‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 31 sur 70 · CCCCLXIX · texte numérisé non relu

CCCCLXIX

Comédie-Française. 18 juillet 1877.

Reprise du BARBIER DE SÉVILLE OU LA PRÉCAUTION INUTILE

Comédie en quatre actes en prose, de Beaumarchais.

Il y a cent deux ans et cinq mois — c’était le vendredi 23 février 1775 — que la comédie du Barbier de Séville fut représentée et tomba sur le théâtre de la Comédie-Française, au palais des Tuileries, salle des Machines. La chute était profonde et paraissait irrémédiable.

Deux jours passés, la pièce rebondit, et la voilà qui court encore. « Qui sait combien cela durera? »

s’écriait Beaumarchais, dans la plus étincelante et la plus verveuse des préfaces. « Je ne voudrais pas jurer « qu’il en fût seulement question dans cinq ou six « siècles, tant notre nation est inconstante et lé- « gère. » Ceci est une gasconnade; cependant la postérité ne l’a pas encore démentie. Qui sait? en fait d’immortalité, il n’y a peut-être que le premier siècle qui coûte.

Quoique la première représentation date de la première année du règne de Louis XYI, le Barbier de Séville avait été écrit en 1772, en plein règne de la Dubarry. Beaumarchais ne songeait pas précisément, en ce temps-là, à renverser la société française; il ne demandait qu’à s’y faire sa place. Mais ce spirituel représentant des « nouvelles couches » avait les coudes si pointus, la plaisanterie si bruyante et si cassante, qu’il s’étonna lui-même du bruit qu’il fit et des plaintes qu’il souleva. Il n’avait tenté, disait-il, « que de ramener au théâtre l’ancienne et franche « gaîté, en l’alliant au ton léger de notre plaisan- « terie actuelle, » et cependant il rencontra des obstacles inattendus. La pièce fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur l’affiche au moment d’être jouée, dénoncée même au Parlement, et l’interdit qui pesait sur elle ne put être levé qu’après une attente de trois ans.

Aujourd’hui qu’un succès sans exemple a consacré les hardiesses du barbier poète et mélomane, on peut avouer que les critiques du temps portaient assez juste sur les parties faibles de l’ouvrage. Gomme pièce de théâtre, le Barbier n’est qu’une assez faible copie de VEcole des maris et des Folies amoureuses. Somme toute, le journal de Bouillon avait raison de le dire : le Barbier de Séville n’est qu’une farce. Mais quelle farce terrible ! Avec Beaumarchais la comédie entre de plain-pied dans le monde moderne; plus de réminis-

cence classique; Plaute et Térence sont bien loin; ce ne sont plus les Muses qui parlent, c’est la Révolution qui souffle, par la bouche du Barbier de Séville, sur le noble, sur le prêtre, sur le juge, sur tout ce qu’on avait respecté jusqu’alors. La comédie se fait pamphlet; elle ne s’attaque pas à un vice, à un caractère, elle prétend fronder les abus, elle touche à tout, elle ébranle tout; et, rapprochement sinistre, elle se fait applaudir dans cette même salle où, dix-sept ans plus tard, siégera la Convention nationale procédant au jugement d’un Roi.

Que reste-t-il, au bout d’un siècle, de cette dangereuse et terrible machine? Rien que de l’esprit, du mouvement et de la gaîté. Ce qui faisait trembler fait rire, comme les engins de guerre qu’on peut voir dans nos musées et qui nous semblent d’inoffensifs jouets. Pour le public d’aujouixbhui, Bartholo n’est plus qu’un tuteur ridicule et jaloux, Rosine qu’une jeune fille avide de liberté, Almaviva qu’un beau jeune homme très amoureux, Basile qu’un coquin subalterne et Figaro qu’un homme d’esprit.

C’est pourquoi nous nous étonnons des applaudissements par lesquels la claque de la Comédie-Française, établissement subventionné par l’État, a essayé de souligner ou de créer des allusions, d’ailleurs Tort lointaines, aux incidents du jour. Hâtons-nous de dire que ces manifestations, au moins bizarres, se sont bien vite calmées devant l’indifférence des spectateurs, qui, pour la plupart, ne se sont pas même doutés que messieurs les claqueurs eussent entrepris de donner une leçon au pouvoir.

L’interprétation du Barbier de Séville a été bonne dans son ensemble, excellente dans quelques parties. L’excellent, c’est M. Coquelin, qui joue Figaro avec infiniment d’esprit, de mordant et de force comique, tempérés par une finesse et une mesure qui donnent

son véritable caractère à ce héros de l’intrigue sceptique et blasée. Figaro, d’après Beaumarchais qui connaissait bien son enfant, est un drôle de garçon, un homme insouciant, qui rit également des succès et de la chute de ses entreprises. Voilà ce que M. Coquelin comprend et exprime avec un talent supérieur.

M. Febvre, qui prenait possession du rôle d’Almaviva, lui donne la grâce et l’élégance hautaine qui conviennent à ce grand seigneur, dont le nom seul exerce tant de prestige sur les bonnes gens de Séville.

Il me semble que M. Talbot exagère la sénilité de Bartolo,ce« jeune vieillard», comme l’appelle Figaro.

Coquelin cadet est un excellent Basile; il en fait un coquin tout en dehors, tout naturellement cynique et sans l’ombre de cafardise.

Mlle Baretta jouera mieux Rosine lorsqu’elle y mettra plus de coquetterie et moins d’enfantillage ; Rosine n’est pas une ingénuité, c’est une « grande amoureuse », comme on dit en jargon de théâtre. N’oublions pas que Mlle Baretta a été très justement applaudie dans la scène de la leçon de musique, qu’elle mime et qu’elle chante d’une façon délicieuse.

Gymnase.

CGGCLXX

21 juillet 1877.

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