LES EXILÉS
Drame en cinq actes et neuf tableaux, par M. Eugène Nus, d’après le roman du prince Lubomirski.
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la littérature. Après les Danicheff , /’ Hetman, après YHetman, les Exilés , trois sujets russes ou slaves en moins de deux ans. Voilà un curieux symptôme de notre cosmopolitisme d’assez fraîche date. Ce n’est pas que nos théâtres aient attendu jusqu’à l’année 1875 pour emprunter à la Russie quelques traits d'histoire générale ou particulière. Dieu merci ! nous ne manquons pas de tragédies sur Pierre le Grand, sur Catherine II, sur le faux Démétrius, etc. ; le répertoire de l’Opéra-Comique possède le Lestocq d’Auber et /’ Etoile du Nord de Meyerbeer; les théâtres de drame ou de genre ont eu lJ Espionne russe , Yelva ou Y Orpheline russe , etc.
Mais, est-il besoin de le faire remarquer, ces tragédies, ces opéras, ces drames, ces vaudevilles, n’empruntaient à la Russie que des noms propres et des costumes. Nous ne sommes entrés dans l’intimité de la Russie moderne qu’avec les Danicheff \ et, pour la première fois, le spectateur parisien a paru prendre plaisir à la peinture de mœurs étrangères, qui fournissaient non pas l'accessoire et le complément, mais le fond même du drame et le nœud de l’action. Grâce au succès des Danicheff, la glace était rompue entre la Russie et le public parisien. Dès lors, on pouvait prévoir que les romans du prince Joseph Lubomirski ne
tarderaient pas à s’évader de la vitrine des libraires pour sauter par-dessus la rampe des théâtres.
Ces romans forment une série intitulée : Fonctionnaires et Boyards. Ils sont destinés à peindre la lutte de la bureaucratie impériale, généralement composée d’affranchis ou de fils d’affranchis, contre l’ancienne noblesse, fière de ses privilèges et de ses richesses. Je ne conteste pas que le titre ne fût juste; mais, convenons-en, on n’en pouvait choisir un pire : Fonctionnaires et Boyards! Ne croirait-on pas qu’on va lire un article delà Berne des Deux Mondes ? C’était comme si la librairie Didier avait écrit en tête des volumes : « Le lecteur n’entre pas ici ! »
Et cependant, le roman du prince Joseph Lubomirski, — je ne parle que de Tcitiana , le premier de la série, — est un des récits les plus émouvants, les plus empoignants qu’on puisse lire. Dès la première ligne, on entre dans un pays nouveau, on frissonne sous le vent du pôle, on se sent opprimé par la lourde atmosphère du despotisme subalterne auquel aboutit nécessairement le despotisme d’en haut, même lorsque le despote est un homme loyal, sincère et généreux.
La Tatiana du prince Lubomirski, fille du sénateur Yerenine, mariée au jeune comte Wladimir Lanine, a repoussé naguère les hommages de M. Schelm, chef pour les affaires politiques de la chancellerie du ministère de l’intérieur. Ce Schelm (son nom signifie coquin en allemand) est un être malfaisant, répugnant, horrible au moral comme au physique. Le refus dédaigneux qu’il a reçu de la comtesse Tatiana a fait naître dans son âme une horrible soif de vengeance. Cette soif, il l’étanchera en perdant le comte Wladimir Lanine. Dans ce but, Schelm invente une conspiration contre la sûreté de l’État, et s’arrange de manière à y impliquer le comte Wladimir. L’exil en Sibérie est prononcé contre les conspirateurs; la
comtesse Tatiana obtient la grâce de suivre son mari. Mais l’éloignement et la misère ne les mettent pas à l’abri des persécutions. Schelm ira jusqu’au bout; à force d’insultes, il parvient à faire de Wladimir Lanine un rebelle. Heureusement l’empereur Nicolas, averti à temps des crimes qui se commettent en son nom, a envoyé la grâce, qui parvient au moment où Wladimir allait être fusillé; et l’infâme Schelm est noyé dans les eaux du fleuve Angara, par l’homme même qui avait été l’instrument de ses machinations contre Wladimir.
Un des charmes irrésistibles de Tatiana c’est le côté descriptif. Les plaines glacées de la Sibérie, les solitudes grandioses du lac Baïkal, les conjurations mystérieuses des déportés dans les bois de sapins et dans les grottes sacrées avec les tribus sauvages des Tongouses, chasseurs de zibelines, assurent à la curiosité du lecteur européen dessensationsabsolument neuves. Mais l’élément pittoresque se communique difficilement à la traduction scénique des œuvres d’imagination. 11 ne fallait donc compter que sur les combinaisons dramatiques elles-mêmes, pour entraîner une pièce sur la donnée générale de Tatiana .
M. Victorien Sardou a indiqué la solution du problème avec beaucoup d’habileté. Le scénario qu'il a tracé, mais dont l'exécution appartient à M. Eugène Nus, se renferme dans le plan général du roman, et cependant il ne le copie pas d’une manière servile. Homme de théâtre avant tout, M. Victorien Sardou a pensé que le couple unique de Wladimir et de Tatiana, occupant à lui seul les longues péripéties d’un drame en cinq actes, l’exposerait à la monotonie. Gomment tourner cet écueil? M. Sardou a dédoublé le personnage de Tatiana en donnant au comte Wladimir une sœur nommée Nadèje; c’est de Nadèje que Schelm est amoureux, en concurrence avec un Français nommé
Max de Lussière; ainsi, l’exil en Sibérie enveloppe quatre personnages et multiplie dans la même proportion les sources d’intérêt.
Au premier acte, on assiste aux préparatifs de la trame infernale où doiventseprendreWladimiret Max.
Le premier tableau se passe dans le cabinet de Schelm, au cœur même de la police impériale; le second sur les bords de la Neva, devant la maison borgne où se réunissent les conspirateurs.
Au troisième tableau, une fête dans le palais du grand-duc. Schelm, en suscitant par une lettre anonyme la jalousie du comte Wladimir, l’amène à se précipiter tête baissée dans la maison fatale; à peine y est-il entré, en compagnie de son fidèle ami Max de Lussière, que la police impériale apparaît, le revolver au poing. Wladimir et Max sont arrêtés et garrottés pêle-même avec les conspirateurs, et dirigés, séance tenante, vers la Sibérie, en vertu d’ordres supérieurs. (Quatrième tableau.)
Le troisième acte (cinquième tableau) nous montre l’intérieur d’une cabane dans un village sibérien, près d’Irkoutsk. C’est là que Wladimir et Tatiana, que Nadèje et Max, toujours fiancés, subissent leur terrible exil, qui ne tarde pas à être aggravé par l’arrivée de Schelm, nommé reviseur, c’est-à-dire inspecteur général du gouvernement d’Irkoutsk. Insulté, poussé à bout par Schelm qui cherche à transformer lé transporté en rebelle, le comte Wladimir saisit le misérable à la gorge. Max le lui arrache, car un acte de violence irréparable compromettrait le projet d’évasion concerté par les déportés. Vingt lieues à peine les séparent de la frontière tartare ; qu’ils traversent seulement l’Angara, à l’aide des barques tongouses, et ils sont sauvés. Schelm, échappé à la fureur du comte, empêche ses soldats de tirer sur les fugitifs. Ce qu’il veut, c’est les saisir vivants.
Le sixième tableau nous transporte dans la forêt, au carrefour de la Haute-Pierre. C'est là que, parmi les broussailles et sous un ciel de neige, se rassemblent les révoltés ; Tatiana et Nadèje les cherchent au hasard pour les prévenir que Schelm, informé du complot, a fait demander des troupes de renfort à Irkoutsk. Précisément, Schelm et son escorte ont suivi les femmes avec la certitude qu’elles les conduisaient sur la trace du gibier humain qu’ils veulent atteindre.
Tatiana, épuisée par les souffrances et par le froid, se sent saisie de ce terrible sommeil dont on ne revient pas une fois qu’on s’y laisse aller sous les latitudes glacées. Schelm pourrait la sauver; les fourrures de son traîneau la réchaufferaient; un cordial la ranimerait. Schelm donnera tout, les fourrures et le cordial, mais à une condition, c’est que Nadèje sera sa femme. Prise dans ce terrible dilemme, se sacrifier elle-même ou laisser périr sa belle-sœur, son amie, Nadèje finit par céder après une horrible lutte. Elle épousera ce tigre à face humaine, ce hideux scélérat qui s’impose à tous par la terreur.
On célèbre le mariage au quatrième acte (septième tableau). Mais lorsque Schelm prétend user des droits que le sacrement lui confère, Nadèje se redresse fière et résolue. Elle se saisit d’un couteau et menace de s’en frapper si le monstre approche d’elle. Schelm la désarme par la ruse, il l’enveloppe de ses bras frémissants, lorsque tout à coup la maison est envahie par les révoltés vainqueurs, que commande Max de Lussière.
Toujours chevaleresque, le Français ne veut pas souiller sa victoire par un assassinat. On se contente donc de bâillonner et de garrotter solidement M. le baron Schelm, qui reste étendu comme aplati sur le sol. Les révoltés poursuivent leur route vers le fleuve sauveur, vers l’Angara.
A ce moment survient le colonel Palkin, dont je n’ai pas encore parlé. Palkin, cousin de Wladimir qu’il déteste, est l’aide de camp du général commandant la gendarmerie de l’empire.
Il y a lutte et rivalité entre la police des gendarmes et celle du ministère de l’intérieur; néanmoins, le colonel Palkin s’est associé aux plans ténébreux de Schelm, dans le but unique de faire disparaître Wladimir. Schelm, ayant manqué aux conditions du pacte, en s’alliant aux Lanine par son mariage avec Nadèje, le colonel Palkin met tout bonnement le feu à la maison, qui est en bois, et l’on voit Schelm se débattre comme un damné, à travers les flammes d’un incendie très effrayant et très vrai, quoique très insuffisamment motivé.
Le huitième tableau nous montre un admirable paysage. L’Angara sort du lac JBaïkal, entre une gorge étroite de montagnes, au milieu de laquelle se trouve la cabane du passeur, bâtie sur pilotis. C’est là que les fugitifs, y compris Tatiana et Nadèje, descendent dans une grande barque amenée et vendue à prix d’or par les Tongouses. Lorsqu’elle est pleine, Max la lance d’un violent effort dans le rapide courant du fleuve, et l’embarcation s’éloigne, malgré les cris désespérés de Nadèje. Max a voulu rester seul pour retarder le passage des tirailleurs russes, lancés à la poursuite des fugitifs. Qu’il gagne un quart d’beure seulement, au prix de sa vie, et la barque atterrira hors du territoire de l’empire. Seul? Non. Un second combattant s’est dérobé aux yeux de Max pour le seconder dans sa résistance héroïque; c’est Carcassin, son domestique, ancien caporal de chasseurs à pied, et dévoué jusqu’à la mort à son maître.
A eux deux, Max et Carcassin, chargeant à l’aise leurs carabines, prolongent le combat contre les Russes, qui font pleuvoir une grêle de balles sur la
cabane. Le colonel Palkin, furieux de cette résistance, parvient jusqu’à la redoute improvisée, mais il est mortellement blessé par les siens, au moment où il allait poignarder Max; Garcassin s’empare de sa ceinture chargée d'or. Hélas! les munitions sont épuisées ; les Russes envahissent la cabane et font les deux Français prisonniers. Qu’importe? la barque est hors d’atteinte. Gomment les fugitifs sont-ils repris? Geci m’échappe.
Le fait est qu’au neuvième et dernier tableau, Schelm, sauvé de l’incendie, mais mourant, veut employer sa dernière heure de vie à satisfaire sa vengeance. Le peloton d’exécution est là; on colle les prisonniers contre le mur :
— Apprêtez armes ! crie Schelm.
— Présentez armes ! répond une autre voix, celle d'un adjudant qui précède le grand-duc Pierre, lieutenant de l'empereur.
Le grand-duc fait grâce à Wladimir et à Max, dont l’innocence est reconnue par une lettre que Garcassin a trouvée dans la ceinture du colonel Palkin. Schelm échappe par le poison à la juste punition de son crime envers le souverain dont il a trahi la confiance.
Le grand-duc reconnaît dans Garcassin le soldat qui le blessa d'un coup de baïonnette à la bataille de Balaclava.
— Nous recommencerons peut-être quelque jour ! dif en riant le grand-duc.
— Jamais! répond Max. Nous sommes trop bien faits pour nous entendre.
Et c’est ainsi que le théâtre de la Porte-Saint-Martin continue le protocole de l’alliance russe, préparé il y a deux ans par POdéon, sous le contre-seing de M. Pierre Newsky.
Tel est le drame mouvementé, étrange, mais pro-
fondement intéressant, que M. Eugène Nus, « conseillé » par M. Sardou, a tiré du roman de Tatianci.
Le public de la première représentation ne s’est pas montré très accueillant pour lui. La scène entre Schelm et Nadèje, dans la forêt, la férocité du colonel Palkin, mettant le feu à la maison de bois où son ancien complice doit griller à grand feu comme un cochon de lait, ont été accueillies par des murmures et des ricanements. La scène de la forêt n’aurait cependant besoin que d’être abrégée, moins par des coupures qu’au moyen d’une certaine accélération dans le jeu de M. Taillade. Quant au colonel Palkin, ceux qui n’avaient pas lu le roman ne comprenaient pas très bien le personnage.
Tel est l’effet des coupures : on croit abréger, on obscurcit. Ce qu’il faudrait couper de toute nécessité, ce sont des entr’actes d’une durée sempiternelle, qui ont contribué à indisposer un public d'ailleurs fort nerveux, et assez puéril pour s’égayer de quelques capsules ratées sur la cheminée d’un fusil à piston.
Je sais bien que les neuf décors des Exilés, supérieurement peints et très curieusement pittoresques, exigent de longs travaux de plantation. Mais encore faut-il convenir que, ce soir, la partie matérielle était insuffisamment réglée. Ajoutez à cela la fatigue des acteurs, surmenés par un travail écrasant. La répétition du mercredi finie à cinq heures du matin, celle du jeudi à deux heures, les avaient laissés presque sans force et sans voix ; et cette espèce de prostration physique se compliquait du trouble apporté dans leur mémoire par une multitude de coupures et de raccords pratiqués jusqu’à la dernière heure à travers ce drame de douze tableaux successivement réduits à neuf. On comprend ainsi que la première représentation des Exilés n’ait pas produit l’effet d’une pièce sue et dé-
finitivement amenée « au point », comme on dit en jargon de théâtre.
Somme toute, il ne lui manque que l'assiette définitive et plus de rapidité dans l’exécution matérielle pour produire un grand effet sur le gros public, plus sensible que la société choisie des premières représentations aux émotions suscitées par les malheurs de l’innocence.
Les Exilés sont montés d’une façon splendide; et l’on se prend à regretter qu’un superbe décor comme celui du carrefour Sherbatoff et du quai de la Neva ait été peint pour encadrer une scène presque muette, qui dure à peine quatre minutes, montre en main.
Sur MM. Dumaine, Paul Deshayes et Taillade pèse le poids de ces trois grands rôles, Max de Lussière, AYladimir Lanine et Schelm. Les deux premiers s’y comportent, comme toujours, en véritables athlètes. Athlètes, c’est le mot, puisque M. Dumaine enlève M. Paul Deshayes à bras tendu pour l'empêcher d’égorger Schelm. Excusez du peu ! M. Taillade, excellent dans les premiers tableaux, lorsque l’habit noir et la cravate blanche du chef de service lui imposent le décorum et la réserve, retombe ensuite dans des fureurs qui ne se distinguent peut-être pas assez de celles qu’on lui donne mission d’interpréter toute l’année.
M. Lacressonniùre donne une fière tournure au colonel Palkin, qui n’a, d’ailleurs, à son actif, ni un mot qui porte, ni une situation compréhensible.
M. Alexandre a du naturel et de la gaîté dans le rôle de Carcassin, l’ancien caporal de chasseurs à pied.
Mllc Angèle Moreau tient avec grâce le rôle effacé de Tatiana. Mllc Dica-Pctit, bien souffrante ce soir, a trouvé dans le personnage sympathique de Nadèje un de ses meilleurs rôles. Elle joue très dramatique-
ment les deux scènes de lutte contre Schelm aux sixième et septième tableaux. Elle est rappelée et acclamée : ce n’est que justice.
Les petits rôles sont tenus fort correctement, et M. Faille représente convenablement, avec une bonhomie peut-être trop accusée, le noble rôle du g rand duc, précurseur du souverain sage et généreux qui achève de détruire dans son vaste empire les cruels abus des temps passés.
Comédie-Française. 3 avril 1877.
Reprise d’AMPHITRYON
Comédie en trois actes avec un prologue en vers libres, de Molière.
L 'Amphitryon de Molière est une œuvre charmante qui n’a jamais pu sortir du répertoire non plus qu’y rester.
S’éloigne-t-elle de nos mémoires, on voudrait la revoir. La revoit-on, on s’aperçoit que, régal des délicats qui ont fini de rougir, elle s’ajuste mal au cadre que Molière se traçait à soi-même lorsqu’il entreprenait, disait-il, « de faire rire les honnêtes gens ». Molière, en récrivant, moins d’après l’original de Plaute que d’après les Sosies de Rotrou, ce vieux conte mythologique, n’a pas cherché à en voiler la nudité, et ne s’est préoccupé que de le parer des grâces d’un style qui ferait envie à La Fontaine.
La diction, tel est le mérite supérieur, mais unique, de Y Amphitryon de Molière; c’est presque la seule
chose qui lui appartienne en propre, car les meilleurs traits ajoutés par Rotrou à l’admirable comédie de Plaute ont passé tout entiers dans la version de Molière.
Yiollet-le-Duc prit plaisir à relever, il y a près d’un demi-siècle, les passages des Sosies de Rotrou que Molière « a plus qu'imités ». Mais l’avantage du goût dans l’expression et le bonheur du style éclatent dans les emprunts de Molière.
Point, point d’Amphitryon où Ton ne dîne point.
Ceci est un vers de Rotrou qui, chez Molière, se transforme en proverbe définitivement frappé pour la postérité :
Le véritable Amphitryon Est l'Amphitryon où l’on dîne.
Les Sosies de Rotrou avaient été représentés en 1636 ; Y Amphitryon de Molière parut pour la première fois sur le théâtre du Palais-Royal le 13 janvier 1668, et fit tout d’abord des recettes de quinze à dix-lmit cents livres. La pièce de Rotrou était jusque-là restée en possession de la vogue; Molière la lui arracha.
Quelques moralistes acharnés contre notre grand comique ont imaginé de lui reprocher Amphitryon , comme étant la glorification préméditée et systématique des adultères royaux. A cette incrimination purement malveillante, j’oppose des faits et des dates. Au moment où Y Amphitryon fut composé, la duchesse de La Yallière, fille majeure et célibataire, régnait encore seule et sans partage; son fils, le duc de Ycrmandois, naquit moins de trois mois avant la représentation d' Amphitryon; tandis que le premier fils du roi et de Mmo de Montespan ne vint au monde qu’en 1670, c’est-à-dire deux ans plus tard.
Pour ne rien passer, il faut bien convenir que le
roi commençait dès lors à prendre du goût pour Mmc de Montespan, qu’il entretenait souvent en particulier dans la chambre de Mme de Montausier, grandemaîtresse de la reine : c’est Mademoiselle, la fille de Henri IV, qui nous a conservé ces détails précieux à plus d’un titre.
Quel étrange spectacle, en effet, et bien fait pour confondre Molière lui-même ! Quoi ! Mme de Montausier, la fameuse Julie de la Guirlande , se faisant la complaisante des amours adultères du roi, et le duc son époux, le prétendu prototype d’Alceste, se trouvant, sans l'avoir prévu et ^peut-être sans s’en apercevoir, le mari d’une entremetteuse! Et Molière n’avait pas même osé lui faire épouser Gélimène!
Quoi qu’il en soit, le goût naissant du roi pour Mme de Montespan ne pouvait être deviné que par un très petit nombre de familiers extrêmement discrets, et, par conséquent, Molière ne songeait pas à M. le marquis de Montespan lorsqu’il écrivait ce distique qu’on lui a tant reproché :
Un partage avec Jupiter
N’a rien du tout qui déshonore.
Le mot se* trouvait déjà dans les Sosies de Rotrou, avec cette aggravation qu’Amphitryon se congratulait lui-même en ces termes doucereux :
... Alcmène est infidèle,
Mais l’affront en est doux et la honte en est belle.
I/outrage est obligeant...
D’ailleurs, la sortie prudente d’Amphitryon et les derniers mots de Sosie :
En telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire
disculpent suffisamment Molière de tout autre dessein
que d’adapter à son théâtre un sujet qui faisait rire depuis plus de trente ans sur la scène du Marais.
Les deux rôles de Mercure et de Sosie sont excellemment joués par M. Got et par M. Thiron; le premier insolent, gouailleur, cynique, tel qu'il convient au patron des voleurs et au valet de chambre d’un dieu coureur et libertin; le second humble, poltron, gourmand, mais brave homme, et ne demandant qu’à retrouver avec sa pitance accoutumée l’amour de son acariâtre Cléanthis.
Cette Cléanthis, c’est Mile Dinah Félix, qui s’y est fait applaudir par la verve et l’originalité de son jeu. Mllc Aline Dudlay, la touchante vestale de Rome vaincue, continuait ses débuts par le rôle d’Alcmène. Sa diction est pure et juste, quoique marquée d’un léger accent qui se manifeste surtout par une sorte de modulation sur la rime de chaque vers, modulation analogue à cette espèce de trille rudimentaire, qu’en musique on appelle un mordant. Mlle Dudlay devra chercher aussi la ligne sculpturale qui ne doit pas manquer dans ses draperies à une fille de roi, maîtresse de l'Olympe et mère d'un demi-dieu.
CCCCXL1 V
Variétés. 4 avril 1877.