TRAGÉDIE ET COMÉDIE
25 juillet 1877.
Le concours de tragédie, sans être extrêmement brillant, a donné des résultats très supérieurs à ceux de l’année dernière. L’événement de la séance d’aujourd’hui, c’est le premier prix de tragédie accordé d’emblée à Mllc Jullien, qui n’avait jamais concouru par cette bonne raison qu’elle est entrée au Conservatoire il y a tout juste sept mois. Voilà donc une jeune femme, saisie d’une vocation aussi irrésistible que tardive — Mllc Jullien est âgée de vingt-huit ans et deux mois — qui sort du Conservatoire dès sa première année d’études, en emportant la plus haute récompense que l’État réserve à ses élèves. Le fait est à coup sûr extraordinaire, et je ne sais pas s’il a des précédents.
Mlle Jullien avait choisi la grande scène du rôle de Roxane dans Bajazet; elle l’a rendue avec une certitude qui deviendra de l’autorité, et avec plus d’intelligence et de finesse que de passion tragique. Lanouvelle tragédienne possède un organe d’un métal un peu mince, mais qui résonne avec égalité et qui n’est pas exempt de charme lorsqu’elle se donne la peine de l’assouplir.
D’une taille un peu au-dessous de la médiocre, et d’une figure plus expressive que belle, Mlle Jullien possède un je ne sais quoi qui mord sur la fibre du spectateur et qui conquiert l’attention.
Bien que son nom ait été accueilli par de grandes
acclamations, je ne crois pas que le public ni qu’ellemême s'attendît à une récompense d’un ordre aussi élevé et qui lui ouvre toutes grandes les portes de la Comédie-Française. Il y a donc eu un peu de surprise ; et cependant la décision des juges, toute réflexion faite, ne peut qu'être approuvée. Depuis quelques années le concours de tragédie semblait frappé de stérilité ; c’est au Conservatoire de Bruxelles que la Comédie-Française avait dû emprunter sa dernière recrue. On a donc saisi avec empressement l’occasion de constater que notre école nationale de tragédie n’était pas condamnée irrévocablement à la décadence.
D’ailleurs, on a reconnu que Mllc Jullien, servie par une intelligence remarquable, par une ardente vocation, savait dès aujourd’hui tout ce qu’on apprend au Conservatoire, et qu’elle ne pouvait développer ses qualités naturelles ou acquises qu’en quittant les bancs de l’école pour les planches du théâtre. Ce que le jury a fait est donc bien fait.
En même temps que Mllc Jullien était sacrée tragédienne, un espoir sérieux se révélait dans la personne d’un jeune homme de seize ans, M. Guitry, qui a dit la grande scène de Nemours, dans Louis XI , avec une sûreté, une franchise, une émotion et une simplicité bien rares, non seulement chez les enfants comme l’est encore M. Guitry, mais chez les artistes en possession de la faveur publique. M. Guitry possède des avantages physiques non moins précoces que son intelligence et sa sensibilité ; il est de haute stature ; ses traits sont réguliers et expressifs ; il a le sentiment des nuances et les traduit avec une variété d’effets qui semble un don naturel. Il m’a rappelé M. Worms, non par aucune ressemblance physique, mais par une qualité dominante, qui est de sentir vivement et de rendre directement l’impression ressentie, sans artifice ni convention. Je désire que M. Guitry, en lisant
les lignes que je viens d’écrire, ne les prenne pas pour un brevet de perfection. Ce jeune homme a besoin de mûrir, et tout ce que je souhaite, c’est qu’il cultive, en les respectant, les qualités précieuses dont le germe est en lui. Il a reçu du jury un premier accessit, bien mérité et très applaudi.
Aucune autre récompense de tragédie n’a été décernée. Je me crois dispensé, par conséquent, déjuger et meme de nommer les concurrents qui n’ont pas réussi. Je ne ferai d’exception que pour M. Levanz, deuxième prix de l’année dernière, et qui, s’il n’a pas décroché la suprême couronne, n’a cependant pas démérité.
Thalie a été mieux traitée que Melpomène ; premier prix de comédie à Mlle Carrière ; premier prix à M. Barrai ; deuxième prix à Mlle Sisos ; trois décisions excellentes et sur lesquelles l’accord s’est unanimement établi entre le jury et le public. Les accessits de comédie accordés à Mlle Jullien pour sa scène d’Arsinoë du Misanthrope , à la charmante Mlle Brindeau pour une scène du Mariage sous Louis XV, à M. Cressonnois pour une scène des Deux Gendres , à M. Charley pour sa scène de Sosie dans Amphitryon , sont également bien placés. Mais les récompenses analogues accordées à Mlle Maillet et à M. de Vailly sont, à mes yeux, sans justification et sans prétexte. M. de Vailly avait dit très faiblement le premier récit de Dorante, dans le Menteur , et me paraît dépourvu des avantages naturels qu’on a le droit d’exiger d’un jeune premier de comédie.
On a donné à M. Brémond, pour le récit de Glitandre, des Femmes savantes , qu’il a manqué, un accessit qu’il aurait dû recevoir dans la tragédie, pour le rôle d’Hippolyte. C’est un beau garçon, à voix solide, d’aspect sérieux, et qui promet un premier rôle.
Revenons aux grands lauréats.
M. Barrai, que j’avais signalé l’année dernière, promet, en dépit de ses vingt-quatre ans, un successeur au regretté Provost. Il a joué le monologue de V Avare en comédien consommé et de grande école.
Mlle Carrière est une soubrette vive et spirituelle qui a gagné son premier prix en enlevant avec crânerie la scène de Lisette des Folies amoureuses .
Enfin, il faut applaudir au second prix de Mllc Sisos, qui n’a pas encore dix-septans, et qui a montré beaucoup de malice et d’originalité comique dans la fausse Agnès de Destouches.