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LES MÉMOIRES DE FRÉT1LLON

Pièce en quatre actes et sept tableaux.

On n’a pas nommé les auteurs des Mémoires de Frétillons que, du reste, on ne demandait guère. Le public spécial des premières représentations savait que la pièce n’avait rien de nouveau que le titre, et se souvenait de l’avoir vu jouer au théâtre Déjazet, alors qu’elle s’appelait les Fées de Béranger .

L’idée de faire défiler, en les suspendant au fil d’une intrigue légère, les principales figures de femmes créées par le dernier des grands chansonniers français, était si naturelle qu’elle est venue pour la première fois à des vaudevillistes il y a bien près d’un demi-siècle. Déjazet incarnait si naturellement Frétillon et Lisette qu’on écrivit pour elle les Chansons de Béranger . Le type de la marquise de Préten taille, vingt autres encore, auxquels on aurait pu ajouter celui de la sœur de charité, appartenaient de droit à l’excellente comédienne du Palais-Royal.

Depuis elle, on a refait cent fois la pièce, en y mêlant des éléments étrangers, comme l’ont fait les

auteurs des Mémoires de Frétillon avec Mme Grégoire , et d’autres chansons qui n’appartiennent pas à Béranger. Hélas! la vieille chanson française est bien passée de mode. On ne la comprend presque plus, à moins de certains efforts de comparaison et de mémoire; c’est dire qu’elle appartient au domaine de l’histoire littéraire, qui la mettra sans doute à sa vraie place, moins grande que ne la lui faisaient nos pères, moins humble qu’on ne la lui accorde de nos jours.

Les Mémoires de Frétillon n’ont guère d’autre mérite que de nous rappeler de vieux refrains grivois. Béranger compta cependant pour quelque chose de mieux qu’un poète érotique; il fut le chantre de nos gloires nationales dans les jours de malheur et consola la patrie humiliée. Mais le moyen d’emprunter un seul couplet, j’allais dire une seule strophe au Cinq Mai, à la Grand’Mère, aux Exilés, etc. J’en veux presque aux auteurs anonymes d’avoir touché à l’étonnante légende de la Vivandière, pour n’en détacher qu’un refrain en le dénaturant.

Du reste, les mœurs théâtrales d’aujourd’hui sont obligées de se conformer à de très singuliers scrupules. Croirait-on que pour pouvoir chanter sur un théâtre la chanson si connue qui a pour refrain :

Quel honneur!

Quel bonheur!

Ah! monsieur le sénateur,

Je suis votre humble serviteur!

il ait fallu substituer dans le quatrième vers : Mon ami y mon bienfaiteur ! pour faire disparaître Monsieur le sénateur jugé sans doute séditieux !

La pièce a été écoutée comme on écoute au théâtre Taitbout, au milieu de lazzis, d'interpellations, d’applaudissements ironiques et de rappels que Mme Toudouze a eu le tort de prendre au sérieux. Un incident

burlesque a failli mal tourner. On venait de baisser la rampe pour « faire la nuit » ; un personnage en scène disait d’un ton mélancolique : « Voici le soir; « les étoiles s’allument au ciel... » et il regardait dans les frises où n’apparaissait aucune lueur. La-dessus, un spectateur de l’orchestre allume tranquillement une allumette et tout le monde crie : « Voilà l’étoile ! » Cette facétie n’a pas été goûtée par l’inspecteur de la salle, qui est allé chercher un sergent de ville. Après des pourparlers qui ont duré jusqu’à la chute du rideau, le sergent de ville s’est retiré sans emmener personne. Mais on prétendait, à la sortie du théâtre, que le facétieux spectateur avait été arrêté. C’est, du moins, ce que j’ai entendu raconter dans les groupes qui encombraient le trottoir de la rue Taitbout. « Il ne faut pas jouer avec le feu! » disait le pompier de service.

Il y avait bien des vides ce soir dans le petit théâtre Taitbout. Combien de Parisiens et de Parisiennes de nos connaissances, retenus loin de nos regards amis par d’autres séductions, regretteront demain d’avoir manqué la « scène de l’allumette » ! Ce sont là des émotions littéraires qui ne se retrouvent pas.

Odéon (Second Théatre-Français) . 13 mai 1877.

Reprise d’IPHIGÉNIE EN AULIDE Tragédie en cinq actes en vers, de Racine.

Qu’une tragédie mythologique et classique nous fasse encore pleurer deux cent trois ans après sa pre-

mière représentation, voilà ce que je n’aurais pas cru si je ne l’avais vu et subi, de mes yeux, aujourd’hui dimanche, treizième jour du mois de mai mil huit cent soixante-dix-sept. Un pareil miracle prouve que Boileau n’exagérait pas lorsqu’il célébrait le succès de larmes remporté par Iphigénie devant la cour et la ville en 1674 :

Jamais Iphigénie en Aulide immolée

N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée

Que, dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé,

En a fait sous nos yeux verser la Champmeslé.

N’imaginez pas que l’émotion fût celle d’un petit groupe de lettrés ou d’archéologues : non, la salle de l’Odéon était comble, à ce point que plusieurs centaines de personnes n’y avaient pu pénétrer et qu’à défaut d’un introuvable strapontin, des fanatiques offraient de payer vingt francs la faculté, qui leur a été refusée, d’entendre le spectacle cachés derrière un portant, entre deux quinquets.

On ne saurait imaginer, à moins de l’aller constater soi-même de temps à autre, l’inépuisable vogue des matinées classiques de l’üdéon. Elles répondent évidemment à un besoin populaire, en prenant le mot dans son meilleur sens, puisqu’elles attirent chaque dimanche deux mille auditeurs aux représentations classiques qui n’en réunissaient pas trois cents dans les représentations du soir. Ce public, très élégant, très choisi malgré sa masse, se compose essentiellement de familles aristocratiques et bourgeoises qui ne se permettent le théâtre que dans des conditions sévèrement étudiées et qui veulent y pouvoir conduire leurs enfants.

On ne saurait imaginer l’attention, le recueillement, l’enthousiasme avec lequel cet auditoire exceptionnel écoute et apprécie les chefs-d’œuvre des maîtres. Il y

a là un symptôme aussi curieux qu’intéressant des aspirations du public parisien vers une renaissance littéraire. On ne comptait pas aujourd’hui moins de cinq ou six cents enfants ou très jeunes gens qui prenaient un plaisir extrême à écouter les beaux vers de Racine. Voilà qui promet de bons juges aux poètes dramatiques de l’avenir.

La tragédie d 'Iphigénie n’est sans doute pas la meilleure de Racine; elle ne renferme aucune combinaison dramatique qui égale, même de loin, la donnée première d 'Andromàque par exemple, nulle trace de la passion qui dévore Hermione et Phèdre. Rien de languissant et d’embarrassé comme la préparation des deux premiers actes; mais une fois la situation posée, lorsque l’amour maternel, éveillé chez Clytemnestre par les révélations d’Arcas, n’a plus qu’à s’épancher, le génie de Racine laisse couler de sa plume quelquesuns des plus beaux vers qui aient jamais été modelés dans la plus pure langue française.

Les soixante-huit vers qui composent la fameuse tirade de Clytemnestre :

Vous ne démentez pas une race funeste,

Oui, vous êtes le sang d’Atrée et de Thyeste !

sont d’une éloquence vraiment sublime, et la critique la plus sévère n’y relèverait pas un défaut; c’est la perfection même, et la perfection est rare partout, même chez Racine, qui se permettait trop souvent des inexactitudes et des imperfections surprenantes chez un si grand homme.

Qui croirait, par exemple, que le poète divin qui place dans la bouche de Clytemnestre ces admirables vers :

Un prêtre, environné d’une foule cruelle,

Portera sur ma lille une main criminelle,

Déchirera son sein, et d’un œil curieux Dans son cœur palpitant consultera lep dieux!

Et moi qui l’amenai triomphante, adorée,

Je m’en retournerai seule et désespéréé!

Je verrai les chemins encore tout parfumés Des fleurs dont, sur ses pas, on les avait semés...

qui croirait, dis-je, que ce même Racine ait laissé passer dans son premier acte ces trois vers aussi naïfs, — tranchons le mot, — aussi ridicules :

Le vent, qui nous flattait, nous laissa dans le port.

Il fallut s’arrêter, et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile...

D’où il suivrait premièrement : qu’il faut du vent pour naviguer à la rame; secondement, que les bateaux n’avancent pas lorsque la mer est immobile.

Ailleurs Eryphile est qualifiée de « serpent inhumain » comme si une bête, serpent ou autre, pouvait appartenir à l’humanité.

Ce sont là de faibles taches dans une si belle œuvre, et elles disparaissent sous l’impression grandiose de cette noble composition.

L’interprétation d 'Iphigénie en Aulide est excellente. Mme Marie Laurent, qui possède au plus haut degré l’autorité tragique, exprime d’une manière à la fois pathétique et large le désespoir maternel de Clytemnestre ; elle a fait pleurer de vraies larmes sans qu’il en coûtât rien à la dignité de l’art tragique, et sans que le cothurne de Melpomène en fût diminué,

Après elle, le public a chaleureusement applaudi Mlle Marie Defresne, dont la beauté accentuée et le jeu vigoureux conviennent au sombre rôle d’Eryphile.

M. Talien a le sentiment de la grandeur épique qui caractérise le personnage du roi des rois.

Il semble que M. Marais n’ait qu’à s’abandonner à sa nature pour représenter le bouillant Achille, et cependant je lui reprocherai presque de n’y pas mettre assez d’emportement. Ces rôles-là veulent être joués,

selon le mot de Voltaire, avec le diable au corps, et, pour y produire assez d’effet, il faut pour ainsi dire en faire trop.

Mlle Volsy, malgré la faiblesse de sa voix, est une touchante Iphigénie. M. Monvai a fort bien dit le grand récit d’Arcas, au cinquième acte.

Très belle matinée pour le public, pour le théâtre et pour l’art.

GGGCLX

Théâtre-Historique. 17 mai 1877.

Reprise de LA DUCHESSE DE LA VAUBAL1ÈRE Drame en cinq actes, par feu Rougemont.

En écoutant ce soir pour la première fois la Duchesse de La Vaubalière , beaucoup de spectateurs avaient peine à s’expliquer la faveur qui accueillit ce drame dans sa nouveauté. Il y a quelque injustice dans cet étonnement. Certes, le drame de M. de Rougemont, qui porte la date du 25 juin 1836, ne ressemble guère aux grandes œuvres de l’école romantique qui florissait alors dans tout son éclat. Peu d’imagination, encore moins de style, mais une entente sérieuse de la scène et du dialogue théâtral, voilà les qualités et les défauts d’un auteur dramatique, très spirituel et très galant homme, aujourd’hui oublié malgré son mérite réel attesté par d’immenses succès.

Lorsqu’on juge, à quarante ans de distance, ces ouvrages fortement mais simplement charpentés dont se contentaient nos pères, il ne faut pas se hâter de les accuser d’avoir vieilli; il est plus équitable de se dire

qu’ils nous paraissent usés à force d’avoir été recopiés et refaits à satiété.

La donnée de la Duchesse de la Vaubalière est ce qu’on pourrait appeler un sujet tournant. Au point de départ, nous voyons un duc de La Yaubaliôre, libertin ruiné et l’un des familiers du régentPhilippe d’Orléans, essayer de séduire et enlever par force une demoiselle de campagne, fille du fermier Raymond, et promise à un jeune médecin sans fortune, ne se connaissant d’autre nom que celui d’Adrien.

Devenue duchesse de La Vaubalière par ordre du régent, Julie Raymond est en butte à la haine de son mari qui essaye de l’empoisonner. C’est Adrien, son fiancé, qui versera le poison. On devine qu’il s’y prendra de telle sorte que Julie ne soit qu’endormie. On l’ensevelit vivante comme une autre Juliette. Eh bien, par une suite de changements de longue main préparés, il se trouve que la ressuscitée reste la duchesse de La Vaubalière, tout en épousant Adrien. Comment cela ? c’est qu’Adrien était le véritable duc de La Vaubalière, tandis que le ravisseur de Julie n’était qu’un simple bâtard, qui finira ses jours à la Bastille, en vertu d’une lettre de cachet.

Un jeune médecin sans clientèle ne se change pas en duc et un duc en simple va-nu-pieds sans la découverte et la production d’une foule de documents de famille, actes de mariage, testaments, cédules et autres paperasses qui occuperaient à eux seuls toute une étude de notaire. Aussi est-ce un notaire royal, nommé Morisseau, qui conduit, surveille et débrouille cette noire intrigue.

Le personnage de Morisseau, le notaire sarcastique et philanthrope, qui démasque les grands seigneurs et sauve la vertu, un notaire-Mélingue, fit la réputation de Raucourt, un comédien à la voix défectueuse mais pénétrante, au jeu plein de mordant et d’autorité.

M. Maurice Simon lui donne peut-être des allures trop douces et trop caressantes, mais il a de l’ampleur et de l’intelligence; qu’il s’attache à mettre en relief certaines parties du rôle qui veulent être enlevées à l’emporte-pièce, et il y sera tout à fait bien.

Je ne sais ce qu’était Mme Adolphe qui créa le rôle de Julie ; MUe Schmidt s’y montre bien incolore et ne s’attache guère à justifier par ses grâces personnelles la passion fougueuse du duc de La Vaubalière.

Celui-ci, représenté d’origine par M. Alexandre Mauzin, qui fut le don Salluste de Ruy Blas , a eu ce soir pour interprète un débutant, M. Cosset, qui arrive de province. M. Cosset possède quelques-unes des qualités d’un premier rôle; une taille élevée, une tenue distinguée, une bonne voix parfois entrecoupée par lemotion, et une diction raisonnable. C’est une bonne acquisition pour le Théâtre-Historique. M. Bouyer tient avec convenance le rôle du Régent, à qui le drame conserve le caractère de générosité que ses détracteurs les plus acharnés ne lui contestèrent jamais.

On a remarqué dans le rôle d’Adrien, établi il y a quarante et un ans par l’inimitable M. Surville, un jeune comédien nommé Rosny, qui montre de l’intelligence et de la chaleur.

Bouffes-Parisiens.

18 mai 1877.

Reprise de MADAME L’ARCHIDUC

Opéra-bouffe en trois actes, paroles de M. Albert Millaud, musique de M. Jacques Offenbach.

Madame V Archiduc n’usurpe pas le titre d’opérabouffe ; sur le canevas habilement tracé et spirituel-

lement rempli par la verve facile et franche de M. Albert Millaud, Jacques Offenbach a brodé une partition légère et brillante, où l’invention mélodique est soutenue par un travail d’orchestre très ingénieux en même temps que délicat.

On a donc revu avec un vif plaisir Madame V Archiduc. La pièce reste amusante et la musique n’a pas vieilli. Les hasards de l’actualité ont fait souligner, au troisième acte, des traits qui passaient inaperçus il y a trois ans. On a beaucoup ri de la réflexion d’un des quatre conspirateurs devenus ministres, qui se réjouissent de s’entendre appeler Excellences : — « Oui, s’écrie Pontefiascone, mais pour combien de temps?» Pour six mois moins quelques jours, aurait pu répondre M. Jules Simon. « La mauvaise humeur de l’archiduc retombe sur nous, continue Pontefiascone; je l’ai trouvé occupé à lire le chapitre six de mon Manuel du conspirateur. — Et que dit donc ce chapitre ? — De la manière de se débarrasser d’un ministère qui nous embête ! » On juge de l’effet sur un public qui dévorait les journaux politiques pendant les entr’actes. On a applaudi à tout rompre. Et c’est ainsi qu’en France les affaires les plus graves aboutissent à des chansons.

Les morceaux les plus applaudis ont été, comme à l’origine, le joli chœur des conspirateurs, au lever du rideau ; le finale du premier acte, avec la chanson : « Un p’tit bonhomme pas plus haut qu’ça » ; les couplets de Fortunato: « Parlez, voyons, je sais comprendre » ; et le cantabile du même : « L’archiduc n’est pas votre affaire », si bien chantés par Mmc Paola Marié, qu’on les lui a fait redire trois fois; tous les couplets de Marietta : « Pas ça! » et d’autres encore dont le public ne se lassait pas.

L’intérêt particulier de cette reprise, c’était la prise de possession par Mme Théo d’un rôle sur lequel

Mmc Judic avait mis l’empreinte de son talent si original et si fin. L’épreuve était doublement difficile pour Mme Théo, qui relève à peine d’une indisposition grave, et qui, se sentant guettée, à chaque phrase connue, par les souvenirs embusqués dans la mémoire du public, se sentait saisie de la peur d’avoir peur.

Heureusement pour mon plaisir personnel, j’étais naturellement soustrait à l’empire des comparaisons et aux injustices irrésistibles qu’elles entraînent, car je n’avais jamais vu ni entendu Madame V Archiduc . Je me suis donc trouvé fort à mon aise pour applaudir Mme Théo, dont le succès a été très grand. On lui a fait répéter presque tous ses couplets, entre autres le « pas ça », qu’elle dit à ravir, surtout le troisième, « Mon mari lui-même ». Il m’a semblé que la voix de Mme Théo, sans être entièrement posée (il faut d’ailleurs lui tenir compte d’une émotion visible et persistante), s’était affermie et étendue. Ses progrès, comme chanteuse, sont très sensibles. Elle joue naturellement, même lorsqu’elle paraît un peu affectée. En fin de compte, elle a complètement gagné la partie devant un public qui n’était pas disposé à se laisser séduire sans résistance.

M. Daubray est étourdissant sous les traits de cet étonnant maniaque qui s’appelle l’archiduc Ernest. Le ténor Emmanuel, M. Fugère et Mlle Blanche Miroir ont été fort goûtés dans leurs petits rôles.

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Ambigu.

19 mai 1877.

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