LA PROVINCIALE
Comédie en quatre actes, en prose, par M. George de Létorière.
La pièce que les comédiens ordinaires, mais fort estimables, du troisième Théâtre -Français ont eu l’honneur de représenter devant une chambrée extrêmement brillante, est imprimée dans la collection déjà volumineuse du Théâtre des Inconnus.
Voici le point de départ de la Provinciale. Le marquis d’Elvigny, dernier du nom, est mort, léguant une fortune de trois millions à sa nièce mademoiselle Camille d’Elvigny, sous la condition qu’elle épou-
sera son cousin, le vicomte Christian de Mac-Trevor, et que celui-ci relèvera le nom et les armes d’Elvigny.
Or, Mllc Camille est une petite sauvage, élevée dans son château seigneurial d’Elvigny, département de la Creuse, où elle vit avec trois mille francs de rente et d’où elle s’est bien promis de ne jamais sortir.
Quant au vicomte, c’est un aimable débauché, ruiné à fond, qui n’épousera Camille qu’à son corps défendant, et pour ne pas manquer l’héritage.
Camille ne le laisse pas longtemps dans l’embarras ; elle refuse l’époux testamentaire que lui destinait feu son oncle, et, par conséquent, d’après les termes du legs, le vicomte Christian hérite seul des trois millions, sans partage ni transaction possible.
Cette donnée n’est pas neuve, mais elle est consolante, parce qu’elle prouve qu’il y a encore de nobles cœurs dans le département de la Creuse, et que si le désintéressement disparaissait un jour du sol de la France, c’est dans les petits châteaux des environs de Guéret qu’on le retrouverait à coup sûr. Qn’on ne voie en ceci nulle intention de persiflage; je me conforme à la pensée de l’auteur en considérant le département de la Creuse comme le dernier reste du paradis terrestre, par opposition à l’enfer de Paris.
Le seul point où je me permette de résister à la volonté de M. de Létorière, c’est qu’il place obstinément la Creuse et son chef-lieu Guéret en Limousin ; je n’y puis consentir par respect pour l’histoire et la géographie. Guéret fut autrefois la capitale de la Marche, et la Marche s’appelait ainsi parce qu’elle formait la marche ou frontière de France du côté du Limousin.
Vous devinez aisément que si Camille d’Elvigny refuse trois millions et la main de son cousin Christian au premier acte, c’est pour les accepter au qua-
trième, après diverses lattes, péripéties et combats.
Le principal obstacle au bonheur de ces deux cousins si bien faits pour se détester d’abord et s’adorer ensuite, c’est une certaine demoiselle Gornélia Ferette, moitié cantatrice, moitié « femme de rue », qui dispute à Camille, non le cœur de Christian, auquel elle ne tient guère, mais les trois millions du défunt marquis, qui lui plaisent au suprême degré.
Mais enfin, la signora Cornelia est vaincue, Christian se bat pour Camille, est blessé, l’épouse, et rebâtira, avec les trois millions, le château d’Elvigny, qu’il entourera d’asiles-ouvroirs en faveur des enfants pauvres du département de la Creuse (ancienne Marche).
La comédie de M. Georges de Létorière présente des inégalités surprenantes; le premier acte, si on l’émondait de détails superflus, est bien construit et semble annoncer une œuvre solide, quoiqu’un peu trop largement développée ; le deuxième acte continue cette impression, mais finit mal; le troisième acte n’existe pas, et le quatrième acte est bourré de remplissages qui retardent, sans urgente nécessité, un dénoûment depuis longtemps prévu.
Il est arrivé à M. Georges de Létorière ce qui arrive à beaucoup d’écrivains qui abordent tardivement le théâtre, c’est, après avoir mis la main sur un sujet de pièce, de ne savoir plus qu’en faire. On rencontre cependant, parfois, à travers les parties les plus faibles de cet ouvrage sans équilibre et sans proportions, des traces de talent et parfois des choses tout à fait charmantes. Je citerai, par exemple, la scène où Camille, ayant besoin d’argent pour subvenir à ses charités, essaye de vendre des aquarelles sorties de son pinceau, et trouve pour acquéreur son cousin Christian qu’elle a dédaigné. La noble fille n’est pas le moins du monde embarrassée : « — Je vous préviens, mon
cousin, que je vous vendrai mes aquarelles très cher. Cependant, fixez un prix. — Trois millions ! » répond l’amoureux Christian. Cela est très joli, très fin, mais ne nous préparait guère à quelques brutalités mélodramatiques qui gâtent le reste de la pièce.
* L’auteur — ne l’ai-je pas dit encore? — est une dame, qui a signé de jolies chroniques mondaines dans plusieurs journaux quotidiens, sous le pseudonyme de vicomte de Létorière. Il y a de l’esprit, beaucoup d’esprit, trop d’esprit, au premier acte surtout; cette dépense de clinquant et de mots brillants, un peu plaqués à tort et à travers, dépasse la bonne mesure. Trop de fleurs aussi, trop de fleurs, comme disait Calchas ; la conversation des personnages en est tellement émaillée, en de certains passages, qu’on croirait assister à un cours de botanique à l’usage des jeunes personnes.
Georges de Létorière a voulu peindre dans Christian Mac Trévor, dans le comte de Prébar, dans le comte de La Tournelle, un coin de la vie de Paris ; mais ce petit tableau renferme nombre d’inexactitudes bien peu parisiennes. Par exemple, il est question d’une loge d’avant-scène au théâtre du Châtelet, juste le seul théâtre de Paris où il n’y ait pas d’avant-scènes. Comment M. Ballande, qui est un homme de théâtre, a-t-il laissé passer cela?
La pièce est bien jouée, surtout par Mlle Marie Yannoy, qui a rendu avec beaucoup de décence, de dignité et de délicatesse le personnage sympathique de la provinciale Camile d’Elvigny. Mlle Marie Yannoy, que nous avons applaudie au Gymnase et à l’Ambigu, et qui prendrait facilement une belle place dans un grand théâtre de drame, s’est laissé un peu emporter à la fin, et n’a peut-être pas proportionné ses effets à l’exiguïté du petit cadre qui l’environnait. Un peu plus de modération et de simplicité dans les dernières
scènes, en la ramenant vers le ton de la comédie, achèverait son succès qui a été très grand et très mérité.
MM. Reynal, Sylvain, Mmes Rose Lion, Villetard et Cassothy constituent un ensemble très satisfaisant.
On a donné à M. Albert Lambert le rôle d’un peintre insupportable et mal élevé, qui devrait être mis à la porte des maisons où l’on paraît l’accueillir, au contraire, avec joie. Ce n’est pas le fait de M. Lambert, qui est un amoureux fort agréable, mais qui ne me paraît pas avoir en lui Létoffe d’un Desgenais.
Variétés.
CCCCLVII
9 mai 1877.