CONCOURS D’OPÉRA
30 juillet 1877.
Le concours d’opéra qui a eu lieu aujourd’hui à midi dans la salle du Conservatoire a été des plus brillants. Il s’en est dégagé quelques personnalités hors ligne et de grandes espérances pour l’avenir.
Citons d’abord et avant tous, Mllc Richard; le jury, en lui décernant le premier prix à l’unanimité, n’a fait que ratifier le sentiment également unanime du public. Mlle Richard, qui vient d’avoir dix-neuf ans, est une grande et belle personne, douée d’une magnifique voix de mezzo soprano, qui vibre depuis les cordes basses jusqu’au la et au si d’en haut avec une égalité, une homogénéité et une rondeur qui ne témoignent pas moins d’un don naturel que d’un travail intelligent et assidu; musicienne excellente, Mlle Richard s’est montrée dans le duo final de la Favorite et dans le grand quatuor de la Reine de Chypre tragédienne émue et passionnée. Ce n’était pas une élève, c’était une artiste dans la belle et grande acception du mot. L’année dernière, en constatant que MlIc Richard avait largement mérité le second prix pour sa belle exécution du rôle d’Azucena dans le Trouvère et du duo d’Arsace avec Assur dans S émir amis , je lui donnais le conseil de ne pas aventurer le timbre délicieusement velouté de sa belle voix dans les rôles de contralti écrits trop bas pour elle. Ce conseil a été entendu, et Mlle Richard doit se féliciter aujourd’hui de l’immense succès qu’elle vient d’obtenir dans deux des plus beaux rôles de Mme Rosine Stoltz.
Après Mlle Richard, nous n’aurions pas hésité, si nous avions eu l’honneur de faire partie du jury, à
couronner d’un second grand prix la voix chaude et généreuse, la méthode délicate et le jeu pénétrant de Mme Boidin-Puisais. Dans le duo de la Juive , elle avait totalement éclipsé sa partenaire, Mlle Benel; mais c’est, surtout dans le rôle de Marguerite, de Faust, que Mmc Boidin-Puisais s’est révélée comme chanteuse et comme comédienne. Gomment des qualités aussi saillantes, un art déjà si consommé ne lui ont-ils pas valu même un second prix à défaut du premier? C’est ce que nous ne comprenons pas.
Certes Mlle Hamann, qui lui a été préférée, s’est tirée avec vaillance de sa terrible partie dans le trio du cinquième acte de Robert le Diable; mais, enfin, Mlle Hamann, si bien douée qu’elle soit, n’est pas arrivée au terme de ses études vocales et dramatiques; en bonne justice distributive, le second prix de Mllc Hamann ne se fût expliqué que par un premier prix à Mme Boidin-Puisais.
Un premier accessit , voté à l’unanimité, est venu trouver Mlle Carol, belle personne, dont la voix juste et bien timbrée manquerait peut-être de force dans une grande salle d’opéra. Elle a dit dans un excellent sentiment le duo des Huguenots avec [Marcel, et l’air qui le suit.
Les hommes, moins bien partagés, n’ont pas obtenu de premier prix.
Un second prix a été décerné, ex æquo , à MM. TalazaCj Sellier et Lorrain.
Nous avons dit, en rendant compte du concours d’opéra-comique, le plaisir que nous avait procuré M. Talazac dans la Sirène; le succès du jeune ténor n’a pas été moins vif dans le duo de la Favorite . Cependant l’opéra-comique lui sied mieux; on remarque dans la diction lyrique de M. Talazac plus de soin et de goût que de sensibilité et de passion.
Quant à M. Sellier, c’est le lion du jour. Un de nos
confrères découvrit, il y a trois ans, cette voix retentissante dans la boutique d’un marchand de vin de la rue Drouot; le futur Arnold rinçait des bouteilles sans songer à l’avenir. Ainsi la voix de Poultier, il y a quelque trente ans, sortit d’un atelier de tonnellerie, la vocation de Villaret se cacha longtemps dans une brasserie du département de Vaucluse. Décidément, Bacchus est le fournisseur attitré d’Apollon.
Aujourd’hui, M. Sellier se présente sous les traits d’un beau et solide gaillard de vingt-sept ans, un peu embarrassé sans être gauche, et timide sans défaillance. Sa voix de fort ténor, qui résonne virilement dans le médium, monte sans effort apparent jusqu’à Y ut au-dessus des lignes. Le morceau du concours assez mal choisi pour M. Sellier, c’était le trio final de Robert , n’a pas permis de l’apprécier exactement, au point de vue du mécanisme et de la tenue. Mais il est certain qu’on a rarement entendu une voix plus pleine, plus sonore et d’une émission plus facile à quelque degré de l’échelle qu’on l’interroge. Le trio de Guillaume Tell et l’air : Asile héréditaire montrent, dit-on, dans tout leur éclat, les dons naturels de M. Sellier. Une indisposition de M. Doyen a fait supprimer le premier de ces morceaux, qui figurait sur le programme.
Le troisième des seconds prix, M. Lorrain, n’appartient pas à la tribu favorite des ténors; c’est une simple basse , dont les notes graves sont un peu sourdes; mais il phrase correctement et élégamment; il a de l’acquis, de la facilité, une belle taille et une tenue distinguée. Il a joué avec un vrai talent la grande scène de Nicanor d 'Herculanum.
Une récompense bien justifiée, c’est le premier accessit, unanimement décerné à M. Denoyé, un jeune homme de vingt-quatre ans, qui chante Bertram avec une voix extraordinaire, quelque chose
comme un battant de cloche, qui m’a rappelé Serda, l’homme au contre ré d’en bas. Mais Serda ne chantait guère, il se contentait de sonner. M. Denoyé ne s’en tient pas là; il a le sentiment des nuances, et il y a longtemps que je n’avais entendu un Bertram aussi satisfaisant.
Enfin, une troisième et dernière basse, M. Francqueville, a cueilli un dernier accessit dans le duo bouffe de Robert , où je n’avais remarqué, pour ma part, que M. Yillaret fils.
Somme toute, belle journée pour le Conservatoire et pour nos théâtres lyriques, à qui s’offrent, dès aujourd’hui, de jeunes talents déjà mûrs pour les plaisirs du monde musical.
CCCCLXXI
Folies-Dramatiques.
28 juillet 1877.