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LES TROIS MARGOT

Opérette en trois actes, paroles de MM. Henri Bocage et Henri Chabrillat, musique de M. Grisart.

On pouvait supposer, à commenter d’avance ce titre: les Trois Margot, que l’opérette nouvelle ne serait qu’une répétition ou une variante de Jeanne , Jeannette et Jeanneton, autrement dit les Trois Jeanne des Folies-Dramatiques. On se serait trompé. Il n’y a qu’une Margot dans l’opérette de MM. Rocage et Ghabrillat. On va voir comment la charmante aubergiste de Valmoisy se trouve, à un certain moment, tirée à

trois exemplaires absolument semblables de reliure, mais non de format.

Le baron de Valmoisy, quoiqu’il adore la baronne et qu’il soit adoré d’elle, n’a pas encore d’héritier après cinq ans de mariage. Or, un vidame, plus que centenaire et absolument gâteux, dont la succession est promise au baron, lui signifie que, faute par lui d’avoir un fils dans le délai d’un an, il le déshéritera.

Inutile de dire que ce baron et ce vidame appartiennent au moyen âge de fantaisie qui a déjà servi de cadre à tant d’opérettes, et que le baron de Valmoisy tient par les liens de parenté les plus évidents au sire de Framboisy, de glorieuse mémoire.

Désespérant d’accomplir la condition du vidame avec la collaboration légitime de la baronne, le baron imagine de faire la cour à la plus avenante de ses vassales, la cabaretière Margot. Obligé de réussir vite, car il part le lendemain pour la conquête du Milanais, sous les ordres de François Ier (!!!), le baron donne un rendez-vous à Margot dans une des tonnelles qui avoisinent son cabaret.

Mais l’heure et le lieu sont déjà pris par le clerc Séraphin, qui courtise Margot pour le bon motif; de son côté, l’écuver du baron, le nommé Jean des Vignes, infidèle aux charmes de la drapière Nicole, vient à son tour réclamer de la séduisante cabaretière une entrevue nocturne.

Que feront la baronne et dame Nicole, indignement trahies, la première par son mari, la seconde par son amant? Elles se déguiseront et se trouveront au rendez-vous.

A l’heure dite, trois Margot, au costume identiquement pareil, se promènent sous la tonnelle. Le baron d’un côté, le drapier Nicole de l’autre, emmènent chacun sa propre épouse dans la profondeur des bosquets.

Margot est rentrée chez elle, après avoir échangé de pudiques serments avec l’amoureux Séraphin.

Quant à l’écuyer Jean des Vignes, qui a trop goûté le vin d’Anjou, il se borne à se demander qui tourne, de la terre ou de lui.

A la suite d’un chassé-croisé dans l’obscurité, la baronne s’imagine qu’elle s’est trompée et que c’est avec Jean des Vignes qu’elle a flirté nuitamment. De cette confusion, plus ou moins vraisemblable, découlent les deux derniers actes de la pièce.

Un an s’est écoulé; le baron revient du Milanais avec ses hommes d’armes. Il apprend qu’un enfant est né pendant son absence. La baronne n’ose pas l’avouer; Margot, après s’en être défendue de la meilleure foi du monde, finit par se laisser accuser pour sauver la baronne. Désespoir de Séraphin. Complication du côté de dame Nicole, qui n’a pas plus reconnu son mari le drapier que le baron n’avait reconnu la baronne. Le baron se trouve avoir deux enfants sur les bras, Agenor, qui est le sien, et Martin, qui est celui de la drapière. Il s’ensuit une scène impayable lorsqu’on veut expliquer l’affaire au vidame, lequel, comptant sur ses doigts toutes les fois qu’on prononce le mot enfant, linit par en trouver quarante-trois.

Mais enfin tout se [débrouille. L’innocence de Margot est reconnue. La foi conjugale n’a été violée par personne; les deux enfants appartiennent à leurs pères légitimes quos justæ nuptiæ demonstrant .

Dégagez cet amusant imbroglio des grosses charges dont il est émaillé, et vous reconnaîtrez que la scène du bosquet au premier acte appartient au cinquième acte du Mariage de Figaro , y compris les soufflets qu’échangent entre eux le baron et son écuyer Jean des Vignes comme le comte Almaviva avec son barbier Figaro. Le deuxième acte nous ramène en pleine Closerie des Genêts , et les auteurs recouvrent enfin leur origi-

nalité propre aveclacréationdu fantastique vidame qui, l’acteur Scipion aidant, est une véritable trouvaille.

M. Grisart a écrit sur le livret des Trois Margot une partition assez touffue, dix-huit morceaux, si j’ai bien compté. La musique de M. Grisart a-t-elle un accent bien nouveau? Je n’oserais en répondre, mais elle est finement travaillée, et présente une certaine abondance mélodique, tournée, qui le croirait? vers les idées mélancoliques et tendres plutôt que vers la turbulente gaieté que réclamaient les situations empruntées par MM. Bocage et Chabrillat aux gauloiseries de Rabelais, de Bonaventure Desperriers et de la reine de Navarre. Le rôle de Séraphin, par exemple, écrit pour Mme Peschard, appartient moins à l'opérette qu’à l’opéra-comique et quelquefois même à l’opéra de genre.

Le public des Bouffes considérera-t-il cette nuance de sérieux comme une déception ou bien accepterat-il la tentative de M. Grisart comme une diversion à la musique purement bouffe? C'est un problème qui pourrait bien se résoudre au bénéfice des auteurs et du théâtre.

Je ne prétends pas, d’ailleurs, que la gaieté, ni même la grosse bouffonnerie n’aient pas trouvé place dans la partition des Trois Margot; j’indique seulement la part un peu large faite à l'amour sincère de Séraphin pris au sérieux par le compositeur, et qu’accuse encore le talent hors ligne de la chanteuse qui interprète le rôle.

Les chœurs sont fort jolis et conçus avec une variété piquante, particulièrement le petit chœur des cancans qui sert d’introduction au premier acte. Le duetto nocturne du premier acte a de la grâce et de l’émotion. Les adieux de Séraphin, au troisième acte, largement chantés par Mme Peschard, me paraissent être le morceau qui, par sa texture mélodique, s’éloi-

gne le plus du cadre habituel des Bouffes; nous y rentrons au contraire avec les couplets à boire :

A la taverne de Margot On boit à tire-larigot.

Ils ont produit un tel effet que Mme Peschard a dû les recommencer trois fois, sans que la féroce admiration du public prît souci des efforts vocaux qu’ils exigent^ et qui, d’ailleurs, ne paraissaient altérer en rien le métal solidement forgé de cette voix vibrante.

On ne s’étonnera pas que je ne cite aucun autre nom d’exécutant que celui de Mme Peschard; elle seule chante dans les Trois Margot . M. Daubray, fort réjouissant et d’une bonhomie qui ne manque pas d’astuce, n’est pas plus un chanteur que l’étrange et comique Scipion, absolument étonnant dans le rôle du vidame. N’oublions pas, cependant, Mlle Blanche Miroir, qui dit fort gentiment les couplets de l’anse du panier et quelques solis dans les chœurs, ni Mme Gabrielle Gauthier qui, obligeamment prêtée parles Variétés, remplit avec beaucoup de grâce le rôle de la baronne, et lui laisse un ton de comédie qui ne lui enlève aucun agrément, au contraire.

Gymnase.

CCCCXX1II

13 janvier 1877.

Reprise de FERNANDE Comédie en quatre actes, par M. Victorien Sardou.

Tout le monde sait ou croit savoir que M. Victorien Sardou emprunta le sujet de Fernande à une

nouvelle encadrée par Diderot dans l’un de ses romans les plus infâmes. Le sujet se raconte en peu de mots. Une femme du monde, abandonnée par le marquis de ***, son amant, se venge, Ruy Blas femelle, en lui faisant épouser une fille perdue.

La cérémonie faite, le marquis est instruit de son malheur; mais, prenant l’aventure en galant homme, et touché du repentir de sa nouvelle épouse qui se jette à ses pieds, il la relève en lui disant : « Madame la marquise, ce n’est pas votre place. »

Certainement, tout cela se trouve dans le conte de Diderot, et cependant je ne puis m’empêcher de soupçonner et de discerner, dans Fernande une influence plus forte, quoique moins directe, que celle de l’auteur de Jacques le Fataliste. M. Alexandre Dumas fils avait découvert le Demi-Monde , en le circonscrivant dans sa sphère propre, ni trop haut ni trop bas, M. Victorien Sardou s’est laissé tenter par une étude du mauvais monde, moins fine mais plus vraie peutêtre que l’autre.

Une des créations les plus originales d’Alexandre Dumas, n’est-ce pas Marcelle, la pêche verte, la vertu sans innocence qui succombera un jour ou l’autre si une main amie ne la vient secourir à temps? Eh bien! voilà l’analogie morale qui me frappe et qui m’indique la filiation des idées dramatiques entre le Demi-Monde et Fernande; je reconnais Marcelle dans la fille de Mme Adolphe, dite Sénéchal : Marcelle après la chute, qui est venue plus vite que ne l’a voulu Dumas, aussi vite que l’exige l’inexorable réalité des bas-fonds parisiens.

Le premier acte de Fernande , qui se passe tout entier dans le tripot de la Sénéchal, offre une succession de tableaux violents, sinistres et écœurants, où les parfums du vice mélangés aux odeurs culinaires de la table d’hôte font songer à ces terribles eaux-

fortes par lesquelles Balzac illustra la pension bourgeoise de la maman Yauquer née de Conflans.

Le reste du drame rentre dans les conditions ordinaires du théâtre, et M. Sardou s’y débat contre les nécessités pénibles d’un sujet qui ne fournit aucun dénouement acceptable pour la conscience du public.

Fernande a été entraînée, abusée, presque violentée, je le sais; malheureusement la tache subsiste, son souvenir obsède le spectateur, et glace les sympathies. On aura beau faire : la fille repentie n’a droit qu’à la pitié; vouloir pour elle les tendresses honnêtes, l’estime et le bonheur, c’est trop.

L’écueil que je viens de signaler est inhérent à la donnée primordiale du drame, et je ne crois pas qu’on pût essayer de le tourner avec plus de ressources et d’adresse ingénieuse que n’en déploie M. Sardou. Mais la pièce pèche par un autre côté, et ici M. Sardou porte seul la responsabilité de son erreur. Je veux parler du caractère du marquis, l’amant ingrat de Mme Clotilde de La Roseraie et l’époux imprudent de Fernande. La logique de l’action voulait qu'on s’intéressât à lui, puisque ses angoisses, lorsqu’on lui révèle l’ignominieux passé de sa femme, et le pardon final qu’il lui accorde, forment le nœud et fournissent le dénouement de la pièce. Si le marquis ne nous attache pas, qu’il ait épousé une rosière ou une coureuse, qu’il la chasse ou qu’il la garde, qu’il la méprise ou qu’il la vénère, qu’est-ce que cela nous fera?

Eh bien ! je vous dénonce le marquis André, comme un misérable pleutre, comme le plus bête, le plus plat des hommes. Non seulement il abandonne sans motif Mmc de La Roseraie qui l’aimait sincèrement et qu’il devait épouser ; mais il pousse la stupidité jusqu’à ne rien deviner de ce qui se passe dans le cœur de cette femme outragée; il se laisse aller, comme le plus fat des collégiens ou comme le plus grossier des

commis voyageurs, à lui raconter ses courses à la piste d’une grisette qu’il a lorgnée toute une soirée au théâtre Montmartre ; il la prend pour confidente de sa passion nouvelle, violant ainsi les convenances les plus élémentaires, et ne se doutant même pas qu’il se flétrit soi-même en piétinant à plaisir les fleurs fanées de sa tendresse éteinte. Enfin, ce n’était pas assez de tant de perfidies et d'insultes, il finit par souffleter, ou peu s’en faut, Mmc de La Roseraie, qui s’est vengée cruellement mais à bon droit.

Pour moi, ce marquis égoïste, inintelligent, sourd, aveugle et brutal, s’il devenait l’époux légitime de toutes les gourgandines de la rue des Martyrs et des hauteurs de Montmartre, me paraîtrait avoir précisément le sort qui lui convient, et je trouve que M. Sardou le comble d’indulgences imméritées en lui accordant une demi-vertu qui n’a sombré qu’une fois.

J’ai entendu critiquer le jeu de M. Pujol qui, à sept ans de distance de la première représentation, conserve le rôle du marquis André qu’il avait créé le 8 mars 1870. Pour moi, je lui sais gré, au contraire, de l’avoir rendu tolérable à force de soins, de sérieux et de bonne tenue. Je ne sais pas beaucoup de comédiens qui viendraient à bout d’un pareil tour de force.

Clotilde de La Roseraie, c’est aujourd’hui, comme il y a sept ans, Mme Pasca. Talent incomplet, inégal, mais puissant, Mme Pasca a tiré à elle les principaux effets de la pièce; son jeu, sombre et sans grâce dans les parties tranquilles, a produit des effets d’une singulière intensité lorsque éclatent enfin les transports de la femme outragée, jalouse et furieuse. C’est dire qu’à mon avis, la voie de Mmc Pasca, incertaine dans la comédie, est toute tracée dans le drame et dans le drame violent.

Mlle Legault se montre fort intelligente et fort touchante sous les traits de Fernande; mais c’est une

erreur que de lui avoir distribué le rôle; l’air malicieux et la physionomie enfantine de cette aimable ingénue ne conviennent pas à la fleur maladive, « poussée entre deux pavés », qu’a voulu peindre M. Sardou. Elle le sait, et elle dépense beaucoup d’efforts pour contrarier la nature. Malgré tout, elle reste enfant plus que femme, même après son mariage, ce qui ne l’a pas empêchée de faire beaucoup pleurer et d’être très applaudie.

L’excellent M. Landrol et la spirituelle Mlle Dinelli sont la joie de la pièce dans le rôle de M. et Mme Pomeirol.

Citons encore MM. Francès, Martin, Mmes Lebon, Helmont et Giesz dans de petits bouts de rôles.

Un incident bizarre a failli troubler la soirée : un spectateur, que je connais personnellement pour un homme d’esprit1, a cru devoir manifester une désapprobation très marquée à propos d’un détail de mise en scène. Ce spectateur a fait peut-être trop de bruit, mais je n’oserais dire que ce fût pour rien.

A ce moment, M. Pujol, montrant à Mrae Pasca la cassette qui renferme les écrins de sa fiancée, tournait absolument le dos au public, de sorte qu’on ne voyait ni la figure de M. Pujol, ni le visage de M. Pasca, ni la cassette. N’était-ce pas le cas de proférer le fameux cri : « Face au parterre ! » qui, je l’avoue, est légèrement tombé en désuétude? Les habitudes familières et le sans-façon du monde actuel ont légitimement leur droit de cité sur les théâtres où l’on représente la vie moderne. Néanmoins, la mise en scène qui excitait la réprobation d’un spectateur irritable a des inconvénients : ainsi l’on n’entendait pas un mot de ce que disait M. Pujol au moment de l’interruption.

1. C’était Fioupoux, un talent méridional, découvert par Jules Janin vers 1850, et devenu, sur la recommandation de l’illustre critique, mon collaborateur au journal Le Pouvoir .

Espérons que la petite émotion qui a troublé pendant quelques secondes la soirée du Gymnase ne passera pas tout à fait inaperçue pour les directeurs de nos scènes de genre.

CGC CXXIY

Comédie-Française.

16 janvier 1877.

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