‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 30 sur 70 · LES PUPAZZI · texte numérisé non relu

LES PUPAZZI

Nous sommes au 30 juin ; le thermomètre marque trente degrés centigrades au-dessus de zéro ; il n’y a pas dix théâtres ouverts dans Paris, et voilà que trois d’entre eux s’entendent pour nou s inviter le même soir à diverses reprises ou premières représentations, dont le besoin ne se faisait vraiment pas sentir.

Si bizarre que soit l’aventure, il en fallait subir les conséquences.

Je ne vous parlerai pas des Pupazzi; je suppose que l’esprit et la verve de M. Lemercier de Neuville auront eu leur succès ordinaire devant le public de la salle Taitbout. Malheureusement la meilleure des petites saynètes composées par l’inépuisable imprésario ne peut pas sortir du huis-clos des réunions privées. C’est dans un salon que les marionnettes de M. Lemercier de Neuville rencontrent leur cadre naturel ; c’est là qu’elles disent en liberté tout ce qui leur passe par la tête. Je me souviens d’une imitation de M. Barthélemy Saint-Hilaire qui était un chef-d’œuvre :

il fallait entendre le fidèle Achates de M. Thiers chanter sur un air de Lecocq et avec la voix de Lesueur :

C’n’était pas la peine vraiment De changer de gouvernement.

Le théâtre ne permet pas ces licences aristophanesques. et les marionnettes doivent se résigner à y jouer comme de grandes personnes.

Mais on a bien ri, je vous l’assure, aux Folies- Dramatiques. La délicieuse pochade de Labiche et de Marc-Michel intitulée la Fille bien gardée , qui servit autrefois pour les débuts de Mlle Céline Montaland, alors toute petite fille, a produit un effet énorme.

M. Dailly joue avec une franche bouffonnerie le rôle du chasseur Saint-Germain.

Le Cadet- Roussel, Dumolet , Gribouille et Compagnie, de MM. Glairville et Jules Cordier, s’annonçait également comme un grand succès de gaieté.

Le Théâtre Cluny nous offrait une nouveauté, et j’y suis arrivé vers onze heures du soir, assez à temps pour ne pas manquer une seule scène des Deux Carnets, comédie en trois actes, par Mme Louis Figuier.

Air : J’ai ‘perdu mon fuseau.

J’ai perdu mon carnet ! (bis)

J’ai perdu, j’ai perdu le carnet

Où mon cœur s’incarnait.

J’ai perdu mon carnet!

M’en voilà tout benêt.

J’ai perdu mon carnet! (bis)

Ainsi chantent, l’un après l’autre, avec peu de variantes, M. et Mme Picquoiseau, qui sont allés, chacun de son côté, au bal Valentino. Le mari suivait une pierrette à bottines vertes, qui n’était autre que la femme de chambre de sa femme : Madame, qui est une femme incomprise, allait chercher dans un

bal public les émotions qui lui manquaient dans son ménage. Chacun des deux époux a perdu son carnet. Le carnet qu’a perdu Monsieur contenait la liste de ses bonnes fortunes, avec détails à l’appui ; le carnet qu’a perdu Madame contenait des vers élégiaques par lesquels elle répondait à la passion d’un commis en nouveautés qui se disait artiste musicien et très fort sur le cor de chasse.

Après une série de quiproquos, dont on ne verrait pas la fin si l’auteur n’avait eu quelque pitié de son public, les époux Picquoiseau se réconcilient, et le commis en nouveautés épousera la femme de chambre.

En réduisant à un seul ces trois actes décousus et vides, une main exercée en aurait tiré peut-être un lever de rideau supportable. Mais Mme Figuier ignore l’art de construire une pièce et gâte l’esprit qu’elle a naturellement en y mêlant tout ce que sa mémoire peut lui fournir de plaisanteries à la fois naïves et usées. « Ah! non! » s’écrie quelqu’un. « — Vous m’appelez ânon? » réplique l’un des personnages.

La pièce est jouée comme elle est écrite, à bâtons rompus. Mme de Severy (excusez du peu!) fait ce qu’elle peut du rôle démodé de la femme incomprise, et Mlle Querette ne manque ni de naturel ni de finesse dans le rôle de la femme de chambre.

La soirée de Gluny commençait par une vieille pièce de MM. Lambert Thiboust et Delacour, intitulée les Souvenirs de jeunesse . C’est comme une suite et un surmoulage de la Vie de Bohème . La pièce, somme toute, est intéressante et gaie.

Je ne puis citer, parmi les interprètes, que M. Théfer, un amoureux qui bredouille quelquefois, mais qui a de la grâce et de la jeunesse.

CCCCLXVIII

Comédie-Française. 2 juillet 1877.

Reprise de LE. JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD Comédie en trois actes en prose, de Marivaux.

De tous les écrivains de second ordre qui se sont produits au siècle dernier, Marivaux est, sans comparaison,celui dontlesouvrages se soutiennentlemieuxà la scène française. Le plaisirqu’on prend àécouter/eZeÿs, VE preuve > les Fausses confidences , le Jeu de V Amour et du Hasard , n’a rien de pédantesque ni d’archaïque. Gela semble écrit d’hier. Que conclure de cette observation? Que Marivaux connaissait le cœur humain et que ses analyses subtiles nous plaisent après un siècle et demi parce qu’elles sont profondément vraies? Sans doute; mais d’autres que lui ont observé sincèrement ce qui se passait sous leurs yeux, et cependant les peintures de mœurs qu’ils nous ont laissées n’ont plus guère à nos yeux que le mérite delà curiosité. Il faut donc chercher ailleurs le mot d’une supériorité qui se dégage plus complète à chaque reprise d’une pièce de Marivaux.

Pour le Jeu de T Amour et du Hasard, il n’y a pas à en douter : Marivaux était un précurseur, qu’on nous passe ce gros mot ; l’auteur de Marianne était en avance sur son siècle. Il précède Sedaine, Jean- Jacques et George Sand : mais il les annonce. Ce Dorante, riche, noble, doué de toutes les séductions, qui, dans le premier tiers du xvme siècle, vingt ans avant Nanine , quarante ans avant la Nouvelle Héloïse,

dit à une servante : « Tes paroles ont un feu qui me « pénètre; je t’adore, je te respecte; il n’est ni rang, « ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant « une âme comme la tienne; j’aurais honte que mon « orgueil tînt encore contre toi; et mon cœur et ma « main t’appartiennent, » ce Dorante, dis-je, n’est pas un contemporain des Richelieu, des Nocé ni des demoiselles de Nesle; c’est un homme de ce temps-ci, grave jusqu’à la tristesse, sérieux jusqu’à la passion. « Je souffre! » dit-il dans le courant de la pièce. C’est un mot qu’on chercherait vainement, dit par un amoureux, dans toute autre comédie antérieure aux approches immédiates de la Révolution française.

Quant au style de Marivaux, qui n’est pas, j’en conviens, exempt d’afféterie, qui se plaît à la recherche de nuances presque insaisissables, et sait découper en quatre morceaux des sentiments plus fins que des cheveux, à quelle largeur, à quelle franchise n’atteintil pas au cœur des situations? Écoutez ces plaintes exquises de la fausse Lisette, après l’aveu de Dorante : « Vous m’aimez; mais votre amour n’est pas « une chose bien sérieuse pour vous. Quede ressources « n’avez-vous pas pour vous en défaire! La distance « qu’il y a de vous à moi, mille objets que vous allez « trouver sur votre chemin, l’envie qu’on aura de « vous rendre sensible, les amusements d’un homme « de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont « vous m’entretenez impitoyablement; vous en rirez « peut-être, au sortir d’ici, et vous aurez raison. Mais « moi, Monsieur, si je m’en ressouviens, comme j’en » ai peur, s’il m’a frappée, quel secours aurai-je « contre l’impression qu’il m’aura faite? Qui est-ce « qui me dédommagera de votre perte? Qui voulez « vous que mon cœur mette à votre place? Savez-vous « bien que, si je vous aimais, tout ce qu’il y a de plus « grand dans le monde ne me toucherait plus? Jugez

« donc de l’état où je resterais; ayez la générosité de « me cacher votre amour. Moi qui vous parle, je me « ferais un scrupule de vous dire que je vous aime, a dans les dispositions où vous êtes. L’aveu de mes « sentiments pourrait exposer votre raison; et vous « voyez bien aussi que je vous les cache. »

Pas un trait qui ne porte, pas un mot qui ait vieilli dans cette admirable tirade. Je nommais tout à l’heure George Sand : n’apercevez-vous pas maintenant combien ma comparaison était juste, et ne reconnaissezvous pas que Mlle de Saint-Geneix pourrait tenir ce langage au marquis de Yillemer sans que ni l’auteur de Valentine ni le public eussent à s’étonner ni même à s’apercevoir de la substitution ?

Elle est cependant vieille de cent quarante-sept ans bien sonnés, cette délicieuse et toujours fraîche comédie.

Représentée pour la première fois à la Comédie- Italienne le 23 janvier 1730, elle ne la quitta pour s’incorporer au répertoire de la Comédie-Française qu’à une singulière date, 1793. Ce fut le lendemain du meurtre de Marat, à la veille de l’assassinat commis sur la reine de France, que les Comédiens ordinaires du Peuple s’emparèrent du Jeu de l'Amour et du Hasard et des Fausses confidences. Les personnages de Silvia et d’Araminte devinrent le domaine de Mlle Contât, douée du genre de talent et de beauté qui rappelait le mieux l’illustre Silvia, la créatrice de ces deux rôles.

Giovanna Benozzi, d’origine italienne, bien que née à Toulouse, charma tout Paris pendant trente ans, sous le nom de Silvia, par son jeu noble, spirituel et tendre. Elle fut la Silvia du Jeude l'Amour et du Hasard comme son mari Joseph Baletti, dit Mario, en fut le Mario. Je possède un portrait de cette célèbre comédienne, brune aux yeux bleus, peint par Carie Vanloo;

on ne saurait voir de physionomie plus attrayante; c’est la grâce décente de Rose Chéri éclairée par le fin sourire de Mlle Mars.

Pasquin s’appelait d’abord Arlequin ; le masque appartenait au Vénitien Tomasso Vizentini, dit Thomassin, l’un des prédécesseurs immédiats du plus grand Arlequin connu, Carlo Bertinazzi. La suivante Lisette, c’était la femme de Thomassin, Marguerite Rusca, surnommée Violette. Par exemple, il est à croire que l’Arlequin déposait, en cette occasion, le costume traditionnel; comment imaginer les deux Dorante, le vrai et le faux, masqués de noir et habillés de carreaux bariolés verts, jaunes et rouges?

Depuis Silvia, Mllc Contât et Mlle Mars, beaucoup d’actrices distinguées se sont montrées sous les traits de l’amante de Dorante. Mllc Broisat, qui vient d’y paraître à son tour, a su rester elle-même, c’est-à-dire une femme charmante, pleine de délicatesse et de goût. Elle a rendu à merveille les deux ou trois passages de sentiment très marqués, où les mouvements intérieurs doivent se traduire par une expression presque dramatique; par exemple, après la révélation de Dorante, l’admirable cri : « Ah! je vois clair dans «mon cœur! » et le mot charmant de l’amour qui ose enfin s’avouer : « Allons, j’avais grand besoin que « ce fût Dorante ! »

Cependant, je conseillerai à Mlle Broisat de garder dans les scènes de la fausse Lisette une diction plus large et plus pénétrante; Silvia doit rester naturellement grande dame comme Dorante reste grand seigneur. C’est là, si je ne me trompe, qu’est le secret de ce rôle si intéressant et si difficile.

Sous ce rapport, M. Prudhon a très bien compris le personnage de Dorante, auquel il prête une tenu e distinguée et une diction très intelligemment mesurée. Je voudrais qu’il s’échauffât un peu en s’écriant

à la dernière scène : « Je 11e saurais vous exprimer mon bonheur! » Un cri, un élan d’expansion sont nécessaires pour donner toute sa portée à un rôle si savamment mais si persévéramment contenu pendant trois actes.

Mlle Jeanne Samary s’est fait applaudir par sa franche et juvénile gaîté dans l’aimable personnage de Lisette.

MM. Talbot et Boucher sont très bien placés dans les rôles d’Orgon et de Mario.

Parlez-moi de M. Goquelin l’aîné dans le rôle de Pasquin. Quel comique de bon aloi! Quelles mines effarées! Quels silences pleins de verve et d 'humour Et comme l’excellent artiste a su s’y prendre pour nous faire oublier cet affreux Jean d’Acier, de sinistre mémoire!

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