès 1854, ne brillait pas par la fraîcheur, MM. Brisebarre et Nus ont construit une pièce intéressante : le secret de cet intérêt, c’est qu’ils font passer sous les yeux de la femme adultère, comme autant de tableaux vivants, toutes les conséquences de sa faute; la ruine de l’honnête homme qu’elle a trompé, les obstacles que rencontre l’établissement des deux jeunes filles devenues grandes; enfin, pour rendre la leçon plus frappante, ils ont imaginé d’exposer la plus jeune des deux filles aux tentatives d’un séducteur qui n’est autre que l’ancien et lâche amant de leur mère.
Tout cela présenté naïvement, mais sincèrement, touche le cœur des spectateurs sensibles, notamment celui d’une petite fille de huit ans, qui s’est presque trouvée mal lorsque M. Imbert a enfin vengé son honneur d’époux et de père en cassant la tête du séducteur d’un coup de pistolet.
Le drame de MM. Brisebarre et Nus est très convenablement joué par M. Pougaud, fort digne et fort pathétique dans le rôle du mari, créé par M. Chilly, et par Mme Lemierre, qui représente avec beaucoup de conviction, de chaleur et de vibrrrrrations le personnage de la femme coupable établi par Mme Marie Laurent. MM. Arondel, Deletraz, Mlles Louise Magnier et Marie Lacroix ont eu leur part de succès dans cette reprise.
GGGCXLII
Porte-Saint-Martin.
31 mars 1877.