‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 23 sur 70 · EN MARAUDE · texte numérisé non relu

EN MARAUDE

Opérette en un acte, paroles de M. Emile Mendel, musique de M. Ettling.

Voilà un sommaire bien gros pour de si petites pièces et des inventions si légères, beaucoup plus faciles à voir et à entendre qu’à raconter.

Le Sabbat pour rire n’a fait qu’un très léger bruit qui n’est pas arrivé jusqu'à moi; l’un des dix spectateurs matineux qui assistaient à l’œuvre de M. Raspail m’affirme que cette paysannerie, dans laquelle on voit Pornic et Collette se déguiser en diables pour se faire peur l’un à l’autre, n’exercera qu’une influence médiocre sur ce qu’on appelle le mouvement artistique de notre temps.

Il y a dans V Ascenseur, qualifié pochade musicale, un moyen scénique assez nouveau : grâce au jeu simulé de l’ascenseur, la pièce commencée sous le vestibule d’une maison, devant la loge du concierge, se

continue au quatrième étage et revient se dénouer au point de départ. M. Henry Raymond s’est servi de ce va-et-vient sans but appréciable, comme s’il avait voulu seulement l’essayer, mais je tiens pour certain qu’avant dix-huit mois d’ici l’ascenseur et les effets de déplacement qu’il motive tiendront la place d’honneur dans quelque gros drame à spectacle.

LOpoponax me paraît avoir dormi dans les cartons. C’était sans doute une actualité, écrite au moment où l’opoponax, inventé par les parfumeurs de Londres 1 , fit sa première apparition dans le monde parisien, c’est-à-dire au commencement de 1870. Une modiste nommée Stéphanette est à la recherche d’un séducteur inconnu, et pour le retrouver elle n’a que le souvenir d’un parfum exotique, celui de l’opoponax. Ne le reconnaît-elle pas dans la personne du vieux professeur de danse Timoléon ou le reconnaît-elle dans le collégien Gaston? C’est un doute dont je ne vous tirerai pas, ne m’en tirant pas clairement moi-même. Je suppose que, d’ailleurs, vous n’y tenez guère.

Il y a une idée de pièce dans la dernière des quatre opérettes exécutées ce soir. Seulement elle n’est pas neuve. En maraude est l’histoire de deux dragons qui, surpris en flagrant délit de flirtation avec deux jeunes personnes, se font passer pour les dragons de bois que l’apothicaire Pilon avait fait sculpter dans le but de faire peur aux oiseaux de son jardin. Ce n’est ni fort, ni méchant, ni ennuyeux.

La musiquette de MM. Raspail, Henry Raymond, Vasseur et Ettling paraît sortir d’un fonds commun qui n’a d’autre caractère que la banalité.

1. J’aurais dû écrire réinventé. L’opoponax était d’usage assez commun, en plein xvme siècle, pour figurer dans la nomenclature des marchandises imposées à l’entrée dans Paris, article Ier du tarif, s’élevant à 19 livres 13 sols 1 denier et 11/ 25e» de denier. Journal du citoyen , 1734, pages 200 et 233,

M. Daubray s’est montré, comme à son ordinaire, fort plaisant dans l’Opoponax, où Mme B. Stuart débutait par un rôle sans valeur. On retrouvera cette aimable actrice pour un rôle mieux approprié à son jeu piquant et fin.

Chateau-d’Eau.

CCGCLY

4 mai 1877.

LE PENDU OU LES TROIS BIGAMES Drame en cinq actes, par MM. Anicet Bourgeois et Michel Masson.

Le théâtre du Château-d’Eau fait défiler devant son public les anciens mélodrames du répertoire de TAmbigu et de la Gaîté, à raison de cinq actes par quinzaine. Il semble que ce répertoire soit inépuisable. En considérant que la plupart des pièces reprises par le Château-d’Eau portent une date comprise entre 1850 et 1860, on se fait une idée de l’énorme consommation de mélos faite parles théâtres de drame aux temps où les succès de cent représentations constituaient une prodigieuse exception.

Je ne sais ce que dura le Pendu à partir de sa naissance qui eut lieu le 4 avril 1854 sur le théâtre de l’Ambigu. Joué par Chilly, Laurent, Dumaine, Mmcs Marie Laurent et Fernande, il avait de quoi se défendre. Mais il fait piteuse mine aujourd’hui et je doute qu’il remplisse jusqu’au bout ses quinze jours de faction réglementaires.

Par une singularité plus comique que dramatique, les trois principaux personnages du Pendu sont ou se croient bigames : le jeune Christol parce qu’il a épousé à Lisbonne la servante Casilda, quoiqu’il ne

fût pas encore veuf d’une superbe marseillaise dont on ne dit pas le nom; la servante Casilda, parce que, sous le nom volé de Diana Mendez, elle a épousé M. Gilbert Dartigues, quoiqu’elle ne fût pas veuve de Christol; enfin M. Gilbert Dartigues, parce qu’il a épousé la charmante Suzanne, sans attendre qu’il fût veuf de Gasilda. Gomment cet imbroglio se ’dénouerat-il après cinq actes et dix crimes? De la manière la plus simple. Puisque Diana Mendez n’est pas Diana Mendez mais la servante Gasilda qui a volé les papiers de sa maîtresse au milieu d’une traversée en mer, par un procédé imité de la Closerie des Genêts 9 il y a bien évidemment erreur sur la personne, ce qui est un cas de nullité absolue de mariage. Donc Gilbert n’est pas bigame et il a droit de considérer la vertueuse Suzanne comme sa femme légitime.

Un gros intérêt, assez confus, circule dans ce libretto peu limpide, écrit avec une naïveté et un sans-gêne des plus réjouissants.

J’ai oublié de dire que le drame s’appelle le Pendu parce que Christol, le premier mari de Casilda, a été pendu, puis sauvé, ce que sa femme ignore. Gasilda a un frère nommé Moretto, qui, apprenant la résurrection de Christol, s’empresse d’en avertir sa sœur; de là, ce dialogue épique : « Moretto. Depuis une heure, «je crois aux revenants. — Gasilda. Quelle folie ! — « M. Le défunt que j’ai vu pendre il y a sept ans m'est « apparu aujourd’hui. — G. En rêve? — M. Non, vi- (( vant et conduisant une carriole ... »

Ailleurs, MM. Anicet Bourgeois et Michel Masson disent de M. Dartigues qu’il est depuis plusieurs mois dans son château, « où il vit renfermé comme un loup », comparaison faite pour étonner les zoologistes qui savent bien que les loups vivent en plein air et n’ont pas de châteaux.

En géographie, c’est bien autre chose; Diana Men-

dez et sa servante Gasilda doivent se rendre par mer de Lisbonne à Bordeaux; la route est assez simple, n’est-ce pas ? De l’embouchure du Tage à l’Océan et de l’Océan au golfe de Gascogne. Quelle n’est pas la surprise de l’auditeur en apprenant que ces dames ont fait naufrage « en vue des îles Minorques {sic) », c’està-dire en pleine Méditerranée. Encore, pour adopter cette interprétation, faut-il admettre que les auteurs aient voulu dire « les îles Baléares », les îles Minorques n’ayant été relevées jusqu’à ce jour par aucun géographe connu.

La pièce est assez médiocrement jouée. Je dois cependant une mention à un jeune comique nommé Verretqui, dans le personnage de Christol, établi d’origine parle gros Laurent, a montré des qualités de franchise et de rondeur qui rappellent le créateur du rôle.

CCCCLYI

Troisième Théatre-Français. 8 mai 1877.

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