LA LECTRICE
Drame en quatre actes, par M. Édouard Constant.
Ceci est l’histoire d'une jeune personne appelée
Andrée, nom aussi commun dans les drames et les romans que rare dans la vie réelle. Fille du capitaine en retraite Pélissier, et n'ayant reçu que des exemples d’honneur et de vertu, fiancée à un jeune officier de marine, le lieutenant Evrard, qui doit l’épouser au retour de sa croisière, Mlle Andrée se laisse séduire par une espèce d'idiot malfaisant appelé le comte de Thérigny. Pourquoi? Comment? C’est ce que l’auteur voudrait bien nous expliquer, mais il ne s’en est pas tiré, parce qu’il ne le comprenait pas très bien lui-même.
Le fait est que voilà Mlle Pélissier déshonorée par M. de Thérigny qui refuse de l’épouser. Le lieutenant Évrard, apprenant le malheur qui brise son amour, veut naturellement tuer M. de Thérigny; tout naturellement aussi, le capitaine Pélissier ne veut laisser à personne le soin de venger l'honneur de sa fille. Mais on ne se battra pas. La comtesse de Thérigny, instruite des débordements de monsieur son fils, lui ordonne de réparer sa faute. Il est trop tard. Andrée meurt d’une syncope au cœur.
Ce drame, le premier ouvrage, croyons-nous, de M. Édouard Constant, l'un de nos confrères en journalisme, n’est pas pire qu’un autre; on l’a écouté avec un certain intérêt, malgré de longs développe ments que l’auteur prend pour des peintures de mœurs et qui ne sont guère que des phrases creuses de réquisitoire. M. Constant croit-il sérieusement que le monde où des jeunes gens de famille, stupidifiés par les vices, mangent leur argent avec des gardeuses d’oies transformées en filles de joie, date absolument d’hier, et que ce dernier quart de siècle ait assisté à l’agonie de la jeunesse française? Ce sont là de pures déclamations, absolument dépourvues de justesse et d’agrément.
Si M. Edouard Constant tient à faire du théâtre, ce
qui n’est pas absolument nécessaire, je lui conseille de pourpenser plus mûrement la donnée première de ses drames. Pourquoi Mlle Andrée s’est-elle donnée à un homme qu’elle n’aimait pas et qui ne l’aimait pas, tout en continuant à chérir son fiancé absent ? Les points de départ absurdes ne donnent que des développements faux. Gavarni a inscrit comme légende sous une de ses lithographies une phrase de mélodrame qui résume le fort et le faible d’une conception comme celle de M. Edouard Constant : « O mon père, je suis bien coupable sans doute, mais je n’ai jamais cessé d’être vertueuse ! » Le rôle de Mllc Andrée Pélissier n’est que le développement larmoyant de cette excellente plaisanterie. Le séducteur mérite un blâme sévère, j’en suis d’accord; mais la fille séduite, faut-il donc la canoniser?
La pièce est bien jouée par MM. Albert Lambert, Reynâld, Sylvain et Bahier, très mal par M. Paul Desclée, insupportable dans le rôle d’ailleurs odieux et bête du comte de Thérigny. Mmc Wilson joue avec beaucoup d’émotion et de sincérité le rôle d’Andrée Pélissier.
GCCCXL VII
Chateau-d’Eau.
11 avril 1877.
Reprise des MOHICANS DE PARIS Drame en cinq actes et neuf tableaux, par Alexandre Dumas père.
Alexandre Dumas écrivit, il y a une vingtaine d’années, sous le titre des Mokicans de Pends, un roman qui est le plus considérable de toute son œuvre comme étendue et Lun des moindres par la qualité littéraire.
Les Mohicans de Paris ne forment pas moins de trentequatre volumes de cabinet de lecture grand in-octavo à couverture jaune. Ceci rappelle les épopées indiennes qui procèdent par centaines de mille vers. Dans cette décadence de sa pensée et de son talent, Alexandre Dumas ne considérait plus le roman que comme une sorte de denrée coloniale dont il était permis d’étendre les saveurs et de multiplier le poids par toutes sortes d’adultérations, de sophistications et d’additions bizarres. Il y a de tout dans les Mohicans de Paris, de l’histoire contemporaine, du plâtras, du pamphlet, de la poussière, de la géographie, des copeaux d’emballage, des fragments d'autobiographie, du vieux linge et même du roman.
SJagit-il par exemple de grossir un volume un peu « galette »? Voici le procédé. Deux des personnages se sont donné rendez-vous sur le boulevard du Temple, devant les théâtres forains qui l’encombraient encore en 1827. Le premier venu attend l’autre en écoutant la parade. « Le lecteur, dit alors le romancier sera certainement bien aise de savoir comment on comprenait en 1827 la parade en plein vent. » Suit le texte d'une parade de soixante pages, empruntée aux recueils spéciaux.
Combien de collaborateurs, les uns permanents, les autres de passage, secrétaires titulaires ou postiches, petits garçons de lettres engagés comme extra , ont apporté leur tribut aux quatorze mille pages de ces trente-quatre volumes, ce serait un dénombrement à fatiguer un Homère et même un Zoïle. Ne pouvant dérober complètement au public le secret de cette sorte de coopération industrielle, Dumas en avouait quelquefois une partie, pour mieux garder la paternité du reste. Il entre alors en rapport direct avec son lecteur, et lui conte familièrement ses affaires de ménage. Lui faut-il une description des Catacombes, il
s’excuse sur la multiplicité de ses occupations de ne pas profiter lui-même de la permission que lui donnait la Ville de les parcourir à son aise. « Mais,» ajoutait-il, « j’ai trouvé le moyen de tout concilier, et le « public n’y perdrarien... J’appelai Paul Bocage, mon « premier aide de camp, et je lui dis... » Là-dessus, Paul Bocage visite les Catacombes et veut les décrire au grand homme, qui lui répond : « Je n’ai pas le « temps de vous écouter ; mettez-vous là et faites-moi « votre rapport... »
Ici le roman s’interrompt pour faire place à cent pages de Paul Bocage intitulées, je vous jure que je transcris exactement : Rapport au maestro sur les Catacombes.
Voilà, certes, un procédé de composition littéraire assez bizarre et qui n’inspire pas une bien grande confiance dans les Mohicans de Paris. Eh bien, malgré tant de délayages, de remplissages et de rallonges, ce diable d’homme versait encore sa verve, son imagination, son esprit, non seulement sur les pages qu’il prenait le temps d’écrire, mais encore sur celles qu’il avait à peines revues ou seulement numérotées. Ce n’était plus le grand Dumas, c’était encore du Dumas, et ce Dumas, de quatrième ou de cinquième cru, était encore supérieur à bien des breuvages dont nous nous contentons sept ans après sa mort.
Il a fallu lui rendre hommage ce soir, quelque préjugé qu’on apportât contre une des dernières sinon la dernière œuvre dramatique signée de ce nom prestigieux. De cette immense peinture à la détrempe, qui comprenait presque tou te l’histoire de nos révolutions pendant les trente premières années du siècle, et dans laquelle Salvator le commissionnaire coudoyait les rois Charles X et Louis-Philippe , Chateaubriand , Villèle et Vidocq, l’incomparable dramaturge a su tirer un mélodrame intéressant, relativement simple
quoique très mouvementé, et qui ne laisse languir un seul instant ni la terreur ni la pitié.
Le premier acte, où l’on voit la farouche Orsala dévorée par le chien de Terre-Neuve qui défend la petite fille confiée à sa garde, produit un effet d’horreur qui arrive au cauchemar. La scène nocturne dans le cabaret des Halles, qui remplit tout le second acte, est magistralement tracée, et l’on peut dire qu’on y reconnaît la griffe du lion. Après le troisième acte, point culminant d’une action aussi empoignante et aussi pathétique que celle des Deux Orphelines , le drame tourne aux déductions, aux explications, et laisse un peu languir l’intérêt.
Encore faut-il remarquer que Dumas avait inventé il y a vingt ans le drame judiciaire, et que son M. Jakal, chef de la police de sûreté, est aussi le chef de la lignée desMonsieur Lecoq, dont on a tant usé et abusé depuis.
Soutenue par la force des situations et par un dialogue d’une justesse expressive, la troupe du Châteaud’Eau s’est vaillamment comportée. Je crois qu’elle tient un grand succès, auquel MM. Gravier, Péricaud, Pougaud, Ploton, Mmcs Lemierre, Jeanne-Marie et Louise Magnier auront particulièrement contribué. N’oublions pas le chien Brésil, qui a été fort applaudi.
CCCCXLYIII
Athénée-Comique.
13 avril 1877.