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LA GOGUETTE

Comédie-vaudeville en trois actes, par MM. Hippolyte Raymond et Burani.

J’ai vu de mes yeux une Goguette, il y a bien longtemps. Cette association lyrique tenait ses assises

I)U THEATRE

dans une immense salle oblongue, au bout d’une allée qui s’ouvrait à l’entrée du faubourg Saint-Martin, à gauche en venant du boulevard. Deux ou trois cents personnes, hommes, femmes, enfants, assis le long de tables garnies de verres et de bouteilles, écoutaient avec une attention soutenue et presque morne les chansons composées par des émules de Désaugiers, de Béranger, de Panard, d’Emile Debraux ; des refrains bachiques, érotiques parfois, traversaient sans éclat et sans joie cette atmosphère alourdie par la fumée des quinquets et les écœurantes vapeurs du vin bleu.

A l’un des bouts de la longue salle se dressait le bureau de la Goguette, composé d’un président et de deux assesseurs. Ces hauts dignitaires donnaient la parole aux chansonniers et réglaient les applaudissements selon des rites bizarres. C’était une académie dans un cabaret, avec des apparences de franc-maçonnerie; le président, armé d’un maillet, avait à la fois des airs de saltimbanque et de commissaire-priseur.

J’ignore s’il existe encore beaucoup de Goguettes dans Paris. J’espère que les cafés chantants les ont tuées.

Les auteurs de la Goguette représentée ce soir à l’Athénée-Comique ont saisi l'aspect équivoque de ces anciennes réunions chantantes, si faciles à changer en conciliabules politiques. De là une idée de pièce assez ingénieuse, mais presque aussitôt abandonnée qu’entrevue.

Les compagnons de la Goguette présidée par M. Jobinet s’imaginent être poursuivis par la police du roi Charles X. En quoi ces inoffensifs ivrognes sont la dupe d’une méprise. Le jeune affilié qu’ils ont pris pour un mouchard est tout simplement un enfant naturel qui cherche son père, et qui finit par le retrouver au dénouement dans la personne de M. Jobinet lui-même.

Un certain nombre de situations burlesques et de saillies qui ne manquent point d’esprit ne suffisent pas pour faire une pièce amusante. Je parle surtout du premier acte, qui a paru mortel. Mais aussi quelle idée, lorsqu’on a pour étoile Mme Macé-Montrouge, de lui faire chanter des romances sentimentales à faire pâmer le défunt vicomte d’Arlincourt? Voilà le tort. Mme Macé-Montrouge doit être plaisante, ou elle n’est point.

Les deux actes suivants, où l’on ne chante plus, ont un peu ranimé l’auditoire alangui.

L’excellent compère Montrouge s’est fait faire souvent de meilleurs rôles que celui de Jobinet. Citons un acteur appelé Lacombe, qui joue, avec beaucoup d’originalité et une bêtise naïve qui m’a rappelé Odry, un rôle de Cent-Suisses, le meilleur et le mieux tracé de la pièce.

La Goguette était un sujet que M. Clairville ou M. Eugène Oranger, ces maîtres du couplet, auraient pu seuls traiter avec quelque agrément. Et, cependant, M. Clairville, qui a le goût des facéties d’une certaine nature, n’aurait jamais hasardé certaine grossièreté que je me borne à signaler dans le second acte sans la préciser davantage. A bon entendeur, salut.

CCCCXLIX

Théâtre Taitbout. 14 avril 1877.

LES AMOURS DU BOULEVARD Pièce en cinq tableaux, par MM. Gaston Marot et Jonathan.

Le titre de la pièce nouvelle du Théâtre Taitbout laissait pressentir un tableau de mœurs — sans

mœurs — que les auteurs ont précisément laissé de côté, ce dont je les loue.

Les Amours du Boidevai'd nous montrent tout bonnement les tribulations d’une noce promenée le long des boulevards de Paris, depuis le tramway de la place de la Bastille jusqu’au marché aux fleurs de la Madeleine, avec stations au boulevard du Temple, au promenoir du Gymnase et au passage de l’Opéra. La pièce est taillée sur le patron du Chapeau de paille d'Italie, avec cette complication particulière que deux cousins, qui s'en veulent mutuellement, ont eu, chacun de son côté, l’idée de se faire passer l’un pour l’autre lorsqu’ils se trouvaient compromis dans quelque fredaine amoureuse. De là une foule de quiproquos qui envoient à Roussignae les maîtresses de Bouvinet et qui jettent sur les bras de Bouvinet l’enfant de Roussignae et d'une Lucette marseillaise, dont lés aventures rappellent beaucoup l’une des meilleures scènes de M. de Pourceaugnac, toutefois sans faire oublier Molière.

Ce genre de folies ahurissantes plaît ou déplaît, tombe aujourd’hui, réussit demain, selon les phases de la lune, et sans qu’on sache précisément pourquoi. Celle-ci me paraît avoir des chances, car la portion la plus jeune et la plus tapageuse du public a fini par rentrer ses lazzis et ses crécelles après les avoir essayés sans rime ni raison.

Les Amours du Boulevard contiennent beaucoup de jolie musique empruntée au Docteur Ox, à la Foire Saint-Laurent et à l 'Orphée d’Offenbach, à la Petite Mariée et à la Marjolaine, de Lecocq, etc.; Mme* Soll, Betty et un ténorino nommé Grivel la chantent avec des voix suffisamment justes et même avec goût.

Somme toute, les Amours du Boulevard , avec leur gaieté un peu tapageuse, forment un spectacle agréable, qui renferme, à doses assez adroitement pondé-

rées, les qualités et les défauts nécessaires pour plaire à la clientèle spéciale du Théâtre Taitbout.

CCGGL

Odéon (Second Théâtre-Français).

23 avril 1877.

Reprise de MAUPRAT

Drame en cinq actes et six tableaux, par George Sand.

Je viens de relire Mauprat , que je ne connaissais plus que par un lointain souvenir, et je m'explique l’impression profonde que cet ancien récit de Mmc Sand laissa dans l’âme des très jeunes gens. C’est une œuvre d’imagination pure et presque un conte d’enfant que ce roman de Mauprat, avec ses donjons pittoresques et ses bandits seigneuriaux, ses apparitions dans les ravines, ses figures plus fantastiques que réelles, telles que Patience, le paysan philosophe, et Marcasse, le solennel preneur de taupes, et enfin, à travers les halliers sauvages du Berry, le voile d’Edmée de Mauprat nous frôlant le visage comme un frisson des premières amours. Le roman d’aventures, galopant en croupe de la fantaisie, imprimait â nos cervelles juvéniles des images bien autrement saisissantes et colorées que n’en pouvaient fournir les thèses matrimoniales d 'Indiana ou de Valentine.

Sans railler nos enthousiasmes prime-sautiers, sans les renier comme des illusions vieillies, j’estime cependant qu’il convient d’en rabattre quelque chose ou, à tout le moins, de les mieux répartir. Mauprat demeure l’un des meilleurs récits de Mme Sand par la fraîcheur de la composition et par le charme d’une

diction incomparable. Mais mille choses nous arrêtent, nous choquent ou nous font sourire, contre le gré cle l’auteur, qu’autrefois nous n’apercevions même pas à l’heure des effluves printaniers. Où je ne voyais autrefois qu’un roman d’amour, mon esprit plus clairvoyant se heurte maintenant à des déclamations révolutionnaires, puériles, j’en conviens, mais déplacées, injustes et irritantes comme une faute de goût. Je ne connais pas, en effet, de plus grosse erreur en esthétique que le mélange d’éléments dissemblables, tels que la fiction romanesque et la passion politique. Bernard de Mauprat vous intéresse-t-il? Méfiez-vous. George Sand va tout de suite abuser de votre cordialité pour vous faire avaler toutes sortes de déclamations anti-religieuses, qui sentent leur Compère Mathieu; elle vous présentera, sans vous en demander la permission, le marquis de La Fayette (le plus malfaisant des hommes vertueux) et finira par recommander à votre admiration les saints qu’adorait Edmée de Mauprat devenue tricoteuse, à savoir Robespierre, Marat et autres monstres.

En doutez-vous ? Il faut citer.

« Edmée resta fidèle à ses théories d’égalité absolues au temps où les actes de la Montagne irritaient et désespéraient l’abbé (devenu le précepteur M. Aubert, dans le drame), elle lui fit généreusement le sacrifice de ses élans patriotiques et eut ta délicatesse de ne jamais prononcer devant lui certains noms qui le faisaient frémir , et qu'elle vénérait avec une sorte de persuasion que je ncd jamais vue chez aucune femme . »

Voilà qui gâte quelque peu notre Edmée, n’est-ce pas? Heureusement, ces insanités et quelques autres, captives dans le livre, qui souffre tout, n’ont pu franchir la rampe.

Le roman parut dans la Revue des Deux Mondes en 1836 ; le drame ne fut joué qu’en 1854. Dans cet es-

pace de dix-huit années, la pensée de MmcSand s’était assagie, et si les préoccupations révolutionnaires ne s’aperçoivent plus dans le drame, il ne faut pas attribuer uniquement l’honneur de cette résipiscence aux nécessités impérieuses du théâtre. Celles-ci, du reste, profitèrent à George Sand dans une très large mesure. Certes, Mauprat, drame, ne saurait avoir ni l’ampleur ni la trame serrée d’un roman dans lequel l’intensité des impressions résulte d’une multitude d’analyses subtiles serties avec un art infini dans les peintures admirablement poétiques qui leur servaient de cadre.

Et, cependant, quelques-uns des défauts les plus choquants du roman ne se sont pas reproduits dans le drame, comme si la lumière impitoyable du théâtre eut signalé à George Sand certains écueils où s’était jouée sans précautions la plume audacieuse et insoucieuse du romancier.

Un premier avantage relatif du drame, c’est qu’il se termine au mariage de Bernard de Mauprat avec Edmée, alors que les sources d’intérêt sont épuisées. Le spectateur n’est donc pas forcé d’apprendre, comme le lecteur, qu’Edmée assistera à la révolution de 1789, qu’elle deviendra aussi enragée républicaine qu’une Théroigne de Méricourt, et qu’après avoir envoyé son mari combattre sous les étendards de la Convention, elle lui défendra plus tard de servir l'Empire, parce qu’un bon républicain ne doit se battre pour son pays que si son pays est en république.

Le rapide achèvement de l’action théâtrale nous permet également d’oublier la conclusion passablement burlesque du livre, alors que le vieux Mauprat, après avoir raconté sa vie et ses amours, résume ainsi sa longue confession : « Souhaitez d’avoir un conseil- « 1er franc, un ami sincère; ne croyez pas trop à la « phrénologie (sic) et travaillez à la suppression de la « peine de mort. »

L’arrivée de George Sand au théâtre lui a donc rendu de très grands services en l’obligeant à déposer sa cocarde rouge au vestiaire. Le bas-bleu révolutionnaire s’efTace; le grand écrivain seul est devant nous.

Oserai-je dire toute ma pensée ? Sans être jamais devenu un auteur dramatique de premier ordre, il me semble que c’est au théâtre et non ailleurs que George Sand a déployé ses qualités les plus exquises. Relisez ses meilleures pièces : François le Champi, le Marquis de Villemer , le Mariage de Victor me, et vous constaterez un phénomène singulier : c’est que les héros de ses romans sont à la fois plus abstraits et plus grossiers, c’est-à-dire moins vivants et moins intéressants que ses personnages de théâtre.

Sans aucun doute, les perspectives de la scène, en intimidant George Sand, en l'amenant à compter avec les résistances légitimes du public rassemblé, lui inspiraient une contrainte salutaire qui tournait au bénéfice de son génie. On serait tenté de croire, à lire beaucoup de ses livres, que ce prodigieux conteur ne savait pas faire parler les femmes. La petite-fille du maréchal de Saxe et du fermier général Dupin ne se tenait pas suffisamment en garde contre l'espèce d’impudeur qui est comme la marque particulière du xvme siècle, et qui macule, par exemple, certains chapitres delà Nouvelle Héloïse et quelques pages naïvement cyniques des Mémoires de Roland. Imagine-t-on, par exemple, qu’au début de Mauprat , alors que la noble et pure Edmée tombe dans le guet-apens qui la livre sans défense aux brutalités de son cousin Bernard de Mauprat, à moitié ivre, l’auteur lui fasse prodiguer à ce jeune misérable les mots de « mon ange » et de « cher cœur », et que, au moment où il la saisit dans ses bras pour lui faire violence, elle lui tienne le petit discours que voici en lui donnant une

petite tape sur la joue : « Je vois que tu es jaloux; « mais c’est un singulier jaloux que celui qui veut « posséder sa maîtresse à dix heures pour la céder à « minuit à huit hommes ivres qui la lui rendront de- « main aussi sale que la boue des chemins. »

Que dites-vous de cette compétence et de cette précision de la part d’une jeune fille innocente ? N’est-ce pas monstrueux?

Heureusement, le théâtre inspirait à George Sand le tact et la réserve auxquels le romancier ne se croyait pas tenu. Cette curieuse citation fait comprendre en quel sens et en quelle mesure le drame de Mauprat peut plaire au théâtre autrement et mieux que le livre. 'Ici tout devient chaste, sérieux et honnête, et le spectateur peut s’abandonner sans scrupule aux émotions de cette action mouvementée.

Le troisième acte a particulièrement été goûté des délicats. Ce tableau, très bien posé et très bien composé, des premières luttes de Bernard de Mauprat contre les obligations de la famille et de la vie régulière, est traité dans un ton de comédie excellent et très fin. Il coupe avec art et fait valoir, par la loi des contrastes, les incidents mélodramatiques des deux derniers actes. L’ apparition de Jean le Tors se traînant à travers les ruines, pour commettre sur Edmée l’assassinat dont on accusera Bernard, a produit un grand effet de curiosité et de terreur. Il faut convenir, cependant, que le roman présentait le crime de l’un des Mauprat coupe-jarrets avec des circonstances plus vraisemblables et mieux combinées. C’est en passant à cheval dans les bois après une querelle violente avec Bernard qu’Edmée était frappé par une carabine invisible. L’impossibilité matérielle de transporter cette scène sylvestre au théâtre, peut-être la crainte de rendre Bernard définitivement odieux h force de rechutes, déterminèrent l’auteur à prendre un autre parti qui

n’était peut-être pas le meilleur qu’on pût trouver. Il semble au spectateur que Bernard se défend bien mal contre les odieux soupçons dont on l’accable et que l’anéantissement dans lequel il se trouve soudainement plongé est un de ces phénomènes qui, possibles et même vrais dans la vie réelle, ne répondent pas suffisamment aux exigences de l’optique théâtrale.

Le cinquième acte renferme une belle scène, c’est l’aveu que fait Edmée de son amour à l’homme qu’on accuse d’être son assassin ; enfin la traversée périlleuse de Marcasse sur la poutre carbonisée et sa lutte avec Jean le Tors dans le donjon ruiné est un de ces spectacles qui plaisent toujours au public et dont les blasés prennent leur part comme tout le monde.

Le drame de George Sand est mis en scène avec beaucoup de soin, d’exactitude et de richesse artistique. L’intérieur du repaire des Mauprat, l’orangerie du château de Sainte-Sévère et les ruines du château de la Roche-Mauprat sont des décors de la plus grande beauté. Les costumes sont variés, pittoresques, élégants et reproduisent scrupuleusement les modes des années 1775 â 1782.

L’interprétation est remarquable; elle est probablement égale dans son ensemble et supérieure en quelques points à ce qu’elle fut à la première représentation de la pièce, le 28 novembre 1853. M. Marais ne possède pas la stature herculéenne de M. Brésil, qui créa d’origine Bernard de Mauprat ; mais il a la jeunesse, la fougue, les emportements irrésistibles et les retours soudains qui justifient à la fois et les résistances et les abandons d’Edmée.

M. Dalis joue avec autorité et simplicité le rôle du chevalier Hubert de Mauprat, établi par Ferville. M. Gil-Naza est effrayant sous les traits difformes de Jean le Tors, dont M. Talbot fit aussi, en son temps, une création savante dont on n’a pas perdu le souve-

nir. M. Valbel, M. Montbars, M. Tousez, Mme Crosnier, tiennent très consciencieusement des rôles variés et difficiles chacun dans leur genre. Une mention particulière est due à M. Régnier, qui rend, avec une réalité énergique, la scène unique et terrible qui compose tout le rôle de Léonard de Mauprat.

Le drame ne comprend qu'un rôle de femme, c’est celui d’Edmée. George Sand, chez qui l’inexpérience était visible lorsqu’elle construisit Mauprat , ne s’est pas doutée que ce personnage d’Edmée, tel qu’elle le transportait à la scène, ne fournissait que des inductions à l'actrice chargée d’en supporter le lourd fardeau. Pendant cinq actes, Edmée lutte contre Bernard et l'accable de ses reproches, de ses dédains ou de sa colère. Où sont les situations là- dedans? Le cri d’amour s’échappe enfin, mais c’est à la dernière minute, et lorsque le rideau va tomber. Mlle Antonine a su maintenir au rang que l'auteur avait rêvé pour lui assurer ce rôle essentiel mais foncièrement ingrat.

Le drame est traversé par une figure singulière, celle du taupier Marcasse, que le romancier décrivait ainsi: « C’était un homme bilieux et mélancolique, « grand, sec, anguleux, plein de lenteur, de majesté « et de réflexion dans toutes ses manières. Il aimait « si peu à parler qu’il répondait à toutes les questions « par monosyllabes; toutefois, il ne s’écartait jamais « des règles de la plus austère politesse, et il disait « peu de mots sans élever la main vers la corne de « son chapeau, en signe de révérence et de civilité. » Après avoir lu ces lignes de George Sand, vous avez vu M. Talien dans le rôle de Marcasse. On ne saurait rendre un type bizarre avec plus de fidélité ni d'intelligence. Ajoutez que M. Talien a trouvé le moyen de montrer fine sensibilité profonde en ne s’exprimant que par gestes et par monosyllabes, et vous comprendrez qu’un vrai succès l’ait récompensé de ses efforts.

Faut-il séparer Marcasse de son chien Blaireau ? Blaireau est un griffon écossais de la plus rare beauté, et qui vaut, sans marchander, cinquante ou soixante louis; sans compter ses petits talents: suivre son maître, grimper sur ses genoux, le caresser, sauter dans sa gibecière et s’y blottir comme un chat frileux au fond d’une bergère. Hélas ! une avant-scène indiscrète a fait des signes d’amitié à Blaireau, qui, oublieux du devoir, a manqué son premier effet de scène. Mais Blaireau est un chien sérieux et consciencieux ; il saura faire agréer ses excuses au public en redoublant de zèle pendant le reste de la saison.

GCGGLI

Ambigu. 26 avril 1877.

UN RETOUR DE JEUNESSE Drame en cinq actes en vers, par M. Jules Barbier.

On pourrait dire du drame que M. Jules Barbier vient de faire jouer à l’Ambigu ce que Montaigne disait de ses propres essais: « Ceci est une œuvre de bonne foi. » L’auteur l’a pensée en toute sincérité, on dirait qu’il l’a vécue. Elle porte par endroits, et malgré les entraves du vers alexandrin, la palpitation de la vie. G’est là une qualité précieuse, qui attirera vers elle les esprits curieux et les artistes épris de ce qu’ils appellent « la note personnelle ». Mais la pièce à laquelle M. Jules Barbier s’est attaché, au point d’en appeler directement devant le public de l’accueil négatif qu’elle avait reçu dans les théâtres ordinairement ouverts à deux battants devant l’auteur

de Jeanne d' Arc, de Paul et Virginie , de Galatée , des Noces de Jeannette et de tant d’autres œuvres exquises, méritait-elle cette prédilection passionnée? Je ne le pense pas.

Je dis la pièce et non le drame-, car il n’y a pas l’ombre d'une combinaison dramatique dans Un retour de jeunesse. C’est une simple histoire d’amour, qui, après avoir traversé quelques orages un peu imaginaires, se dénoue de la façon la plus honnête, la plus tranquille et la plus bourgeoise du monde.

Le héros de l’histoire en question, c’est un avocat appelé Pierre Didier, qui a largement passé la trentaine. Père d’une fille charmante, nommée Madeleine, M. Didier ne trouve pas dans son intérieur les joies du foyer et de l’amour permis, Mme Didier les lui ayant interdites au nom des scrupules d’une dévotion austère. Le cœur et les sens de Pierre Didier se révoltent contre la mort anticipée à laquelle Mrae Didier les a condamnés, et ce qui devait arriver arrive.

Que deux beaux yeux regardent un jour Pierre Didier d’une certaine façon, et Didier s’enflammera d’une tendresse coupable. Les beaux yeux pénètrent dans le cabinet de l’avocat. Ils appartiennent à Mllc Marthe Séverin, qui tient l’emploi des jeunes premières dans un petit théâtre. Marthe est en procès avec son directeur et vient prier M. Didier de plaider pour elle devant les tribunaux. Didier enlève l’affaire haut la main et s’empresse d’annoncer lui-même le succès à sa charmante cliente. Marthe ne demande pas mieux que de faire gagner un autre procès à son avocat, qui devient amoureux fou. Si bien disposée que soit l’aimable enfant, elle s’arrête au seuil d'une chute, qui serait la seconde, car elle a un enfant quelque part à Auteuil, et elle aime assez sincèrement Didier pour lui faire l’aveu de cette situation délicate.

Or, Marthe est poursuivie par les hommages d’un

Américain nommé Dickson, qui possède une véritable fortune de Yankee, et qui est ce que l’on appelle dans le monde des coulisses un homme excessivement sérieux, car il veut épouser Marthe et adopter l’enfant.

Voilà une concurrence fort embarrassante pour un homme marié, père de famille, dont l’amour est obligatoirement renfermé dans les espaces assez circonscrits du vingt et unième arrondissement (treizième avant l’annexion de la banlieue). Didier prend son parti en brave ; il conseille lui-même à Marthe d’épouser cet Américain de si bonne volonté.

Marthe se laisse persuader; elle sera millionnaire, et elle échange avec Didier des adieux qui seraient déchirants, si le spectateur pouvait oublier un seul instant qu’il est bien heureux que Christophe Colomb ait découvert le pays d’où nous viennent d’excellents seigneurs tout exprès pour reconnaître les enfants naturels des ingénues de théâtre et des pianistes français.

Car le père de l’enfant est un pianiste mystique et palingénésique, qui fait précisément la cour à Mlle Madeleine Didier. Pendant que M. Didier roule aux pieds de Marthe sa chevelure déjà grisonnante, le croquenotes Salnave essayait d’enlever Mlle Didier pour forcer la famille à un mariage. Heureusement, M. Bernard, le parrain de Mlle Didier, et Henri, son petit cousin, se sont trouvés là tout exprès pour arrêter les entreprises du ravisseur. De sorte que M. Didier, revenu de son retour de jeunesse, promet de se vouer dorénavant au seul emploi qui lui convienne, celui de père de famille.

Je me demandais tout à l’heure pourquoi M. Jules Barbier avait appelé Un retour de jeunesse un drame ; je suppose, en y réfléchissant, que c’est uniquement parce qu’il n’y a pas dans ces cinq actes une seule situation intentionnellement comique. Et, cependant, les convenances du théâtre ne devaient-elles pas indi-

quer à un écrivain aussi expérimenté que les aventures d’un quadragénaire avec une ingénue aussi peu innocente que Marthe appartenaient exclusivement au domaine de la comédie?

L’auteur, prenant au sérieux un sujet qui ne l’est guère, s’est vu obligé d’appeler l’intérêt sur l’inflammable Pierre Didier et sur la trop sensible Marthe. Je ne crois pas qu’il y ait réussi, surtout en ce qui concerne cette dernière. Que l’Américain reconnaisse ou non l’enfant du pianiste en épousant la mère, voyons, la main sur la conscience, qu’est-ce que cela peut nous faire si Ton ne nous permet d’en rire?

Quant à Pierre Didier, sa passion nous toucherait peut-être si elle embrassait un objet digne d’elle. Le combat qui se livrerait dans son âme entre le devoir et l’amour nous inspirerait du moins de la compassion. Mais, en vérité, le beau mérite à M. Pierre Didier de céder à l’Américain une vertu aussi avariée que celle de Mlle Marthe? C'est un débarras pour lui et non un sacrifice. Après avoir bien pleuré, bien relu les lettres d’amour de sa bien-aimée, M. Pierre Didier reconnaîtra fort aisément qu’il l’a échappé belle, et il vouera à l’Amérique une reconnaissance qui ne finira qu’avec sa vie.

Si fausse que m’apparaisse la conception du Retour de jeunesse, je suis loin de contester qu’elle ne renferme les marques nombreuses et éclatantes d’un talent considérable. Il y a des scènes charmantes, comme par exemple le premier échange des aveux entre l’avocat et la comédienne, au second acte ; les les traits de fine observation, les mots spirituels abondent dans la versification souple et colorée de M. Jules Barbier. Encore a-t-il fallu les surprendre au passage du mieux que l’on pouvait, car, à l’exception de Mlle Lina Munte, on n’entend guère les vers dits par les comédiens de l’Ambigu. Mlle Lina Munte ne dispose

que d’un imperceptible filet de voix, mais elle le ménage avec tant d’adresse qu’elle fait tout arriver à l’oreille de l’auditeur. Cette diction, assez semblable au murmure d’un ruisseau, ne manque ni d’intelligence ni de charme.

M. Montlouis, au contraire, n’a rien du ruisseau murmurant; c’est un torrent abrupt qui roule les alexandrins en cascades et les jette dans l’abîme qui n’en laisse rejaillir que des fragments épars. M. Montlouis a de la chaleur et de l’intelligence ; mais son accent parisien, qui le fait bredouiller dans la prose, ne laisse rien subsister du nombre ni de la mesure des vers. Pour lui les syllabes longues n’existent pas, et il prononce queumme pour comme . Il y a cinq ans déjà que j’ai signalé pour la première fois à M. Montlouis ces défauts de diction, qui lui sont si nuisibles et dont il se débarrasserait si vite par un travail convenablement réglé.

M. Maxime Bourgeois, dans le petit rôle d’Henri, et Mlle Marie Tissé, dans celui de Madeleine, méritent un mot d’encouragement.

GGCCLII

Comédie-Française. 28 avril 1877.

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