JEAN D’ACIER
Drame en cinq actes, en vers, par M. Charles Lomon.
Jean d’Acier est un paysan vendéen, et le fermier du comte de Valvielle. Grâce aux bontés de la comtesse Marie, la femme de son maître, Jean, cédant à sa passion pour l’étude et à des aspirations qui l’en-
traînent hors de sa sphère, s’est assimilé les idées libérales de la philosophie du xvmc siècle, et la Révolution trouve en lui un adepte tout préparé. Au moment où l’action commence, le citoyen Berthaud, représentant du peuple en mission, vient proclamer la patrie en danger et appeler à sa défense les jeunes gens en état de porter les armes. Parmi les ci-devant vassaux du comte de Valvielle, un seul se présente pour se faire inscrire sur le registre des enrôlements : c’est Jean cl’Aeier.
Insensible aux reproches amers du comte comme aux objections quasi maternelles de la comtesse, Jean demeure inébranlable dans son dessein. Enfant du peuple, il a soif d’égalité et de supériorité aussi. 11 étouffait au souvenir de son ancienne servitude ; soldat, il lui sera permis d’aspirer à la gloire.
Vous avez de la gloire et des titres anciens;
Défendez-les ici, je vais chercher les miens.
Ce langage plaît au représentant Berthaud, qui promet à Jean d’Acier son amitié et sa protection pour l’aider à franchir les premiers échelons de la carrière militaire.
Ce que Jean d’Acier se garde bien d’avouer même à son nouvel ami, c’est qu’il aime passionnément la comtesse et qu’il veut s’arracher par l’absence aux tourments d’un amour sans espoir. Non seulement la hautaine comtesse est mariée et garde fidèlement ses devoirs, mais elle ne deviendrait veuve que pour passer aux bras d’un autre époux, son cousin le marquis Raoul de Puylaurens. Le comte a deviné l’attachement secret des deux jeunes gens l’un pour l’autre, et, au moment de risquer sa vie pour la cause royale, il confie Marie à la garde de Raoul, en lui faisant promettre de l’épouser s’il succombe dans la lutte.
Au second acte, les prévisions du comte se sont
accomplies ; il est mort guillotiné, et Marie, arrêtée, puis traduite au tribunal révolutionnaire, va périr sur l’échafaud de la ville de Nantes, où commande le représentant Berthaud. Pourquoi Berthaud ? pourquoi pas Carrier ?Puisque l’auteur nous place en plein cœur de la Révolution française, pourquoi reculer devant la vérité et substituer la figure imaginaire du puritain Berthaud à l’atroce personnalité qui déshonora dans l’Ouest la Révolution et la République? Que penseraiton d’un auteur dramatique qui ferait de Néron un agneau ou de Catherine de Médicis une femme à scrupules? Lorsqu’on entreprend de nous parler de la Terreur autrement que pour la flétrir, il faut savoir la regarder en face et l’accepter telle qu’elle fut : le règne des scélérats et des bêtes féroces.
Donc, on va guillotiner Mme de Valvielle, lorsque Jean d’Acier, appelé à l’armée républicaine de Vendée avec le grade de chef de bataillon, aperçoit la victime qui passe dans la fatale charrette. Son amour se réveille avec furie, il sollicite impérieusement la grâce de Marie; d’abord Berthaud la lui refuse rudement, mais il finit par donner un ordre de sursis, lorsque Jean d’Acier se déclare prêt à épouser la comtesse pour lui sauver la vie. Comment un mariage in extremis annulerait-il les effets d’un arrêt de mort prononcé par le tribunal révolutionnaire? C’est ce qu’on ne comprend pas clairement; dans les mœurs du temps, une pareille union aurait envoyé Jean d’Acier à la guillotine sans sauver la comtesse. Mais enfin, pour ne pas chicaner avec le jeune auteur, il faut passer làdessus. Jean d’Acier, muni des ordres nécessaires, arrête l’exécution en interrompant la marche de la sinistre charrette, qui, heureusement, ne roulait pas trop vite et n’était pas encore arrivée au pied de l’échafaud. Or, c’était précisément là que Mme de Valvielle devait être sauvée et enlevée par une, troupe de Ven-
déens que commandait son cousin le marquis Raoul.
La comtesse, qui savait qu’on veillait sur elle, n’est pas trop étonnée du sursis qu’on lui accorde; et lorsque Jean lui explique qu’il faut consentir à le prendre pour époux à moins de reprendre la route de l’échafaud, elle croit deviner que son ancien fermier agit par les ordres du marquis Raoul. Ainsi, elle prononce sans hésiter, devant l’officier municipal, le oui sacramentel auquel elle n’attache aucune importance.
La situation devient intéressante lorsqu’au troisième acte, Jean, ayant ramené au logis celle qu’il considère comme sa femme, commence à lui faire entrevoir la vérité et à lui parler de l’amour dont il brûla toujours pour elle.
« Mais », lui demande-t-elle alors avec une hauteur méprisante, « est-ce que votre maître connaissait « vos sentiments lorsqu’il vous a donné la mission « que vous venez de remplir? » — « Je n’ai pas de « maître! » s’écrie Jean, « et vous êtes ma femme. » À ce moment survient le marquis qui, las d’attendre sous l’orme, je veux dire sous la guillotine, s’est informé de ce qui se passait et a suivi Marie jusque chez son sauveur. On devine de quel ton Jean d’Acier accueille l’intervention du marquis dans son nouveau ménage; la situation achève de se corser par l’arrivée du représentant Berthaud, qui fait connaître à Jean la présence dans la ville du marquis Raoul qu’on recherche pour le passer par les armes. « Quel est cet « homme-là?» demande le représentant en apercevant le marquis qui porte le costume des paysans vendéens? « C’est un fermier de Valvielle! » répond la comtesse. Puis s’adressant au marquis : « Vous « avez entendu », lui dit Jean, « vous savez que le sé- « jour de Nantes n’est pas sain pour les ennemis de « la République. Dites bien cela dans le pays. » Là-
dessus le marquis salue et s’esquive noblement, non sans jeter, je le suppose, un coup d’œil moqueur sur ce vieux fantoche de Berthaud, qui aime tant à faire la police politique et qui la fait si mal.
Lorsque le quatrième acte commence, deux mois se sont passés pendant lesquels Jean d’Acier n’a pu vaincre la cruelle indifférence de la comtesse. Un dernier assaut, auquel le pousse sa passion désespérée, est repoussé comme les autres. « — Vous m’avez trompée! Monsieur, lui répond la comtesse, et vous vous êtes trompé vous-même; un mariage sous peine de mort est en soi nul et de nul effet; il aurait fallu me dire toute la vérité, je serais morte plutôt que de devenir votre femme. »
A ce moment, on amène le marquis, qui, portant les insignes de chef royaliste, vient d’être arrêté par les soldats de Jean au moment où il essayait d’envelopper la ferme où est campé celui-ci, afin d’enlever la comtesse.
C’est, comme on le voit, la scène de l’acte précédent qui recommence ou qui se continue. Le commandant Jean d’Acier veut faire fusiller son ennemi. Mais quoi ! ne le soupçonnera-t-on pas d’avoir frappé un rival plutôt que d’avoir accompli un devoir rigoureux? La générosité l’emporte; le commandant donne luimême la liberté au marquis, qui lui serre la main en reconnaissant que Jean d’Acier eût été digne de Marie et qu’il y a de nobles cœurs dans tous les camps.
Jean ne tardera pas à payer cher sa magnanimité. Le citoyen Berthaud, qui depuis le second acte cherche une tête à faire tomber pour la plus grande gloire de l’humanité dont il se dit l’apôtre, entre dans une fureur rouge en apprenant la délivrance du marquis. « C’est toi qui paieras pour tous! » dit-il à Jean ; il appelle les soldats et leur ordonne d’arrêter
leur commandant, comme traître à la patrie et à la République.
Au cinquième acte, tout est prêt; Jean d’Acier va être passé par les armes. Après avoir prêché la discipline à ses soldats, quiparaissaient disposés à désobéir à l’ordre sanguinaire de Berthaud, il obtient de celuici un sauf-conduit pour la comtesse. Marie pourra gagner librement un petit port de la côte et s’embarquer pour l’Angleterre. C’est Jean qui, dans une dernière entrevue, lui annonce qu’elle va devenir veuve et libre pour la seconde fois. En présence de tant de dévouement et d’abnégation, la comtesse subit comme une commotion intérieure; elle déchire le sauf-conduit et dit à Jean : « Je veux mourir avec toi. Je t’aime! » Mouvement théâtral et d’un grand effet, quoique peu vraisemblable et totalement inconciliable avec le caractère de la comtesse Marie. Jean d’Acier n’en est pas moins fusillé bel et bien, après avoir subi, comme dernière épreuve, une insupportable homélie de cette brute farouche de Berthaud, qui paraît extrêmement heureux de donner une preuve éclatante de son propre patriotisme, en envoyant son ami à la mort. On peut dire, en variant un mot célèbre, que, pour les révolutionnaires de ce calibre-là, — et nous en avons connu quelques-uns, — le patriotisme, c’est le sangles autres. Quant à Mme Jean d’Acier, ci-devant comtesse de Valvielle, et marquise promise de Puylaurens, que devient-elle? Gomme elle a déchiré le sauf-conduit signé par Berthaud, il est probable que cet intègre citoyen la fera guillotiner pour la seconde fois, et ce sera la bonne.
Avant de hasarder un jugement équitable sur l’œuvre de début d’un très jeune écrivain, il faut d’abord que je m’explique nettement sur une question capitale. A qui appartiennent les situations plus ou moins
romanesques et quelquefois touchantes qui soutiennent jusqu’au bout l’attention clu public? Si elles étaient neuves, je dirais sans hésiter : « Un auteur dramatique nous est né. » Mais ni Victor Hugo, qui a fourni le dénouement avec son représentant inflexible et son commandant républicain qui a fait évader un chouan; ni Mme Sand, qui a créé dans Cadio un paysan breton devenu officier républicain et épousant pour la sauver la grande dame qu’il aime, ne peuvent abandonner leurs titres de priorité. Les plus clairs de ces droits ne reviennent cependant ni à l’auteur de Quatrevingt-treize ni à l’auteur de Cadio , mais tout simplement à deux hommes de beaucoup d’esprit, l’un qui s’appelait le marquis de Saint-Georges, l’autre qui s’appelle encore M. de Leuven, qui firent jouer au Palais-Royal, le 11 mai 1837, une comédie en trois actes, intitulée Riquiqui , où nous trouvons groupés, comme dans le drame de M. Lomon, les quatre personnages principaux : l’homme du peuple qui sauvera la grande dame par un mariage ; la grande dame ellemême, MIle Athénaïs de Montfort; le chevalier de Beauval, cousin d’Athénaïs et son fiancé, comme le marquis de Puylaurens est le cousin et le fiancé de Marie de Valvielle; enfin, le représentant du peuple qui conclut d’autorité le mariage. Par une rencontre singulière, je trouve même en germe dans Riquiqui la scène de Jean d' Acier où le cousin vient revendiquer sa fiancée jusque dans le domicile de son nouveau mari, la provocation et la réponse de l’homme du peuple qui conseille à son noble adversaire de réserver son sang pour les champs de bataille. La pièce jouée par Achard, Levassor, Germain et la spirituelle Charlotte Dupuis eut un tel succès il y a quarante ans, que plusieurs artistes de mes amis en évoquaient ce soir le souvenir encore vivace.
Je n’indique ces rapprochements ni à titre de simple
curiosité ni comme un reproche à la sincérité de M. Charles Lomon, de laquelle je suis convaincu d’avance, mais j’explique par là que des spectateurs qui connaissent tous Quatre-vingt-treize et Cadio , et dont quelques-uns n’ont oublié ni Riquiqui ni les imitations postérieures de ces divers ouvrages, n’aient pas subi, en écoutant Jean d' Acier, l’impression d’une conception nouvelle. De là des comparaisons qui nous mènent à un commencement de jugement motivé.
Le commandant de Quatre-vingt-treize meurt pour une faute plus grande et pour une action plus grande aussi que ne le sont la faute et l’action de Jean d’Acier; ce n’est pas un rival qu’il a sauvé, c’est le chef de sa propre race, le commandant en chef des forces royalistes en Bretagne. Aussi le dénouement du roman de Victor Hugo a-t-il à la fois plus de hauteur et moins d’horreur que celui de Jean d Acier.
Cadio et Riquiqui sont animés par des sentiments d’exquise délicatesse qui manquent à Jean d’Acier, car l’un et l’autre rendent sa liberté à la femme qu’ils ont sauvée. Nous voici arrivés au vif de la question. Jean d’Acier est-il intéressant?Oui, dans une certaine mesure, mais beaucoup moins que l’auteur ne se l’est figuré. Maître par la violence d’une femme qui ne l’aime pas, il l’enchaîne à sa destinée et ne s’aperçoit pas que son prétendu dévouement n’est que le masque du plus cruel égoïsme. Il ne se décide à la rendre libre que parce qu’il va mourir; son sacrifice arrive donc trop tard : trop tard aussi l’amour absolument imprévu de la comtesse Marie pour l’homme qui l’a perdue.
Les trois premiers actes, malgré l’inexpérience toute naturelle de l’auteur, valent cependant beaucoup mieux que les deux derniers, qui appartiennent 'uniquement au bel art de rhétorique, et marchent [par tirades déclamatoires à la façon des tragédies du xvme siècle.
Je n’insisterai pas trop pesamment sur les élans lyriques qui célèbrent, au cinquième acte surtout, la prétendue épopée de la Terreur. Ce sont là des exubérances de jeune homme, qui confond, de la meilleure volonté du monde, la cause de la Révolution avec celle de la liberté, et qui s’imagine, sur la foi de mensonges trop accrédités, que les crimes de la Convention sauvèrent la Patrie.
C’est égal : le bonnet rouge fait mal à voir, même en peinture, et je regrette que la Comédie-Française ait poussé l’exactitude jusqu’à nous montrer cet emblème dans la salle où s’accomplit le mariage civil de Jean d’Acier et de la comtesse Marie.
M. Charles Lomon écrit en vers avec force, avec éclat, quelquefois avec éloquence. Je relèverais çà et là beaucoup d’incorrections, un plus grand nombre d’inexactitudes et même de vers faux, tels que ceux-ci :
Non, je ne puis souffrir
Que vous m’ accompagniez lorsque je dois mourir.
Ce dernier est incontestablement un vers de treize pieds. Ailleurs, un soldat dit en parlant de Jeand’Acier : « J’ai bien cru qu’il passerait le saut. » Expression inadmissible et inintelligible; on saute un pas, on ne passe pas un saut.
Mais j’aime mieux compter les beaux vers qui se pressent avec une abondance pleine d’espoir lorsque M. Lomon saisit une idée vraie ou un sentiment juste. Je trouve un beau mouvement et un emportement vraiment dramatique dans la tirade de Jean d’Acier résolu à vaincre enfin les résistances de la comtesse :
Eclate enfin, mon cœur, c’est trop te comprimer!
Va! bondis! mets du feu dans le sang de mes veines
Et chasse loin de moi les timidités vaines.
Loin de moi, loin de moi, ce respect insensé
Qui fait de mon amour un jouet méprisé.
Fils de la veille austère autant que de l’orgie,
Désirs fous, donnez-moi l’audace et l’énergie,
Et si je dois tomber à l’heure où l’aube luit.
Je veux aimer du moins et vivre cette nuit.
La grande attraction de Jean d' Acier, c’était l’interprétation d’un rôle sérieux par M. Goquelin. Il y a longtemps que cet excellent comédien aspirait à une pareille épreuve. Il l’a tentée : elle lui a réussi aussi complètement qu’on pouvait l’augurer, mais — pas plus. M. Goquelin a rendu le personnage de Jean d’Acier avec une sûreté magistrale, avec la simplicité de moyens d’un artiste consommé. Est-il parvenu à colorer son personnage de ce quelque chose d’au-delà et d’inexprimable, de ce charme que nous pouvons aisément nous figurer en supposant que Jean d’Acier eût été créé par M. Delaunay ou par M. Worms? C’est ce que nous diront les représentations subséquentes. Dès ce soir le succès de M. Goquelin a été immense, et le public l’a salué d’une acclamation unanime lorsqu’il est venu nommer l’auteur.
MUe Favart a dignement secondé M. Coquelin ; elle donne au personnage de la comtesse une expression de mélancolie pénétrante qui a saisi toute la salle lorsqu’elle est entrée vêtue de noir, au moment où on l’arrache à l’échafaud. On aurait dit la Marie-Antoinette de Delaroche descendue de son cadre. A la dernière scène elle a mis tant d’émotion dans l’aveu de son amour m extremis pour Jean d’Acier, qu’elle l’a rendu pour ainsi dire croyable, et c’est là une remarquable prouesse d’un talent en pleine possession de soimême.
11 m’a semblé que M. Maubant n’était pas en voix. Il y aurait quelque cruauté à critiquer cet estimable artiste à propos d’un rôle aussi faux, aussi creux et aussi mal venu que celui de cet insupportable bénisseur de guillotine, qui conjugue avec Jean d’Acier le
verbe révolutionnaire et fraternel : a Fusillons-nous les uns les autres. »
M. Laroche tient avec beaucoup de dignité le rôle du marquis de Puylaurens. M. Martel, M. Dupont- Vernon et Mllû Martin jouent avec zèle de petits rôles dénués d’agréments.