DE LA NAISSANCE DE CORNEILLE
En reprenant la tragédie à' Horace, la Comédie- Française a satisfait d’un seul coup à deux de ses
obligations, puisqu’elle rendait ainsi hommage au plus grand des tragiques français, en même temps qu’elle donnait à Mlle Adeline Dudlay l’occasion de son troisième début.
Le rôle de Camille convient mieux à Mlle Dudlay que celui d’Alcmène. Elle a dit la fameuse tirade des imprécations
Rome, unique objet de mon ressentiment,
avec un sentiment de désespoir et de fureur vraiment tragiques, qui ne sentaient ni le convenu ni la leçon apprise. Mlle Dudlay a montré dans ce terrible rôle de Camille une science d’attitudes qu’on avait entrevue dans Rome vaincue , mais dont elle n’avait pas à se servir pour représenter la tendre et crédule Alcmène. Son succès a été fort grand et elle a été redemandée par la salle entière après le quatrième acte.
Le rôle du vieil Horace me paraît un des meilleurs de M. Maubant. M. Mounet-Sully, qui a mugi, comme on s’en doute bien, le rôle atroce d’Horace, dont il saisit assez fidèlement la physionomie brutalement sublime, a dit avec une sobriété dont je lui sais le plus grand gré le plaidoyer que prononce pour soimême le meurtrier de sa sœur. Il y a mis du détail, de la nuance, et aurait mérité d’être applaudi; mais j’ai le regret de constater que le public n’a pas paru s’en apercevoir. Il a de ces injustices ou de ces distractions involontaires.
Mlle Fayolle tient avec beaucoup d’intelligence le rôle difficile de Sabine, qui, presque aussi long que celui de Camille, est comme redoublé et certainement écrasé par celui-ci.
Je ne me lasserai jamais de protester contre les mutilations infligées aux chefs-d’œuvre de notre ancienne et haute littérature. C’est pourquoi je si-
gnale, en la blâmant, la disparition de Sabine au cinquième acte, qui entraîne des suppressions dans le discours du roi, dont le jugement incomplet laisse la pièce inachevée. C’est également un tort que d’avoir coupé les derniers vers qui ramènent le mâle chefd’œuvre du grand Corneille à son objet principal : le culte de Rome, source de la grandeur et de la domination de la Ville éternelle. En baissant le rideau sur les vers où le roi promet de réunir les corps de Curiace et de Camille dans le meme tombeau, on laisse le spectateur sous une impression attendrissante qui dément et dénature la pensée du poète.
Dans un genre tout opposé, quelle adorable pièce que le Menteur , dont les couleurs juvéniles et printanières ont traversé près de deux siècles et demi sans perdre leur fraîcheur! A travers les grâces d’une poésie enjouée qui rappelle La Fontaine, on rencontre à chaque instant des vers frappés en médaille, au bon coin comique, et que Molière aurait pu faire si Corneille ne l’eût devancé :
Tel donne à pleines mains qui n’oblige personne...
La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne...
Et ces femmes de bien qui se gouvernent mal...
J’en citerais vingt autres qui montrent la diversité merveilleuse, un peu méconnue aujourd’hui, du génie cornélien.
Du reste, à l’intérêt, à la gaîté, à l’imprévu du sujet, le Menteur joint le privilège d’une exécution supérieure. M. Delaunay est tout simplement délicieux dans le rôle de Dorante; on n’est ni plus j.eune, ni plus gai, ni plus spirituel. Le rôle de Cliton prend un relief extraordinaire grâce à la verve narquoise et gauloise de M. Got. Les rôles de femmes sont agréablement tenus par Mraes Edile Riquier, Dinali Félix, Lloyd et Bianca.
Entre les deux pièces de Corneille, MUe Sarah Bernhardt a dit, devant le buste du grand homme, une poésie de M. Albert Delpit, qui a été fort goûtée; en voici les derniers vers :
Si Corneille vivait, j’en aurais fait un prince,
Disait un conquérant quant il parlait de toi.
L’avenir a fait mieux, Corneille. Il t’a fait roi.
C’était la première fois que Mlle Sarah Bernhardt reparaissait après une absence causée par une maladie cruelle. Le public lui a prouvé par des applaudissements prolongés les sympathies qu’il éprouve pour sa personne et pour un des talents les plus originaux et les plus complets de la Comédie-Française.
Ambigu.
CCCCLXY
7 juin 1877.