LES CHARBONNIERS
Opérette en un acte de M. Philippe Grille, musique de M. Jules Costé.
PROFESSEUR POUR DAMES Vaudeville en un acte, de M. Edmond Gondinet.
Le hasard me fit assister, il y a quelques années, à
une audience du tribunal de police correctionnelle de la Seine. Après cinq ou six causes sommaires qui n’employèrent pas une demi-heure, le prétoire s’emplit d’une foule bruyante et remuante, qui échangeait avec animation des colloques empreints du plus pur accent de l’Auvergne. C’était à se croire dans les montagnes du Cantal. Le tribunal avait à juger un cas de voie de fait entre charbonnier et charbonnière. Excités l’un contre l’autre par la concurrence, les légitimes propriétaires de deux boutiques voisines en étaient venus aux mains, et la charbonnière avait reçu une gifle; du moins elle s’en plaignait.
A l’appel des deux parties adverses, toute la Charabie noire s’était dirigée vers le Palais de Justice; il y avait là vingt-cinq ou trente charbonniers ou charbonnières venus pour déposer comme témoins ou simplement par curiosité.
11 me souvient d’une belle et vigoureuse gaillarde* semblable à une Vénus de Ribot, haute en couleur et peu débarbouillée, qui, au dire de la plaignante, pouvait affirmer la voie de fait. Il paraît que le témoin ou la témoin, toute réflexion faite, ne se souciait pas de se faire d’affaires, car elle déclara ne rien savoir. « Comment, Madame, lui dit le président, vous dites aujourd’hui que vous ne pouvez rien préciser, tandis que chez le commissaire de police vous affirmiez que vous aviez vu le prévenu lever le bras sur la plaignante? — Chest vrai, moncheur le président, répondit la fille de Saint-Flour, j’ai bien vu le bras leva, mais je ne l’ai pas vu retomba! » Sur cette distinction consciencieuse, le charbonnier brutal fut acquitté.
Je suis convaincu, sans avoir même besoin de m’en enquérir, que mon ami et collaborateur Philippe Gille ne connaissait pas cette cause grasse qui n’a pas obtenu les honneurs de la chronique judiciaire, lorsqu’il
prépara le canevas de son amusante opérette. Et cependant, je viens, sans que mon lecteur puisse s’en douter, de lui raconter la donnée de la pièce.
Thérèse et Pierre, Mmc Judic et M. Dupuis, en charbonnier et en charbonnière, noirs de tout le poussier qu’ils ont soulevé depuis le dernier dimanche, exposent leurs griefs au « chien » du commissaire de police. Thérèse a reçu un soufflet de Pierre; c’est la concurrence qui est cause de tout. Les chalands de Pierre le quittaient pour aller à la petite boutique de Thérèse; et puis Thérèse, qui sait les beaux refrains du pays où Ton chinche, chantait toute la journée la chanson du Coucou 9 ce qui donnait sur les gros nerfs de maître Pierre.
Après les avoir longuement écoutés, ledit chien, qui répond au nom de Bidard, les avertit charitablement que tout cela ne le regarde pas, et qu’ils devront revenir lorsque monsieur le commissaire de police sera rentré dans son bureau. « Mais prenez garde », leur dit Bidard, qui professe le culte de ses supérieurs, « monsieur le commissaire a un coup d’œil « qui ne le trompe jamais, et il lira sur votre physio- « nomie si vous êtes coupables ou innocents. »
Ce redoutable avertissement inspire la même idée à Pierre et à Thérèse, celle dê se débarbouiller pour présenter une surface plus belle et plus avenante à l’œil de lynx de monsieur [le commissaire de police.
Lorsqu'ils reviennent, ils sont si changés à leur avantage qu’ils ne se reconnaissent pas l'un l’autre. Pierre est devenu un beau garçon à mine ouverte et réjouie, Thérèse une charmante fille sous son petit chapeau de paille haut de forme et sous sa guimpe fraîchement plissée. Ils se prennent d’abord pour des gens comme il faut; peu à peu, la conversation s’engage, Pierre commence un doigt de cour, Thérèse ne s’en fâche
pas, au contraire, et, finalement, au lieu de plaider, ils s’épouseront.
Vous voyez que c’est peu de chose, cette opérette des Charbonniers , et cependant c’est charmant, gai, de bonne humeur, finement observé, plein de détails amusants qui touchent à la comédie. Une trouvaille, par exemple, que la scène de flirtage entre les deux charbonniers, qui, assis près du poêle, discutent, en se faisant les yeux doux, sur l’essence et la qualité des rondins destinés à chauffer l’administration.
Bidard,le sous-secrétaire du commissaire de police, est aussi un bon type. Qui n’a rencontré, au seuil d’un bureau, ce subalterne grincheux, toujours fâché contre le public qui se permet de troubler son déjeuner ou sa rêverie? Bidard en est arrivé à préférer les coquins aux honnêtes gens, parce que, dit-il naïvement, les coquins ne viennent jamais se plaindre des honnêtes gens, tandis que les honnêtes gens dérangent les employés à toute heure de jour et de nuit pour se plaindre des coquins qui les ont battus ou volés.
La musique de M. Jules Gosté est souriante et discrète; la chanson du coucou et le duo entre Pierre et Thérèse, devenus des amoureux roucoulants, ont été fort goûtés.
Somme toute, un grand succès dans un petit cadre. Il faut dire que cet agréable ouvrage à quatre personnages est joué à merveille par Mme Judic, MM. Dupuis, Baron et Léonce. Dupuis se montre, lorsqu'il le veut, et il le voulait ce soir, un excellent comédien plçin de naturel et de finesse.
Quant à Mmc Judic, on n'a ni plus d’esprit ni plus de franche gaieté. Réunis dans les applaudissements du public, Mrac Judic et M. Dupuis méritent à un degré égal un éloge pareil, c’est d’avoir reproduit naïvement deux figures populaires sans une ombre de trivialité. C’est vrai, pris sur le vif, et c’est exquis.
L’année dernière, les Variétés avaient représenté une fantaisie de M. Edmond Gondinet, le Dada , qui renfermait une idée drôle, et qui servit à exhiber une danseuse anglaise, miss Kate Vaughan, qui ne plut pas au public boulevardier.
On avait construit, pour cette pièce, un décor assez compliqué représentant l’intérieur d’un gymnase de dames; mais le tableau du gymnase fut coupé. C’est pour employer le décor et ses accessoires demeurés sans emploi que M. Gondinet a écrit ou plutôt brossé le vaudeville sans couplets qu’on vient de nous donner sous le titre du Professeur pour Dames.
M. Pradeau, en professeur de gymnastique, et marié à une femme jeune et belle qui le trompe sans vergogne, poursuivant les amants de sa femme et leur infligeant divers supplices, tels que le saut périlleux forcé, les douches inattendues, etc., voilà le fond de cette folie, qui, malgré des situations burlesques, a fait moins rire que si elle eût été signée d’un autre nom que celui de M. Gondinet. On est exigeant avec l’auteur de tant d’œuvres délicates et humoristiques, qui font de M. Edmond Gondinet l’un des meilleurs auteurs comiques de notre temps.
Le Professeur pour Dames est convenablement joué par M. Pradeau, Mmcs Gautier et Beaumaine. Les autres interprètes manquent de chaleur et d’entrain.
Variétés.
7 avril 1877o