LE MAGISTER
Comédie en un acte en vers, par M. Ernest d’Hervilly.
Le deux cent cinquante-cinquième anniversaire de la naissance de Molière a été célébré ce soir dans les trois Théâtres Français, à savoir le premier, le second et le troisième, comme dirait le maître de philosophie de M. Jourdain. J’ai dû m’en tenir au premier qui représentait, outre V Ecole des Femmes et le Malade imaginaire, un à-propos fort ingénieux composé et rimé par M. Ernest d’Hervilly, coutumier du fait.
Le Mcigister prend Molière en 1643, à l’époque de ses premiers débuts sur lTllustre-Théâtre, en compagnie de Madeleine Béjart. LTllustre-Théâtre, construit par les jeunes comédiens dans l’enceinte d’un jeu de paume, suivant l’usage du temps, occupait un emplacement situé sur le revers des fossés de Nesle, du côté de la campagne, et sur lequel s’élève aujourd’hui la maison numérotée 12-14 de la rueMazarine1. Chose singulière, on n’a qu’à suivre la ligne sinueuse dessinée par les anciens fossés de Paris, depuis la Seine jusqu’à l’ancien hôtel de Condé, pour rencontrer la
1. J’ai déterminé cet emplacement dans une monographie spéciale le Jeu de Paume des Mestayers, Paris, Lemerre, 1883, in-8°.
Comédie-Française à ses principales phases, depuis la juvénile ébauche de l’Illustre-Théâtre jusqu’au monumental Odéon, qui vit jouer le Mariage de Figaro de Beaumarchais et le Charles IX de M.-J. Chénier.
En effet, la maison mitoyenne du passage du Pont- Neuf (rue Mazarine n° 42) nous offre les traces du théâtre qu’ouvrit Mmc Molière après la mort de son mari1, les comédiens français ayant dû céder la salle du Palais-Royal à l’Opéra de Lulli; plus loin, en face du café Procope, s’éleva la nouvelle Comédie-Française, qui a laissé son nom à la rue de l’Ancienne-Comédie.
Ajoutons l’autre jeu de paume, au quai des Ormes, où jouait Molière lorsqu’il se vit emprisonner pour dettes, et vous aurez, avec les salles du Petit-Bourbon, du Palais-Royal et des Tuileries, toutes les étapes parcourues par la Comédie-Française dans le cours d’un peu plus de deux siècles. Ce sont là des souvenirs chers à ceux qui professent le culte de notre littérature nationale, et M. Ernest d’Hervilly s’en est heureusement inspiré.
Donc, voilà le jeune Poquelin lancé sur les planches et rêvant, à travers les yeux de la Béjart, de poétiques destinées, en dépit des fureurs de Jean Poquelin, son père, qui le tient pour un enfant perdu.
Le vieux tapissier, se souvenant que Jean-Baptiste gardait beaucoup d’amitié pour le maître d'école qui lui fit faire ses ^premières humanités, imagine d’intéresser maître Georges Pinel à ses tristesses paternelles. R charge le magister de sermonner son élève et de le ramener aux honnêtes sentiers de la vie bourgeoi se
Justement, Jean-Baptiste, c’est-à-dire Molière, vient rendre visite à son ancien pédagogue. Mais ce n’est pas pour se laisser convertir, c’est pour faire une
1. J’ai déterminé cet emplacement dans une note insérée au Bulletin de la Société de l’histoire de Paris , année 1883, p. 163.
recrue. L’Illustre-Théâtre a découvert une lacune dans sa troupe : il lui manque le Pédant, personnage classique dont Molière tirera plus tard Marphurius et Pancrace, ces deux types immortels de la scientifique ânerie, et naturellement Molière a jeté les yeux sur Georges Pinel, qui remplit toutes les conditions exigées. Gomment prendre le magister? Par son faible : l’amour de la dive bouteille. Molière lui raconte une partie de campagne avec ses camarades vers un cabaret d’Auteuil :
On riait; on chantait. Sur les herbes des rives Courait en les moirant le reflet des eaux vives.
PINEL
Ah! poète! le pur et ravissant tableau!
Ton paysage exquis me fait presque aimer l’eau.
MOLIÈRE
On chantait, on riait. Rien, d’ailleurs, dans les poches. Mais, bercés dans le cuir de diverses sacoches, Quelques flacons, remplis d’excellent jurançon,
Mêlaient à nos refrains leur gentille chanson.
PINEL
Tais-toi! tais-toi, serpent, ou rends-moi ma jeunesse !
MOLIÈRE
Un jambon de Gascogne et des pains de Gonesse, Chargeant les dos émus de Beys et de Clairin, Catherine Bourgeois portait le sel marin Que vous livre à des prix effrayants la gabelle.
Puis venait Madeleine. — Ah! Dieu! qu’elle était belle! Puis venait, blanche et fine, et droite comme un lis,
Un pâté sous le bras, la blonde des Urlis;
Nicolas Bonenfant, qui ne fut jamais pingre, Accompagnait, de près, Catherine Malingre,
Une longe de veau de rivière à la main.
Puis s’avancaient encore, émaillant le chemin, Geneviève et Joseph Béjart, graves et dignes;
Et ceux-ci — saluez! — portaient le jus des vignes.
Et moi je les suivais, regardant les oiseaux Qui se parlaient d’amour aux pointes des roseaux,
Et j’avais dans les mains, pensive arrière-garde.
Le vinaigre rosat, le poivre et la moutarde!
A cette énumération, spirituellement amenée, des acteurs de rillustre-Théâtre, succède un éloge tellement senti des charmes de la vie de bohème, que le magister séduit, ravi, transporté, s’engage avec Molière. Lorsque le père Poquelin vient apprendre du magister le succès de sa négociation, il trouve deux comédiens au lieu d’un. Naturellement, il les couvre d’imprécations :
PINEL
Cet homme assurément n’aime pas les beaux-arts. Bah! vive le théâtre et ses joyeux hasards!
Mais te voilà maudit comme le jeune Oreste!
MOLIÈRE
Va, contre cet arrêt déjà son cœur proteste,
Il m’aime : avec le temps je serai pardonné.
Oui, mon père, et le nom que je me suis donné,
Je le jure, toujours frappera ton oreille Honnêtement orné d’une estime pareille A celle qu’à ton nom chacun accorde. Enfin Je veux que ce vieux nom respecté, Poquelin,
C’est mon ambition et je te la révèle,
Donne au nom de Molière une gloire nouvelle!
Cette charmante bluette a été accueillie avec une grande faveur. M. Coquelin aîné dans le rôle de Molière, M. Coquelin cadet dans celui du magister, et M. Barré, sousles traits du vieux Poquelin, ont fait valoir les vers heureux et bien sonnants de M. Ernest d’Hervillv par une interprétation qu’il est permis de qualifier ici de « magistrale ». C’est le cas ou jamais.
Vaudeville. 22 janvier 1877.