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LE DERNIER KLEPHTE

Pochade grecque en un acte, par M. François Mons.

La scène se passe dans une caverne de brigands, non loin de Marathon. Le chef des klephtes, nommé Stanislas Belamandopoulos, a capturé deux touristes, M. et Mme Spengler. Le mari est Américain, et chargé d’une mission qui consiste à vérifier l’authenticité d’une pantoufle attribuée à la belle Hélène. Belamandopoulos, qui est veuf, n’en veut qu’à Mme Spengler. Cette jeune femme, née à Paris-Batignolles et fille d’un artiste des Bouffes-Parisiens, se trouve assez embarrassée pour défendre sa vertu contre les entreprises du klephte. Ce Stanislas Belamandopoulos est, comme on dit, un homme pratique. Il habite Paris et

Londres pendant huit mois de l’année et ne revient dans le pays d’Aristide que pour y faire ce qu’il appelle sa saison. Il porte avec la même aisance la fustanelle nationale et l’habit noir du parfait gommeux.

Heureusement pour Mme Spengler, Stanislas est superstitieux et la petite Parisienne pénètre son secret. Tous les Belamandopoulos sont morts, de père en fils, à minuit précis, et Stanislas, sur le conseil d’un sorcier de ses amis, s’endort chaque jour à minuit précis, recette infaillible contre la destinée. Que fait Mrae Spengler ? Elle avance sa montre, et persuade au brigand qu’il est minuit passé. Stanislas est la dupe de cette ruse aussi naïve qu’incompréhensible. Il se croit à l’article de la mort; voulant paraître devant l’Éternel en état de grâce, il se repent de ses crimes et il délivre ses prisonniers sans rançon.

Nul sentiment du théâtre, desplaisanteries vieillottes et des obscénités toutes crues, de la folie à la glace, et pas la plus légère trace d’art ni de talent, voilà ce que c’est qu’une pochade grecque.

L'Apprenti de Cléomène , joué à l’Odéon il y a trois ou quatre ans, nous avait donné une plus haute idée de M. François Mons.

Le Dernier Klephte a paru, il y a quelques jours, dans la première série des Saynètes et Monologues , publiée à la librairie Tresse; les Folies-Dramatiques auraient bien fait de l’y laisser.

D’ailleurs, les Mystères de l'Été et la Fille bien gardée continuent à tenir gaiement l’affiche. MM. Dailly, Maugé, Mmes Fleury et France sont fort amusants dans ces deux pièces si parisiennes et pas grecques du tout, heureusement pour elles et pour le public.

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Comédie-Française.

3 août 1877.

Reprise d’ANDROMAQUE Tragédie en cinq actes, en vers, de Racine.

4 ndromcique est une des cinq ou six tragédies qui gardent le pouvoir d’intéresser et d’attendrir le public. Elle doit ce glorieux privilège moins encore au charme des beaux vers qu’à la puissance de l’action passionnée qui révéla Jean Racine comme poète dramatique. V Enéide ne lui avait fourni que les éléments bruts de son sujet, à savoir l’assassinat de Pyrrhus par Oreste épris d’Hermione. Mais l’amour d’Hermione pour Pyrrhus, sa vengeance armant le bras d’Oreste et ce retour fulgurant de l’amante désespérée contre l’assassin suscité par elle, voilà la part de Racine; et cela ce n’est pas la tragédie comme on la comprenait au xvne siècle, c’est du drame. J’appelle drame, au sens moderne du mot, une action scénique uniquement conduite par les passions humaines, et indépendante en soi des fatalités religieuses ou historiques. Changez ces grands noms d’Hector, de Priam, d’Agamemnon, d’Hélène, d’Achille et de Pyrrhus; transportez dans notre milieu contemporain la vengeance d’une femme trahie et méprisée, et il vous restera le scénario d’un drame qu’un Alexandre Dumas pouvait écrire comme le pendant et le complément d ’Antony, et qu’il écrivit en effet sous le titre de Charles VII chez ses grands vassaux . La donnée en est tellement fondamentale, tellement universelle, tellement humaine en un mot, qu’on en tirerait d’innombrables variantes

sans lasser l’intérêt du spectateur. Prenons pour exemple le crime récent de la rue de Boulogne : supposez que la veuve Gras se crût abandonnée par son jeune amant, et vous avez une Hermione parisienne mettant un flacon de vitriol en guise de poignard dans la main d’Oreste Gaudry, fondeur en cuivre de son état.

Racine, peu connu jusqu’à Andromaque et mal connu par ses pitoyables essais de la Thébaide et d’ Alexandre, devint, par unphénomène admirable mais facile à expliquer, le plus grand des écrivains de son temps, en même temps qu’il se révélait poète dramatique de premier ordre. Quelques tirades Andromaque, le discours de Pyrrhus dans l’exposition, surtout la scène d’Hermione et d’Oreste au quatrième acte et au cinquième sont des chefs-d’œuvre de diction et renferment des beautés qui dureront autant que la langue française.

Il y a des taches cependant ; elle nous échappent aujourd’hui, cachées par le rayonnement que dégagent deux siècles de gloire. Mais, dans la nouveauté, les parties faibles, qui rappelaient encore l’écolier, furent sévèrement jugées.

La tragédie & Andromaque tient une place dans la fâcheuse histoire des démêlés de Racine avec Molière. Le grand succès obtenu par Racine, et c’était le premier, occupait la cour et la ville. Un homme de lettres, aujourd’hui bien oublié, Adrien-Thomas Perdou, écuyer, sieur de Subligny, écrivit, probablement en collaboration avec le fermier général Hénault, le propre père du fameux président, une comédie en trois actes, en prose, intitulée : la Folle Querelle ou la Critique d' Andromaque , dans laquelle le style de Racine était passé au crible d’un purisme qui ne s’égarait pas toujours. Les objections de Subligny ne portaient pas à faux, car Racine en reconnut la justesse et cor-

rigea les passages les plus défectueux qui lui étaient signalés.

C’était, dira-t-on, la modestie du génie ; j’y consens, quoique, d’après ce que j’en ai pu voir par mes contemporains les mieux doués, le génie ne se pique guère d’être modeste. Quoiqu’il en soit, il n’y avait pas à défendre des vers tels que ceux-ci :

Mais, dis-moi de quel œil Hermione peut voir Ses attraits offensés et ses yeux sans pouvoirs.

Cet œil d’Hermione qui lui servait à regarder ses propres yeux égayait beaucoup Subligny. Racine changea les deux vers; c’est ce qu’il avait de mieux à faire.

Subligny ne se borna pas à imprimer sa comédie chez le libraire Thomas Jolly ; il la donna, sans se nommer, aux comédiens de Monsieur, c’est-à-dire à la troupe de Molière, qui la joua avec succès le vendredi 25 mai 1668. La C ritique d' Andromaque obtin vingt-sept représentations, dont dix-sept consécutives; c’est bien l’équivalent de cent représentations d’aujourd’hui. On dit que Racine se montra très blessé du procédé des comédiens qui l’avaient parodié ; rien de plus naturel. Mais les critiques qui attribuent à cet incident la brouille de Racine avec Molière se trompent du tout au tout. La rupture était complète depuis deux ans entre ces deux grands hommes, et, il faut bien l’avouer, les motifs n’en font pas honneur à Racine.

Malgré l’insuccès de la Thébaïde, Molière, confiant dans l’avenir du jeune poète auquel il prodiguait ses conseils, ses encouragements et sa bourse, avait fait représenter, le 4 décembre 1665, la seconde œuvre dramatique de Racine sous ce titre : le grand Alexandre et le roi Porus. Or, il arriva une chose extraordinaire : c’est que la tragédie nouvelle parut en

même temps sur le théâtre de l’hôtel de Bourgogne. Pendant que les comédiens de Molière répétaient l’œuvre du jeune Racine, celui-ci, mécontent, dit-on, de leur jeu, la faisait apprendre de son côté parla troupe rivale. Onavoulunierle fait; malheureusement nous avons la preuve de son authenticité. Le registre de La Grange, publié l’année dernière par la Comédie- Française, contient la note suivante sous la date du vendredi 18 décembre 1665, jour de la sixième représentation d 'Alexandre :

« Ce même jour, la Troupe fut surprise que la « même pièce d’ Alexandre fût jouée sur le théâtre de « l’hôtel de Bourgogne. Gomme la chose s’était faite « de complot avec M. Racine, la Troupe ne crut pas « devoir les parts d’auteur audit M. Racine qui en « usait si mal que d’avoir donné et fait apprendre la « pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d’auteur « furent repartagées, et chacun des douze acteurs eut « pour sa part 47 livres. »

On comprend qu’après une pareille aventure, Molière dut faire de tristes réflexions sur le caractère de son protégé, qui, de son côté, paraissait résolu à ne garder aucun ménagement envers son bienfaiteur. Racine avait besoin d’un talent accompli pour créer le rôle d’Andromaque ; il enleva de la troupe de Molière une de ses trois grandes actrices, Mlle Du Parc, en son nom Marquise de Gorla, la Marquise des fameuses stances de Pierre Corneille, et il la fit entrer à l’hôtel de Bourgogne. C’était une guerre ouverte. Par conséquent, en jouant la Critique d' Andromaque, la troupe de Molière n’attaquait pas, elle ripostait.

Andromaque , représentée pour la première fois à l’hôtel de Bourgogne le 10 novembre 1667, fut créée par MUe Du Parc, Andromaque; Mlle Desœillets, Hermione; Montfleury, Oreste; et probablement par Floridor pour Pyrrhus. La Champmeslé, Mllc de Cham-

melay, comme le prononçaient et l’écrivaient les contemporains, ne joua le rôle qu’en 1670 à une reprise qui lui servit de début.

Ainsi, la Desœillets, la Champmeslé, et de nos jours Rachel, tels sont les trois grands noms d’actrices qui se rattachent à ce formidable rôle d’Hermione qu’abordait ce soir Mlle Dudlay.

Mn‘ Dudlay s’est honorablement tirée d’une si périlleuse épreuve. On sent chez cette jeune fille quelques frémissements de ce diable au corps que Voltaire exigeait des tragédiennes de son temps. Ce diable-là n’a pas toujours la voix juste ni la prononciation nette; mais ce sont là des imperfections que l’on corrige par le travail. Mlle Dudlay nuance avec art les diverses parties du rôle d’Hermione et rend énergiquement les fureurs de cette amante peu endurante. On l’a rappelée et très applaudie après les deux premiers actes.

Le rôle d’Andromaque était abordé pour la première fois par Mllc Sarah Bernhardt, qui en rend à merveille la grâce touchante et élégiaque.

L’écueil du rôle, où il n’est question que d’yeux et de larmes, c’est la sensiblerie. MUe Sarah Bernhardt l’évite avec beaucoup d’intelligence, mais c’est quelquefois aux dépens de l’émotion. Par exemple, dans ses recommandations suprêmes pour Astyanax, elle se contente de murmurer mélancoliquement, à l’oreille de Céphise, le fameux vers :

Et quelquefois aussi parle lui de sa mère.

L’intention est fine et l’exécution supérieure; mais enfin une attaque directe sur la sensibilité du spectateur est ici nettement indiquée, car on ne saurait comprendre qu’Andromaque, en songeant à ce fils qu’elle ne reverra plus, ne se sente pas suffoquée par

les larmes. En y réfléchissant, Mllc Sarah Bernhardt se rendra certainement à mon avis. Du reste, son succès a été complet, et elle a reçu, après le troisième acte, une véritable ovation.

M. Laroche joue convenablement le rôle de Pyrrhus, le premier acte surtout; mais ensuite, il devrait se surveiller pour ne pas redescendre, malgré lui, au ton de la comédie ou du drame bourgeois.

C’est dans le rôle d’Oreste que M. Mounet-Sully débuta il y a trois ou quatre ans; le progrès est notable; d’abord le costume est plus simple et plus noble; les premières parties du rôle sont dites avec plus de précision, de sang-froid, et même avec noblesse. Je voudrais pousser l’éloge jusqu’au bout, mais ce n’est pas ma faute si M. Mounet-Sully cesse d’être intelligible lorsqu’il commence à crier. Plus il donne de voix et moins on sait ce qu’il dit. J’avoue que, d’ailleurs, le morceau des fureurs est fort difficile à rendre. Une vieille tradition raconte que Montfleury mourut, un mois après la première représentation d’ Andromaque, des efforts qu’il avait faits pour rendre le rôle d’Oreste, de même que la Mariamne, de Tristan, avait causé la mort de Mondory, chargé de traduire les fureurs du roi Hérode. Ce qui fit dire à Montfleury fils, avec plus de gaîté que de douleur filiale, que « désormais il n’y aurait plus de poète « qui ne voulût avoir l’honneur de crever un comé- « dien en sa vie ». Hâtons-nous de rassurer M. Mounet-Sully, en déclarant, d’après les auteurs les plus accrédités, que la tradition est fausse.

CCCCLXXIII

Opéra. 6 août 1877.

Reprise de LA REINE DE CHYPRE

Opéra en cinq actes et six tableaux, paroles de Saint-Georges, musique d’Halévy.

Il y aura tout à l’heure quarante ans, on vit débuter à l’Académie royale de musique une jeune femme’ douée d’une beauté plus expressive que régulière et d’une voix plus pénétrante que juste; tragédienne passionnée, elle étendit bientôt son empire sur le domaine entier de notre première scène musicale. L’actrice et la femme régnèrent souverainement sur le public, et sur le directeur : ce fut la prima donna assoluta dans tous les sens du mot. Poètes, compositeurs, artistes et comparses durent se soumettre à sa loi. Cela dura sept ans, jusqu’au jour de la révolte. La chute fut subite, complète, irréparable. Le 1er mai 1847, au cours d’une représentation de Robert Brucey l’altière artiste, qu’on appelait alors Rosine Stoltz, et qui cache aujourd’hui sa gloire sexagénaire sous un titre ducal italien, reçut des spectateurs un accueil tellement significatif qu’il lui fallut céder la place. La direction de l’Opéra, solidaire de sa première chanteuse, dut se retirer avec elle.

Le passage orageux de Mmc Stoltz dans notre ciel lyrique a laissé comme une traînée lumineuse, qui n’est pas encore effacée. On parlera longtemps de Mme Stoltz, comme on parle encore de la Saint- Huberti, dont elle rappelait le talent saisissant, fougueux et inégal. Supportant mal la concurrence des unes et la supériorité des* autres, mais ne pouvant

réduire au silence des voix comme celles de Duprez et de Baroilhet, c’est exclusivement sur les femmes qu’elle fit peser son ostracisme. Des compositeurs illustres servirent à point sa fantaisie. Elle voulut un jour se montrer revêtue d’un froc de laine blanche et les cheveux épars ; Donizetti écrivit pour elle le quatrième acte de la Favorite, où elle n’a pas été égalée; la Favorite ne comporte qu’un seul rôle de femme (je ne compte pas la confidente Inès). Un autre jour, elle commanda pour elle un opéra sans ténor, où les licences du travesti missent en lumière l’élégance de ses jambes; Halévy écrivit pour elle le Lazzarone , de funèbre mémoire.

Dans l’intervalle se place la Reine de Chypre, autre opéra sans femme, je veux dire sans autre femme que Mme Stoltz. Ici, la confidente même est supprimée; Catarina Cornaro ne dispose pas d’une simple demoiselle d'honneur ni de la plus petite camériste, pour lui tenir compagnie dans sa solitude ni pour veiller aux soins de sa toilette de mariée.

La Reine de Chypre fut représentée pour la première fois le 22 décembre 1841, avec un grand succès, qui, sans égaler à beaucoup près celui de la Juive , dut consoler Halévy du mauvais accueil que son Drapier avait reçu l’année précédente. Le poème de la Reine de Chypre fut écrit par M. de Saint-Georges tout seul ; car, autre trait curieux de cette époque, Scribe ne se hasarda qu’une fois à écrire un rôle pour le tyran féminin devant qui tout tremblait. La Favorite et Robert Bruce sont d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz ; Benvenuto Cellini de MM. L. de Wailly et A. Barbier; Charles VI des frères Delavigne ; V Étoile de Séville , de M. Hippolyte Lucas.

M. de Saint-Georges prit les éléments de son poème dans les aventures véritables de Catarina Cornaro ; on sait que cette noble vénitienne, issue d’une famille

patricienne qui a donné trois doges à la sérénissime République, épousa en 1470 Jacques de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, et qu’elle régna seule après la mort de ce prince, survenue en 1475. Si nous ajoutons que Catarina Cornaro était née en 1454, on en saura tout ce qu’il est utile d’en savoir pour apprécier la jovialité de cette mention inscrite sur le livret et sur la partition : « La scène se passe en 1441 ; » anachronisme d’autant plus singulier qu’il est placé là pour le plaisir, puisque M. de Saint-Georges a pris la peine de faire précéder son œuvre par une notice historique dans laquelle les dates sont rappelées exactement ou à peu près.

L’action romanesque inventée par M. de Saint- Georges peut se raconter en peu de mots. Avant d'épouser le roi de Chypre, Catarina était fiancée à un chevalier français nommé Gérard de Coucy ; mais le conseil des Dix a forcé la main aux parents de Catarina; en mariant Jacques de Lusignan à une fille de Venise, l’ambitieuse République s’assure la domination de l’île de Chypre. Andrea Cornaro obéit; et Catarina, pour soustraire son amant aux vengeances, occultes du conseil des Dix, se résigne, en laissant croire à Gérard qu’elle s’est laissé séduire par l’éclat d’une couronne. Gérard, désespéré et furieux, se rend à Chypre, on ne sait pour quoi faire. A peine débarqué, il est attaqué par les sbires de Mocenigo, ambassadeur de Venise ; au moment de succomber, il est secouru et sauvé par un chevalier inconnu. Attribuant à son rival le guet-apens dont il a failli devenir victime, Gérard prend la résolution, assez peu digne d’un chevalier français, de se venger par un assassinat. Mais au moment de frapper Jacques de Lusignan, il reconnaît en lui le chevalier inconnu qui l’a sauvé. Le roi fait grâce à Gérard qui lui révèle le mobile de son crime, et Gérard se fait chevalier de Rhodes. En réa-

lité, la pièce finit là. Le dernier acte n’est qu’une espèce d’épilogue, où l’on voit Lusignan, empoisonné par Mocenigo, se révolter contre la domination vénitienne et léguer la couronne à Gatarina Gornaro, qui la conservera pour son fils, dont les chevaliers de Rhodes seront les protecteurs.

Le poème de M. de Saint-Georges est habilement coupé, et contient un nombre suffisant de situations musicales.

Halévy s’en inspira pour écrire une partition féconde en mélodies amples et fines, ingénieuses et distinguées ; on y retrouve souvent la puissance de l’auteur de la Juive , tempérée par un écho de la muse italienne de Rossini et de la muse française d’Herold.

La Reine de Chypre se maintint au répertoire pendant dix-sept ans ; les dernières représentations datent de 1858. Après un pareil intervalle, la génération actuelle devait s’imaginer qu’elle ne connaissait rien ou qu’elle ne connaissait que très peu de chose de la Reine de Chypre , tout au plus le célèbre duo du baryton et du ténor : Triste exilé , qui s’est maintenu dans les concerts. Les spectateurs de lundi soir ont dû reconnaître leur erreur ; sur les vingt-trois numéros dont se compose la partition, il en est au moins dix qu’on saluait au passage comme de vieilles connaissances; par exemple, au premier acte, la cavatine : Le ciel est radieux , le duo en la bémol : Fleur de beauté , fleur d'innocence ; au deuxième acte, le bel air en mi bémol : Le gondolier dans sa pauvre nacelle , avec sa cabalette en la bémol : Mon Dieu, soyez béni ; au troisième, le chœur en si : Buvons à Chypre, à ma patrie, suivi des couplets si connus : Tout nest dans ce bas monde quun jeu; au quatrième, l’air de la danse cypriote; enfin, au cinquième, la belle cavatine du roi : A ton noble courage y et le duo des deux amants : Hélas! tout nous sépare.

Où le public, depuis bientôt vingt ans, avait-il entendu tout cela? Mon Dieu, un peu partout, dans les concerts, dans les vaudevilles, dans les quadrilles de bal, et aussi dans les réminiscences de quelques jeunes compositeurs, qui confondent facilement l’inspiration avec leurs souvenirs. Si bien qu’il est prouvé maintenant que cet opéra si délaissé avait profité d’un long abandon pour devenir populaire.

En dehors des morceaux que nous venons de citer, il faut remarquer encore le chant noble et pathétique des violoncelles dans l’introduction; le duo entre Andrea et Mocenigo : Eh! qu importe à la politique et les serments et les amours; la marche triomphale du couronnement avec ses sonneries obstinées de trompettes antiques ; enfin le sévère quatuor du cinquième acte, qui avait produit tant d’effet au dernier concours du Conservatoire.

Malgré de si nombreuses et de si réelles beautés, le public, clairsemé d’ailleurs et fort abattu par la température d’août, s’est montré assez avare d’applaudissements, sauf pour le duo Triste exilé, qui a excité des transports presque unanimes. Je dis presque, parce que les partisans fort respectables et fort convaincus de systèmes musicaux qui, pour ma part, me ravissent partout ailleurs qu’au théâtre, affectaient de traiter fort dédaigneusement ce qu’ils appellent une romance à deux voix. Romance si l’on veut, ma romance m’est chère. Il ne me déplaît pas, à travers les ouragans musicaux qui se déchaînent toute l’année autour de nos crânes affolés, d’entendre une fois par hasard une phrase de chant, pénétrante et claire, soutenue plutôt qu’accompagnée par un orchestre discret. Il règne, d’ailleurs, dans ce duo si méprisé par les savants, une couleur chevaleresque, un souffle de conviction et de sincérité qui me vont droit au cœur. Gela dit, qu’on me ramène aux carrières de la musique

sans mélodie; je subirai ma peine avec résignation.

Et quand on pense que la partition de la Reine de Chypre, éditée naguère par Maurice Schlesinger, fut réduite au piano par Richard Wagner en personne ! Le pauvre homme ! il n’a pas dû moins souffrir que Schumann conduisant l’orchestre des Huguenots !

L’exécution vocale de la Reine de Chypre a paru molle et hésitante. Les chanteurs souffraient évidemment d’une chaleur tropicale à laquelle on devait attribuer, j’allais dire le chevrotement, disons poliment la vibration exagérée, dont ils paraissaient presque tous affectés.

Je n’étonnerai personne en disant que Mme Stoltz jouait mieux et queMme Borghi-Mamo chantaitmieuxle rôle de Catarina que ne le peut faire Mlle Rosine Bloch- Néanmoins cette belle personne, dominant une émotion qui fait honneur à sa modestie, a eu des moments très dramatiques et a tenu très brillamment sa partie dans le duo d’une expression si douloureuse : Hélas ! tout nous sépare ! Citons la phrase énergique : Je régnerai! qui aurait pu servir de devise à Mmc Stoltz, et que Mlle Bloch a dite avec un véritable sentiment de grandeur.

M. Villaret, toujours zélé, exact, consciencieux, me parait toucher au moment psychologique où les ténors se sentent tenus à chercher leur succès ailleurs que dans des effets de force; M. Villaret a failli broncher sur le dernier échelon de l’affreux casse-cou Sur le bord de V abîme, ce qui prouve que les si bémol de poitrine ne s’attrapent pas à la volée comme des noix sur un arbre. A part ce léger accident auquel il serait injuste de nous arrêter, M. Villaret a fait preuve de goût et de sentiment dans les parties délicates du rôle, notamment dans la reprise de Triste exilé, qui ne laisse à la partie de ténor que les miettes du régal dévoré d’abord par le baryton.

Ce baryton, c’est M. Lassalle, dont la belle voix, si sonore et si souple, a fait merveille dans le rôle de Jacques de Lusignan. 11 y met moins d’énergie mordante mais peut-être plus de charme que Baroilhet. Par exemple, l’aspect extérieur de Baroilhet, maigre comme une chèvre des Pyrénées, prêtait à l’agonie du monarque mourant de consomption une vraisemblance que ne comporte pas la stature de M. Lassalle, qui convient surtout à des héros victorieux et bien portants.

M. Caron chante avec sûreté et même avec élégance le rôle de Mocenigo, écrit pour la voix cuivrée de Massol, qui était presque un ténor.

La mise en scène est très belle; son éclat dépasse de beaucoup celle dont l’administration quelque peu obérée de M. Léon Pillet s’était contentée en 1841. Les décors de MM. Lavastre, Carpezat, Daran, Rubé et Chaperon sont du meilleur style ; j’apprécie surtout, au second acte, l’oratoire byzantin de Catarina, peint par M. Daran. Mais il faut placer en première ligne le casino de Nicosie, dû au pinceau de M. Chéret. Cette vaste treille, aboutissant à une salle de festin, soutenue par des colonnes toscanes, est une merveille de plantation, de couleur et d’ingéniosité pittoresque. M. Chéret est, à ce que je crois, le doyen de nos décorateurs, et ce peintre distingué, auteur d’un si grand nombre de toiles qui sont de véritables chefs-d’œuvre, attend encore du ministère des beaux-arts la récompense suprême qui est venue trouver antérieurement quelques-uns de ses émules plus jeunes et plus heureux.

La magnificence des costumes est poussée jusqu’à la prodigalité dans ce casino de Nicosie; c’est un fouillis éblouissant d’étoffes de moires, de brocarts d’argent et d’or, comme on en voit dans les tableaux de Paul Véronèse et du Tintoret. Les ballets ont été

réglés fort agréablement par M. Mérante; celui du quatrième acte, se déployant sur la grande place de Nicosie, avec la mer pour perspective, est d’un effet des plus brillants et des plus réussis.

CCCCLXXIV

Châtelet.

10 août 1877.

Reprise des SEPT CHATEAUX DU DIABLE

Féerie en vingt-deux tableaux, par MM. Ad. d’Ennery et Clairville.

En attendant Rothomago , le théâtre du Châtelet reprenait ce soir les Sept Châteaux du Diable , cette féerie éternelle comme une légende et attachante comme un conte bleu. Les décors sont neufs et les costumes frais. L’amusante pantomime des grosses têtes a produit son effet accoutumé, comme aussi la soirée et le bal des ours. On a introduit, en faveur des enfants, de leurs bonnes et des personnes non gradées, quelques petits divertissements, qui prêtent à la bonne vieille féerie des airs de pantomime anglaise : à savoir un violoniste aussi brésilien mais beaucoup plus petit que le jeune Dengremont, plus un musicien mexicain qui joue de tout et qui change de costume en même temps que d’instrument, highlander pour jouer du pibroch, espagnol pour racler la guitare, etc. Ce qui me charme dans ces épisodes, c’est qu’ils n’ont aucun rapport avec l’action dans laquelle on les encadre.

Mmc Tassilly succède à Thérésa dans le rôle de Régaillette; la grosse gaîté de cette joyeuse commère

n’est pas exempte de finesse; on lui a fait répéter deux ou trois couplets. Mrac Donvé conserve le rôle d’Azélie qu’elle joue avec grâce, et Mlle Marguerite Yillers met sa jolie voix au service du rôle de Sataniel. M. Tissier est fort amusant sous les traits de Satan, dont il fait une bonne ganache.

Telle est la marche du progrès. Satan lui-même manque de prestige. Décidément le respect s’en va.

Gymnase.

CGGCLXX Y

Il août 1877.

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