‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 27 sur 70 · L’EXPIATION · texte numérisé non relu

L’EXPIATION

Drame en quatre actes en prose, par M. Thiessé.

Le drame français vient de faire des siennes. On a ri ce soir sous les voûtes de l’Ambigu, comme au beau temps du Borgne et du Tremblement de terre de Mendoce. L Expiation possède cependant une qualité particulière: l’homogénéité. Le sujet, le plan et le style sont admirablement assortis. L’un vaut l’autre.

Mais commençons par le commencement.

M. Jean Formanville, marié depuis trois ans à Mlle Lemaître, dont il a deux enfants, Lucien et Suzanne, est devenu tout à coup le dernier des libertins et des joueurs. L’argent qu’il ne perd pas dans les tripots, il le prodigue à des « personnes du demimonde », qui ne le renvoient dans son ménage qu’à cinq heures du matin, lorsqu’elles lui permettent de rentrer. Naturellement, Formanville a fait des dettes; sa plus grosse échéance est d’une somme de quarantecinq mille francs, due à un certain M. Sorel, qui prétendit jadis à la main de Mme Formanville, et qui n’est devenu le créancier du mari que dans un but de vengeance.

Sorel vient réclamer son argent ; une querelle s’élève entre lui et Formanville. Celui-ci provoque Sorel en duel, et comme Sorel refuse de se battre avec un homme qui est son débiteur, Formanville conçoit une horrible pensée : il prend les quarantecinq mille francs dans la caisse de son beau-frère, M. Lemaître, qui est receveur des contributions, et les

jette à Sorel, en échange de ses effets échus. Justement Lemaître rentre, accompagné d’un inspecteur des finances ; le déficit est constaté sur l’heure. Formanville se jette silencieusement aux pieds de son beau-frère. Tableau ! Le rideau baisse.

Quinze ans se sont écoulés. Une jeune fille se jette à l’eau; un homme la sauve. La jeune fille, c’est M1Ie Suzanne Formanville. Le sauveur, c’est son père, M. Formanville, qui se fait appeler monsieur Jean tout court. Il faut qu’il ait furieusement changé, car ni sa fille, ni son fils, ni son beau-frère ne le reconnaissent. Il est vrai que «le chagrin et les tempêtes « lui ont fait les cheveux gris » (sic). Mme Formanville seule a conservé quelque mémoire, parce que, dit M. Thiesse, « les traits d’un époux n’échappent ja- « mais au regard de la mère de ses enfants ».

Mais enfin, pourquoi Mlle Suzanne a-t-elle piqué une tête dans la rivière ? C’est que M. Lemaître refuse d’unir son fils Georges, un bien joli garçon, qui a des bras de bois et une perruque en crins de cheval, à son aimable nièce, parce qu’elle est la « fille d’un voleur » . On explique ce drame de famille au pauvre monsieur Jean, et voilà l’expiation qui commence.

C’est bien fait, après tout, et monsieur Jean n’a que ce qu’il mérite. Mais il faut croire que les spectateurs étaient bien coupables, car l’expiation continue et s’achève à leurs dépens. On leur raconte une demidouzaine de fois l’affaire des quarante-cinq mille francs, quoiqu’ils l’aient vue de leurs propres yeux à la fin du premier acte. Puis, le jeune Lucien les assomme de tirades humanitaires sur les préjugés barbares d’une nation qui, « quoique possédant les « manières les plus polies de l’Europe », persiste à rendre les enfants solidaires du déshonneur de leur famille.

Formanville, reconnaissant qu’il est le seul obstacle

au bonheur de sa fille, conçoit le louable projet de se faire sauter la cervelle; chaque fois que cette idée lui vient, il ouvre un tiroir et y prend un pistolet de poche qu’il y replace ensuite soigneusement, apparemment pour ne pas faire de bruit dans la maison.

A la fin, car /’ Expiation a cela de commun avec les œuvres les plus distinguées qu’elle a un commencement et une fin, Formanville se bat avec Sorel qu’il tue. Ses enfants l’embrassent et il les bénit au milieu de l’hilarité générale.

Gomment résister, en effet, à des phrases comme celles-ci : « Je sens couler sur mon front la sueur qui « y marque en traits de feu le sceau delà honte! » Ailleurs, Jean Formanville, poussé à bout par les insolences de Sorel, menace d’exhaler « les vents des « orages comprimés dans son sein ». Et encore : « Il « est parti depuis treize ans ne me laissant que son « adresse. » Ces citations suffisent.

On a ri tant qu’on a pu; on a même un peu sifflé, ce qui n’a pas empêché de nommer M. Thiesse, à la grande satisfaction des claqueurs. Il y a des auteurs assez riches pour ne se rien refuser.

L Expiation a cependant un avantage marqué sur la petite pièce du même auteur, jouée en lever de rideau : c’est de n’être pas en vers, si Y on peut appeler vers un certain nombre de petits bâtons de prose garnis de rimes en maillechort comme celles de la petite machine intitulée Léopold Robert .

La charité me commande de ne pas parler des pauvres acteurs qui avaient accepté une corvée au-dessus de leurs forces. Il me suffira de dire que la jeune première, en articulant ces simples mots : « J’ai seize ans» , a soulevé dans la salle des transports de joie folle. Et cependant, elle ne paraissait que de très peu l’aînée de sa mère, Mme Formanville.

Encore un drame français à la mer. A qui le tour?

CCCCLXIII

Comédie-Française. 4 juin 1877.

Reprise du MARQUIS DE VILLEMER Comédiô en quatre actes, en prose, par George Sand.

C’est la mission de la Comédie-Française de recueillir les œuvres remarquables ou distinguées qu’il ne lui a pas été donné de faire éclore elle-même.

George Sand n’écrivit pour la maison de Molière que cette malheureuse Cosima, si cruellement sifflée et si digne de l’être. Le Mariage de Victorine vint en ligne directe du Gymnase et le Marquis de Villemer , créé à l’Odéon en 1864, n’aurait jamais quitté le répertoire du second Théâtre-Français, si M. Duquesnel ne s’était volontairement désisté de ses droits pour déférer aux désirs et aux convenances personnelles de l’illustre écrivain.

Aujourd’hui la Comédie- Française se trouve en possession d’une des meilleures pièces que George Sand ait écrites, je ne dis pas la meilleure, parce que François le Champi l’emporte de beaucoup, à mon gré, par la netteté de l’idée et la cohésion des développements.

Tout le monde connaît le Marquis de Villemer; roman ou drame, cette touchante histoire est en possession, depuis quinze ans, de charmer les âmes tendres et délicates. Je n’ai donc pas à l’analyser ici. Quant à la pièce, j’ai eu l’occasion de la juger lorqu’on la reprit à l’Odéon le 13 décembre 1873; l’audition de ce soir n’a pas modifié mes impressions précédentes; il me reste, tout au plus, à les compléter.

Quel est le sujet du Marquis de Villemer> réduit à l’état de sommaire?

Une jeune fille, charmante et pauvre, introduite avec un emploi subalterne dans une grande famille, tourne la tête des deux fils de la maison, qui se la disputent avec énergie, jusqu’au moment où l'un d’eux, sûr d’être aimé, épouse la lectrice de sa mère, avec l’assentiment de celle-ci.

L’intérêt de cette donnée suffisait au drame; les épisodes dont George Sand l’a compliquée auraient pu demeurer ensevelis dans les pages du roman; on ne les aurait pas regrettés à la scène. Le lecteur rêve beaucoup, médite et discute : s’il n’approuve pas, s’il sent son attention se ralentir, il saute quelques pages pour mieux se replonger dans le grand courant du récit. Bien différente et bien pire est la condition de l’auditeur; il s’est enfermé dans sa stalle sous le poids de trente ou quarante degrés de chaleur, et il faut, bon gré mal gré, qu’il absorbe, en une séance, la quantité de littérature fixée par l’ordonnance, c’est-àdire par l’affiche du théâtre. Il ne peut se refuser ni se dérober, à moins de dormir ou de sortir. Aussi les longueurs, les dissertations inopportunes, les détails oiseux ou insignifiants le blessent comme une espèce d’abus de confiance. Avant tout, il faut qu’il saisisse clairement la pensée de l’auteur ; si cette pensée est obscure ou mal préparée, le suffrage du public la condamne, fût-elle intrinsèquement la plus belle et la plus juste du monde.

L’auteur dramatique doit compter sur le choc électrique que la vue du beau et du bien fait ressentir aux hommes assemblés. Mais il lui faut aussi se prémunir contre les retours soudains de l’esprit gaulois, qui excelle à saisir les choses par le rebours et se plaît à contempler l’envers des plus riches étoffes.

Tout ceci est pour vous dire que si le romancier a

pu juger utile de doter M. le marquis Urbain de Villemer d’un fils adultérin, pour mieux justifier la vie retirée de ce gentilhomme, sa mélancolie précoce et ses utopies socialistes, le dramaturge, mieux conseillé, aurait dû renoncer à cette combinaison.

Parallèlement à cet enfant qu’on ne voit pas, MUe de Saint-Geneix considère comme ^siens les quatre enfants de sa sœur, qu’on ne voit pas davantage. D’où il suit que les époux entrent en ménage avec cinq enfants qui ne leur appartiennent qu’approximativement. C’est un joli commencement d’affaires pour un jeune ménage.

Le plus gros défaut de la pièce n’est pas là. Plusieurs fois remanié par l’auteur, retouché ou même refait, au moins dans les deux premiers actes, par la plume magistrale d’un ami dévoué, qui les a marqués de sa griffe étincelante et acérée, ce drame si touchant finit par se traîner dans ses propres replis faute d’une amputation nécessaire. Dès que le duc d’Aleria se marie avec Mlle Diane de Saintrailles et que la marquise de Villemer consent à l’union de son fils Urbain avec Mlle de Saint-Geneix, l’action est absolument finie. La calomnie de la baronne d’Arglade, tardivement formulée, ne sert qu’à amener une scène vraiment pénible. Je veux parler de l’interrogatoire infligé par la marquise de Villemer à l’honnêteté pudique de Mllc de Saint-Geneix. Que devrait répondre une femme comme la marquise de Villemer à une péronnelle comme la baronne d’Arglade? « Je connais Caroline et je réponds d’elle comme de moi-même. » En ouvrant, au contraire, le cœur de la marquise à des soupçons injurieux pour la vertu de sa future bellefille, George Sand a dégradé le caractère de Mmode Villemer et troublé la pure atmosphère de sentiments honnêtes dans laquelle le public avait respiré jusque-là.

George Sand se proposait de supprimer ce malencontreux épilogue; elle avait, paraît-il, préparé le travail de raccords et de coupures; je suis convaincu qu’un jour ou l’autre la Comédie-Française conformera les représentations du Marquis de Villemer à la dernière et définitive pensée de son auteur.

Malgré les défauts qu’une critique sincère ne peut s’empêcher d’y relever, le Marquis de Villemer reste une des œuvres les plus attachantes et les plus sympathiques du théâtre contemporain. Le premier acte, charmant d’un bout à l’autre, contient cette délicieuse scène de la présentation de la lectrice à la marquise, un chef-d’œuvre de délicatesse, de grâce et de bonté maternelle.

La querelle des deux frères au troisième acte, suivie de l’évanouissement d’Urbain, a produit ce soir une impression immense. Les larmes coulaient de tous les yeux.

La Comédie-Française a mis ses soins habituels à la reprise du Marquis de Villemer. Je ne ferai pas de comparaison entre les interprètes d'aujourd'hui et ceux du 29 février 1864, et j’ai pour m’abstenir la meilleure des raisons, c’est que je n’ai connu ni Berton père, ni Ribes, morts tous les deux prématurément. J’avais vu Mlle Thuillier dans d’autres ouvrages, et je devine l’effet que pouvait produire dans le rôle de Caroline de Saint-Geneix cette touchante actrice, en qui je retrouvais quelque chose du frémissement passionné de Mme Dorval. Je vais tout de suite au fait, sans ménagements hypocrites qui ne tromperaient personne: Mlle Croizette n’a pas réussi dans ce nouvel essai. Elle a montré des qualités, de l’intelligence, elle a joué juste les parties contenues et pour ainsi dire silencieuses du rôle, par exemple la scène quasi muette où MUe de Saint-Geneix prend soin d’Urbain blessé et évanoui ; mais lorsqu’est arrivée l’heure de

l’émotion, du cri qui porte, du sanglot qui s’exhale, l’actrice s’est comme repliée sur elle-même et s’est trouvée sans regard, sans geste et sans voix. Mlle Groizette était-elle souffrante, inquiète, ou terrifiée par l’émotion ? Je m’arrête d’autant plus aisément à ces suppositions qu’à la répétition générale elle m’avait paru beaucoup plus sûre d’elle-même, plus agissante, et, pour tout dire, moins éteinte.

La faiblesse de la principale interprète ne nuit essentiellement qu’à la dernière partie du drame qui est elle-même la moins bonne. Je le répète, Mlle Groizette est très convenable et très suffisante tant qu’elle ne fait que traverser la pièce.

En compensation, les rôles d’homme sont tenus avec une puissance et un éclat incomparables par MM. Delaunay et Worms.

M. Worms, après sa rentrée à la Comédie-Française, dans le rôle du marquis de Villemer, ne quittera plus cette maison faite pour les talents complets et éprouvés. La physionomie du marquis de Villemer est une de celles qui convenaient le mieux à M. Worms; tour à tour sombre, désespéré, mélancolique, passionné, il a littéralement soulevé la salle qui, après sa première tirade, l’a acclamé par deux salves de bravos enthousiastes. Ge qui caractérise M. Worms, c’est la justesse, la chaleur et la sincérité ; on voit qu’il donne tout son cœur et toute son âme; son talent viril et impétueux est maître de lui-même et ne tombe jamais ni dans la déclamation ni dans le cri.

Il fallait un artiste aussi puissant que M. Delaunay non seulement pour ne pas laisser faiblir le rôle du marquis d’Aleria à côté de celui de son frère, mais encore pour le maintenir au premier rang dans l’estime et dans l’admiration du spectateur. Pour exprimer le plaisir et l’émotion d’une scène comme la lutte des deux frères, interprétée par M. Delaunay et

M. Worms, je ne trouve qu’une comparaison en forme de souvenir. J’ai entendu dans ma jeunesse, chez M. le baron de D...,un duo pour deux ténors (celui de YArmidc de Rossini peut-être) chanté par Rubini et Duprez. Je n’ajoute rien à cela, sinon que, dans ce fâcheux quatrième acte, lorsque le duc d’Aleria rappelle à sa mère qu’elle aussi a été jeune et qu’on discutait la noblesse de l’époux de son choix, M. Delaunay a fait de ce long couplet, prononcé à voix basse, presque murmuré, un chef-d’œuvre de diction fine, émue et pénétrante qui lui a valu de longs applaudissements.

Mlle Reichemberg est charmante sous les traits de Diane de Saintrailles; MM. Thiron et Barré fort consciencieux dans des bouts de rôle; Mme Madeleine Brohan fort digne quoiqu’un peu jeune dans son rôle de mère à cheveux blancs, et Mme Provost-Ponsin très spirituelle, mais beaucoup trop raisonnable et pas assez a toquée » dans celui de cette étourdie de baronne d’Arglade, qui ne sait ni le temps qu’il fait, ni les jours de la semaine, ni la couleur de la robe qu’elle a sur elle.

CCCCLXIV

Comédie-Française.

7 juin 1877.

Page 1