‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 34 sur 70 · OPÉRA-COMIQUE · texte numérisé non relu

OPÉRA-COMIQUE

26 juillet 1877.

L’impression générale est que le concours d’opéracomique ne vaut pas celui de l’année dernière; je crois, toute réflexion faite, qu’il faut revenir à une appréciation plus douce. L’année dernière, douze morceaux, relativement courts, figuraient au programme. Aujourd’hui, nous en avons subi dix-huit, tous fort longs, et il commençait à faire nuit sous le plafond vitré du Conservatoire lorsque les juges se sont retirés dans la salle du conseil. L’auditoire, littéralement harassé, a pris sa fatigue pour du désenchantement. De plus, le hasard avait voulu que les premiers concurrents se montrassent les plus faibles, de sorte que les derniers, quoique incontestablement supérieurs, ont eu quelque peine à vaincre la lassitude du public.

Pour dire le vrai, le concours m’a semblé très intéressant comme chant et très médiocre comme opéra-comique. Tant que l’opéra-comique sera main-

tenu dans les études du Conservatoire comme un genre à part, cette branche d’éducation artistique devra se définir ainsi : former des comédiens qui soient en meme temps des chanteurs. Eh bien, nous venons d’entendre des élèves de chant très estimables; mais, sauf quelques espérances qui méritent confirmation, nous n’avons pas vu un comédien.

A l’heure déjà avancée où je prends la plume pour écrire le présent compte rendu, je ne connais pas encore la décision du jury. Je vais donc classer les concurrents d’après mon appréciation personnelle.

Deux premiers prix me paraissent actuellement indiqués : M1Ie Mendès etM. Talazac.

J’avais remarqué Mlle Mendès l’année dernière pour sa belle exécution de l’air du Freyschütz, et le jury avait pensé comme moi, puisqu’il lui avait accordé le deuxième prix d’opéra-comique. Aujourd’hui, Mlle Mendès a remporté un double succès dans la grande scène du Songe d'une Nuit d'été et dans le duo des Mousquetaires de la Reine . Sa voix de mezzo-soprano, aussi pleine que sonore, est conduite avec beaucoup de goût, et Mlle Mendès sera certainement une précieuse acquisition pour le théâtre de l’Opéra-Comique. On assure que c’est chose faite.

M. Talazac est un ténor dont l’éducation musicale nous semble complètement achevée. Il possède une voix très éclatante dans les passages de force et très moelleuse dans la demi-teinte. La manière dont il a rendu plusieurs morceaux de la Sirène lui assignent dès à présent sa place sur une de nos grandes scènes lyriques.

Après Mlle Mendès et M. Talazac, le classement devient difficile.

M. Jourdan est un ténor qui sait chanter et qui phrase avec goût ; mais le timbre de sa voix est d’une sonorité sèche et désagréable; on dirait une basse

chantante qui se sérail forcé la voix par une extension artificielle dans le registre supérieur.

M. Villaret est un tenorino agréable, qui ne brille pas par la distinction.

Mlles Lucie Dupuis et Fauvelle ont chanté la même scène du Domino noir ; deux jolies voix qui ont besoin de travail ; chez elles l’actrice a tout encore à deviner, sinon à apprendre.

Rendons grâce àMlle Boullart, qui, passée inaperçue l’an dernier, nous a fait entendre un fragment du Petit Chaperon rouge de Boïeldieu :

Depuis longtemps, gentille Annette.

Tu ne vas plus au bois seulette...

Pourquoi?...

Il n’est pas malaisé de reconnaître que cette naïve cantilène a servi de thème à la fameuse chanson de Robert Macaire : « Gentille Annette ! » et c’est ainsi que les extrêmes se touchent. Mlle Boulart a récité fort gentiment la musique de Boïeldieu et surtout le duo du songe, terminé par une originale fanfare de chasse. Mais quelles paroles, grand Dieu I Quand l’opérette moderne voudra se défendre contre la sévérité des censeurs, elle n’aura qu’à les renvoyer aux gravelures du Petit Chaperon rouge, qui ne faisaient pas sourciller l’innocence de nos pères.

Citons encore Mlle Vaillant, une jolie personne qui a joué avec beaucoup de verve une scène du Toréador et très bien chanté sa partie dans le duo du Postillon de Longjumeau.

M. Victor Massé a partagé avec Auber l’honneur d’une double exécution dans la même séance : la scène où Galatée s’anime à la voix de Pygmalion a été chantée une première fois par Mlle Fauvelle, une seconde fois par M. Durât. Le public a pardonné aux chanteurs en faveur de l’œuvre. Quelle mélancolique

inspiration que la romance du baryton : « Tristes amours! » M. Prax et M. Mouliérat, ténors, ne sont pas sans mérite.

Un baryton, M. Yiteau, a de la rondeur, trop de rondeur, possédant déjà plus de ventre que de voix.

Si Rossini avait entendu Mile Penière Foujère chanter l’air de Rosine : Una voce poco fa, c’est pour le coup qu’il aurait demandé : « De qui donc est cette mu- « sique-là? »

Il y a une voix et une chanteuse chez Mme Castillon, couronnée lundi dernier comme premier prix de chant; mais l’une et l’autre seront éternellement voilées au public par les disgrâces d’une laideur inconciliable avec les exigences de la scène.

Aux deux premiers prix qui me paraissent assurés à M,le Mendès et à M. Talazac, j’augure que des encouragements viendront trouver Mlle Vaillant, Mlle Boulart, M. Jourdan, M. Prax, M. Villaret, peut-être Mlle Dupuis et Mlle Fauvelle.

Le lecteur, en consultant la liste des récompenses officielles, verra jusqu’à quel point j’ai donné juste ou dans quelle limite mes prévisions se seront égarées.

Jury : MM. Ambroise Thomas, A. de Beauplan, Charles Gounod, François Bazin, Carvalho, Jules Barbier, Boïeldieu, E. Gautier, Semet.

Concurrents : 18 élèves hommes; 9 élèves femmes.

Hommes : pas de premier prix.

Second prix : M. Talazac, élève de M. Mocker; et M. Jourdan, élève de M. Ponchard.

Femmes: premier prix : Mlle Mendès, élève de M. Ponchard.

Second prix : Mmc Castillon, élève de M. Ponchard.

Premier accessit : M,les Dupuis et Fauvelle, élèves de M. Ponchard.

Deuxième accessit : Mlle Boulart, élève de M. Mocker ; et Mllc Vaillant, élève de M. Ponchard.

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