LL SECRÉTAIRE PARTICULIER
Comédie en trois actes, en prose, de M. Paul de Margalier.
Ou je me trompe fort, ou cette comédie du Secrétaire particulier dut se présenter d’abord à l’esprit de son auteur sous la forme d’un drame; elle a quelques gouttes de sang noir dans les veines; et, çà et là, quelques échappées sur des problèmes trisles et obscurs se mêlent à ses gaies perspectives. On devine que les exigences du théâtre ont obligé M. de Margalier à tourner au plaisant, parfois même au burlesque, des caractères et des faits qu'il avait essayé d’abord de traiter sérieusement. De là, une certaine discordance dans la tonalité générale. J’entendais dire autour de
moi qu’il n’y avait pas de pièce là dedans; je ne vais pas si loin; je crois plutôt qu’il y a une pièce, mais qu’elle est mal éclairée.
En voici la donnée, d’ailleurs très simple.
Georges de Maubriant s’est trouvé réduit par des revers de fortune à accepter l’emploi de secrétaire particulier d’un député, M. de Romy. Un bon type, ce Romy, saisi sur nature et transporté tout vivant au théâtre. D’abord, M. de Romy n’a pas d’opinion; depuis trente ans qu’il représente ses concitoyens, il n’a jamais eu d’idée arrêtée sur quoi que ce fût, ce qui l’a préservé du malheur d’en changer. Dans les questions douteuses, il s’abstient; mais s’il s’agit d’affaires graves, c’est autre chose, il ne démarre pas de la buvette, dont il est le meilleur client. Économe de sa voix et du temps précieux de ses collègues, il n’est jamais monté à la tribune, mais il se rattrape dans les commissions et dans les sous-commissions. C’est un homme à rapports, qui se plaît à traiter les questions dans leur généralité rétrospective, depuis les premiers temps delà monarchie jusqu’à nos jours.
Ce n’est pas que M. de Romy écrive plus qu’il ne parle; mais il inspire son secrétaire; il donne ses idées en gros, et à M. Georges de Maubriant incombe la tâche de fournir un corps à ces idées élémentaires, de tirer quelque chose de rien et de transformer son inepte patron en député laborieux et utile sinon brillant.
M. de Romy comprend toute la valeur d’un collaborateur tel que Georges; aussi ne s’en séparerait-il pour rien au monde. Un ami de M. de Romy, le baron de Sigenac, lui a proposé pour Georges une position lucrative dans une légation de l’Amérique du Sud ; M. de Romy a refusé sans même consulter son secrétaire, et c’est Mme de Romy qui a écrit elle-même la lettre de refus.
Qu’est-ce que Mme de Romy? Une ancienne institutrice que le majestueux député a tirée d’une situation subalterne, et qui l’en récompense assez mal, en dirigeant vers le jeune secrétaire les effluves d’une âme nourrie de toutes sortes de rêveries poétiques et d’aspirations saugrenues à l’idéal.
Tout le monde s’aperçoit du penchant de Mmc de Romy pour Georges, excepté celui qui en est l’objet, et aussi le mari, trop occupé des graves soucis de la vie parlementaire pour savoir le premier mot de ce qui l’intéresse le plus directement.
Deux personnes entre autres sont convaincues que M. Georges de Maubriant est l’amant de Mme de Romy; l’une est le neveu du député et son unique héritier, qui considère les prétendues légèretés de sa tante comme fort compromettantes pour ses espérances de fortune ; la seconde est la belle-fille du baron de Sigenac, Jeanne, qui fut l'amie d’enfance de Georges, et qui garde pour lui des sentiments très voisins d’une tendresse passionnée. La liaison supposée de Georges avec une femme ridicule et plus âgée que lui irrite fort Albert de Romy et désole Jeanne de Sigenac.
Sous l’empire de ces deux intérêts contraires, ils en arrivent l’un et l’autre à donner publiquement à Georges des marques de mépris, qui amènent le secrétaire particulier, qui vient de donner sa démission, à jeter son gant à la figure d’Albert.
Jeanne, désespérée de ce qu’elle a fait, essaye de détourner Georges du combat, en lui avouant qu’elle l’aime et qu’elle n’a jamais fait qu’un rêve, celui de devenir sa femme. Mais, déjà la rencontre avait eu lieu; Albert, légèrement blessé par un adversaire généreux, lui accorde son amitié, et renonce au projet qu’il avait conçu d’épouser la belle veuve. Georges sera le mari de Jeanne.
Quant à M. de Romy, à qui sa fantastique moitié a
tout avoué, il ne peut supporter un coup si dur, qui l’atteint dans son bonheur domestique juste au moment où il venait enfin d’aborder la tribune au milieu d’une hilarité générale et prolongée. Il donne sa démission et se retire dans son village, pour y vivre en homme libre, qui ne subira plus ni la tyrannie des <' groupes » ni les moqueries des journaux du soir.
J’ai dit qu’on rencontrait des traces de drame dans cette légère comédie ; on y trouve aussi du roman ; n’est-ce pas, en effet, du pur roman, que la passion enfantine de Jeanne de Sigenac, traversant, sans s’y perdre, plusieurs années d’un premier mariage, et se retrouvant aussi fraîche qu’au premier jour, pour un homme qu’elle avait nécessairement perdu de vue pendant si longtemps ?
Le personnage de Mme de Romy, qui commence sous les traits d’une femme du monde et qui s'achève par les éclats burlesques d’une folle achevée, est trop dépourvu de consistance pour prêter l’ombre d’une vraisemblance aux soupçons fâcheux dont on accable le pauvre Georges.
Ces défauts, ainsi qu’un peu de décousu dans la conduite scénique, sont d’ailleurs rachetés et compensés par d’excellents traits de caractère, surtout dans le personnage très vivant et très actuel du député Romy.
L’inexpérience de l’auteur, qui en est à son premier ouvrage, ne l’a pas empêché de concevoir et d’écrire de très jolies scènes, par exemple celle où Jeanne de Sigenac et Albert de Romy discutent d’un ton si posé les conditions d’un mariage de convenance. Le dialogue est rempli de jolis traits et de mots amusants. Lorsque Romy, exaspéré des aveux de sa femme, n’en veut plus entendre davantage, et que celle-ci s’écrie: « Écoutez-moi, Monsieur! je vous en supplie! — Eh ! Madame, répond le député, habitué à laisser
parler les autres, il y a trente ans que j’écoute, j’en ai assez. » Et celui-ci: on avertit Romy que deux messieurs demandent à lui parler. « Deux messieurs ! ditil ; qui ce peut-il être ? Ah ! je sais. C'est mon groupe ! » Le Secrétaire particulier a reçu du public un accueil très honorable et très encourageant. M. Dalis se montre excellent comédien dans son rôle de député ganache ; Mme Élise Picard met tout son talent au service de Mmc de Romy. Mme Léonide Leblanc représente agréablement la belle veuve ; elle a fort bien dit la scène avec Albert de Romy, dont j’ai déjà parlé. Très bien aussi M. Regnier dans le personnage un peu raide, mais sympathique, de Georges de Maubriant. M. Porel donne une physionomie au rôle pas très neuf, mais toujours bien reçu, du neveu mauvais sujet et bon enfant.
CCCCXXII
Bouffes-Parisiens. 7 janvier 1877.