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LA POUDRE D’ESCAMPETTE

Folie-vaudeville en trois actes, par MM. Henri Bocage et Alfred Hennequin.

Tout le monde savait que M. Hennequin avait travaillé à la Poudre d'escampette ; et, comme on a l’habitude de supposer, non sans quelque raison, que l’auteur d’une ou de plusieurs pièces applaudies est condamné à se recommencer indéfiniment, on s’attendait à quelque imbroglio savamment intrigué et corsé, tel que le Procès Veauradieux ou Bébé. Or, il se trouve que la Poudre d'escampette appartient à un genre plus simple, celui des pièces légèrement esquissées, que nos pères appelaient un vaudeville, parce qu’ils l’illustraient de couplets sur des airs connus. R en est résulté, au premier abord, une sorte de déception, qu’on se serait épargnée en prenant

plus au sérieux la qualification de folie-vaudeville donnée sur l’affiche à la pièce nouvelle de MM. Henri Bocage et Alfred Hennequin.

La Poudre d'escampette , pour la définir par un mot exact, est une simple farce ; mais une bonne farce n’est pas à dédaigner, et celle-ci repose sur une idée vraiment plaisante.

Trois bons bourgeois, M. Montengraine, M. Beausalé et M. Dubocal, ont entendu parler, au café où ils se réunissaient d’ordinaire pour faire leur partie de dominos, d’une affaire aussi étonnante que splendide: celle des eaux minérales sulfureuses de Pantin, près Paris. Le plan des ingénieurs est vraiment grandiose : il s’agit de transformer la Grande-Villette et la Petite- Villette en oasis parfumées, qui appelleront à elles les touristes de tous les pays, et les y retiendront au détriment des îles d’Hyères, d’Antibes, de Cannes, de Nice et de Monte-Carlo. Cette idée colossale a grisé les trois amis, qui se sont cotisés pour réunir les fonds nécessaires aux études préalables. La société anonyme est constituée, Beausalé et Dubocal en sont les administrateurs, sous la présidence de Montengraine, qui prend sa fonction pour un sacerdoce et sa sonnette pour l’instrument sacré du progrès industriel.

Tout marcherait à merveille, sans un certain Billembois, le seul actionnaire des eaux minérales de Pantin. Ce Billembois, furieux de ne pas être administrateur comme les autres, s’est fait le cauchemar vivant de ses associés ; il les réveille la nuit pour leur demander communication du bilan et des livres, et les menace constamment des foudres judiciaires. Il leur prédit que leur directeur Cassignol et leur caissier Grenouillet dévaliseront la caisse, et qu’ils finiront en police correctionnelle pour avoir méconnu ou lésé les intérêts de leur unique actionnaire.

Les trois honnêtes bourgeois, inquiétés par ces lugubres prophéties, font appeler le caissier; le caissier est absent ; il a laissé ses livres en désordre ; on ouvre le grand-livre, on y trouve un grattoir ; indice grave! le caissier altérait donc ses écritures. On appelle le directeur ; absent aussi, et sur son bureau on trouve une lettre tout ouverte et sans adresse, ainsi conçue: « Tout est découvert; je pars pour la « Belgique. »

C’est la foudre qui tombe sur la tête de Montengraine, de Beausalé et de Dubocal. Billembois avait donc raison! Ils se voient perdus, déshonorés, traduits devant la justice de leur pays. Ils n’ont qu’un seul parti à prendre, la fuite, et comme ils n’ont pas d’argent sur eux, ils emportent la caisse, qui, après tout, ne contient guère que leurs propres capitaux. A ce moment suprême, le bonnet à poil d’un gendarme apparaît, et les trois amis se sauvent comme ils peuvent, afin de gagner au plus tôt la Belgique.

Il est temps d’expliquer que les trois administrateurs de la Société thermale de Pantin sont la dupe d’une méprise. Si le directeur et le caissier n’ont pas répondu à l’appel de leurs supérieurs, c’est qu’ils étaient allés à leurs petites affaires d’amour. Le caissier n’a gratté qu’une énorme tache d’encre qu’il avait faite au grand-livre en batifolant avec Catherine, la cuisinière de Montengraine. Quant au directeur, M. Cassignol, il ne songe pas le moins du monde à s’expatrier, et la lettre où il annonçait son départ pour la Belgique était destinée à une maîtresse avec laquelle il voulait rompre. Enfin, le gendarme Clodimar n’est qu’un gendarme belge, venu de Mons en congé pour épouser Catherine.

Les trois amis ne s’en croient pas moins traqués par la police; toujours suivis par le gendarme, qui a l’idée fixe d’obtenir de M. Montengraine qu’il consente

au mariage de sa cuisinière, ils passent par toutes les transes imaginables, et deviennent, sous l’empire de la peur, capables de tous les crimes. Inutile, je devrais dire impossible d’expliquer en moins d’un demivolume comment ils arrivent à prendre Mme Gésarine Billembois pour une espionne dans le genre de Dora, comment ils la bâillonnent, l’enlèvent dans un fiacre et l’amènent avec eux jusqu’à la gare de Pantin, où nous retrouvons Montengraine, Beausalé et Dubocal cachés avec la prétendue espionne dans une immense caisse d’emballage.

Ce troisième acte, dans la gare de Pantin, a complètement relevé et enlevé le succès. Il renferme deux ou trois scènes vraiment bouffonnes. Il faut voir, par exemple, Beausalé (M. Baron), déguisé en employé du télégraphe et recevant l’ordre du chef de gare de demander des secours à Paris pour arrêter les trois malfaiteurs dénoncés par Gésarine qui s’est enfin échappée. Beausalé tape à tort et à travers sur les tiges du commutateur électrique. O surprise! la sonnerie d’avertissement se fait entendre. On répond de Paris : « Compris, nous vous envoyons le train de bestiaux que vous avez demandé. » C’est bien autre chose lorsque le train de Paris arrive, et que les trois bourgeois, manœuvrant à tour de bras les disques et les drapeaux rouges, essayent de l’empêcher d’entrer en gare. Mais enfin on les arrête et tout s’explique. Le directeur Gassignol arrive tout juste pour lui apprendre qu’il n’a pas fait de trou à la lune, que la Société des eaux thermales de Pantin se porte bien, et qu’une compagnie anglaise propose d’acheter l’affaire avec un million de bénéfice.

Ce dernier acte est véritablement plein de folie, mais de folie gaie et bien venue. On a ri aux larmes

MM. Pradeau, Baron et Léonce sont impayables sous les traits des trois bourgeois tout étonnés de se

retrouver d’honnêtes gens. Mlle Gabrielle Gauthier joue avec beaucoup de grâce et de finesse le personnage de Gésarine ou l’espionne sans le savoir. M1Ie Cerny, qui débutait par le petit rôle de Catherine, n’a que quelques mots à dire; elle a montré de la verve et de la gaîté.

CCCCLVIII

Théâtre Taitbout. 12 mai 1877.

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