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MARTHE

Comédie en quatre actes, par M. Georges Ohnet.

Yoici le point de départ de la comédie nouvelle.

Une veuve, jeune encore, Mme Aubertin, est aimée d’un fort galant homme appelé M. de Brivade, et songe à l’épouser. Cette union devenait, d’ailleurs, nécessaire, car les assiduités deM. de Brivade commençaient à attirer l’attention et à éveiller la médisance.

Feu M. Aubertin avait eu des enfants d’un premier mariage : Jean, qui est au service dans les chasseurs d’Afrique, et Marthe. Jean vient passer un congé auprès de sa belle-mère et de sa sœur. Celle-ci lui fait ses confidences de jeune fille; elle aime, et l’objet de son amour c’est précisément M. de Brivade. Elle ne sait si elle est aimée ; mais elle a des raisons de l’espérer. Autrement, comment expliquer la présence presque continuelle de M. de Brivade dans la maison de Mme Aubertin? Jean, qui ne voit pas d’objection à ce naïf raisonnement, veut épargner à sa sœur l’em-

barras d’un aveu; il met Mme Aubertin au courant du projet de mariage conçu par sa jeune sœur. On devine la stupéfaction de Mme Aubertin en apprenant qu’elle était, sans le savoir, la rivale de sa belle-fille.

Elle sent le besoin d’avertir immédiatement M. de Brivade de la fausse situation où les place tous la passion naissante de Marthe. M. de Brivade a l’idée aussi fâcheuse qu’inutile de pénétrer chez Mme Aubertin par la petite porte du jardin alors que la grande porte lui est ouverte. Il est espionné par des provinciaux jaloux, qui prétendent avoir vu pénétrer un voleur dans la maison. On fait une sorte de battue, comme dans Nos Bons Villageois , de Y. Sardou, et Mme Aubertin se voit obligée d’avouer à Marthe qu’elle vient de cacher M. de Brivade dans sa propre chambre à elle Mme Aubertin. Marthe conçoit, sur cet aveu, des soupçons fort blessants pour son innocente belle-mère.

Mais Mme Aubertin a résolu de tout sacrifier au bonheur de Marthe ; elle exige de M. de Brivade qu’il renonce à la femme qu’il aime pour épouser la jeune fille qu’il n’aime pas. M. de Brivade s’associe à cette abnégation, qui, il en faut convenir, aura pour lui quelque compensation dont sera privée Mme Aubertin.

Pour que les choses s’arrangent ainsi, il faut qu’on attende le départ de Jean et surtout qu’on lui cache l’esclandre causé par l’imprudence de M. de Brivade. Une langue de vipère, celle du cousin Coindet, qui voudrait marier son benêt de fils avec la charmante Marthe, ne laisse ignorer h Jean rien de ce qui peut blesser ses susceptibilités de frère, de beau-fils et de militaire. De la façon dont on lui a présenté les choses, Mme Aubertin aurait été coupable et c’est son amant qu’elle voudrait maintenant donner pour époux à Marthe. Naturellement, Jean s’émeut de ces infamies et il provoque en duel M. de Brivade, en l’accablant des noms les plus durs et les moins mérités.

Enfin tout s’arrange, l’innocence de la veuve Aubertin est reconnue, et pour mieux l’établir, elle épousera son vieil ami le baron d’Alayrac. Marthe devient Mme de Brivade.

Marthe est le second ouvrage dramatique de notre excellent confrère et ami M. Georges Ohnet. Disons-le sincèrement, c’est l’essai d’un écrivain distingué qui a l’instinct du théâtre, mais qui cherche encore sa voie et son originalité.

Il suffit de lire avec quelque attention l’analyse que j’ai donnée de Marthe pour comprendre que la pièce manque de logique; les situations énergiques ou touchantes qu’elle renferme ne produisent pas l’effet qu’on en pourrait attendre parce qu’elles reposent sur une série de malentendus. Si Mme Aubertin saisissait la première occasion d’expliquer franchement sa situation avec M. de Brivade, personne, pas même Marthe, n’aurait le plus petit mot à dire, et la pièce en resterait là.

Le sujet, d’ailleurs, n’est pas neuf; la Mère et la Fille d’Empis, la Marâtre de Balzac, ont épuisé du premier coup les aspects dramatiques de cette donnée scabreuse, que M. Octave Feuillet a rajeunie dans un de ses derniers romans, Julia de Trécœur, et que nous retrouvions encore, il y a quelques mois, sur la scène même du Gymnase dans la Dernière Poupée , de M. de Najac.

Le mérite de M. Georges Ohnet, c’est de dialoguer avec naturel et clarté, comme on parle dans la bonne compagnie. Marthe s’est laissé écouter avec plaisir et même avec intérêt.

La pièce est jouée dans les tons gris par Mmes Fromentin, Lesueur, MM. Landrol et Pujol; le jeu des acteurs se ressent nécessairement de l’indécision des caractères. On a applaudi la grâce émue de Mlle Legault, dans le joli rôle de Marthe; M. Saint-Germain

et Mlle Dinelli amusent dans deux rôles épisodiques.

Le personnage du sous-officier Jean Aubertin ne contient qu’une scène calculée sur le tempérament dramatique de M. Abel, engagé au Gymnase pour y remplir la place laissée vacante par M. Worms. M. Abel y a complètement réussi ; il a été rappelé après le troisième acte.

Porte- Saint-Martin. Même soirée.

Reprise du JUIF-ERRANT

Drame en cinq actes et dix-huit tableaux, par M. A. d’Eunery.

Je n’oublierai jamais la reprise du Juif-Errant au Châtelet vers la fin de décembre 1871 ; la représentation finit cette nuit-là vers trois heures du matin par une température de dix-sept degrés au-dessous de zéro. Par contre, nous avons joui ce soir d’une température étouffante, mais la pièce a été menée rondement et on a pu se retirer vers une heure.

La distribution des principaux rôles est la même qu’il y a six ans; Paulin Ménier dans Rodin; Paul Deshayes dans Couche-tout-nu, Céline Montaland pour la reine Bacchanal, Mme Laeressonnière pour la Mayeux.

Le rôle de Dagobert est échu cette fois à M. Lacressonnière, qui le joue autrement que M. Dumaine, mais avec le même succès. Les deux orphelines, Rose et Blanche, ont trouvé dans Mlles Marie Laure et Charlotte Raynard deux interprètes gracieuses et sympathiques .

M. Laray sous les traits du Juif-Errant, M. Gobin dans Gringalet, M. Edgard Martin dans l’abbé Gabriel

et M. Fabrègues dans Àgricol complètent une interprétation très satisfaisante.

Quant à M. Paulin Ménier, il a si bien transformé à son effigie le personnage de Rodin créé par Chilly, qu’il finira par effacer le souvenir de la belle création de son devancier. Dans la scène où Rodin se redresse devant d’Aigrigny et l’accable de sa supériorité nouvelle, M. Paulin Ménier est superbe d’énergie et de passion sauvage. Cette diction à la fois large et pittoresque, servie par une voix puissante, est vraiment celle d’un grand acteur de drame. Il y a au moins une goutte de sang de Frédérick Lemaître dans le talent de M. Paulin Ménier.

CCCGLXXVI

Théâtre Cluny. 25 août 1877.

Reprise de TRENTE ANS OU LA VIE D’UN JOUEUR

Mélodrame en trois époques et sept tableaux, par Victor Ducange et Dinaux.

Il paraît que le besoin de reprendre Trente ans ou la Vie (Tun Joueur se faisait généralement sentir, car il a suffi de l’annoncer pour remplir la salle du Théâtre Cluny. Le mélodrame de Ducange et Dinaux date du 19 juin 1827. Qu’après un demi-siècle, il attire encore le public et qu’il nous ait maintenus à notre place jusqu’à minuit et demi, c’est un fait curieux, car il démontre que le théâtre peut, jusqu’à un certain point, se passer de bon sens, de littérature et même de savoir-faire.

Trente ans est une des pièces les plus mal bâties

qu’on ait jamais représentées; les auteurs ne s’y donnent pas la peine de préparer ni de justifier une absurdité, si forte qu’elle soit; on y chercherait vainement une scène, une seule, sauf un épisode fugitif que j’indiquerai tout à l’heure, qui soit traitée, je ne dirai pas avec art, mais seulement avec habileté; les personnages parlent uniformément la langue emphatique de M. Prudhomme et de Ducray-Duminil.

Et, cependant, l’œuvre vous attache malgré vous et finit par vous émouvoir; c’est l’effet du contraste grossièrement tracé, mais bien choisi, entre le personnage du joueur, que le jeu conduit à tous les crimes, et sa malheureuse femme, innocente victime, dont la résignation ne se dément jamais.

Cette fureur criminelle, cette soif inextinguible de l’or, et cette vertu chrétienne qui ne connaît même pas la tentation, sont poussées, chacune dans leur voie, jusqu’au paroxysme tragique dans ce terrible dénouement, où le fils vient tomber expirant entre l’assassin, qui est son père, et sa mère qu’il venait d’embrasser pour la première fois depuis quinze ans. Ducange et Dinaux, en écrivant les deux derniers tableaux de Trente ans , ont certainement touché le plus haut point de terreur qu’on puisse obtenir au théâtre. Le reste est si misérable qu’on s’étonne de l’écouter.

La vérité est qu’en construisant leur informe et puissante machine pour Frédérick Lemaître et pour Mme Dorval, les auteurs ont pensé qu’il suffisait de leur donner une sorte de canevas, s’en fiant à eux pour le reste. On peut comparer le * poème » de Trente ans à la carcasse d’un feu d’artifice, que le génie de Frédérick et de Dorval se chargeait d’allumer chaque soir.

Ces grandes âmes parties, il ne reste plus qu’à se montrer indulgent pour les braves comédiens qui s’essayentàtirer quelque chose de laprose de Ducange.

C’est M. Jenneval qui joue Georges de Germany. Je ne connaissais «l’illustre Jenneval » que de réputation.

Il y a toute une légende sur M. Jenneval et sur ses tournées départementales ou rurales. J’avais entendu parler de lui comme d’un excentrique, presque comme d’un fou. Mon attente a été trompée du tout au tout. D’abord, et toute réserve faite sur d’impardonnables défauts, M. Jenneval a du talent; ensuite, et c’est ce qui m’étonne le plus, étant donné que je m’attendais à de grandes exagérations et à des coups d’épée dans la lune, le jeu de M. Jenneval est froid, presque glacé. Sa voix sonore et bien timbrée lui permet les effets de force, mais, même lorsqu’il crie, il ne s’emporte pas : c’est un homme calme qui parle haut.

L’écueil de M. Jenneval, et il y a trébuché plus d’une fois dans la soirée d’hier, c’est une prononciation plate, presque faubourienne; il prononce tous les a tellement fermés qu’ils sonnent comme des e; il dit un chatteau pour un château; dans la scène violente du quatrième tableau, lorsque Georges de Germany foule sa femme aux pieds, M. Jenneval a dit d’un accent si singulier : « Grèce , dis-tu ? ce mot te condemne , tu es coupèble», que le public, un vrai public, qui s’intéressait franchement au drame et à Jenneval, s’est mis à rire très franchement.

Qu’a-t-il [manqué à M. Jenneval pour garder une place honorable dans nos grands théâtres de drame ? Peut-être la faculté d’écouter les conseils et de les suivre. Somme toute, il a produit un grand effet dans les deux derniers tableaux.

Mme de Severy joue la vertueuse et malheureuse Amélie avec un sentiment très juste, surtout à travers les misères et les angoisses du dénouement.

La pièce est bien montée; la cabane du dernier acte et l’orage dans la montagne sont tout à fait réussis.

GCGCLXX VII

Théâtre Italien. 28 août 1877.

Représentation au bénéfice des blessés de la guerre d’Oricnt.

La représentation au bénéfice des blessés de la guerre d’Orient a tenu les promesses de son programme; et l’empressement du public a dépassé toutes les espérances. Nous ferons connaître, d’ici à très peu de jours, les résultats matériels de la représentation, lorsque nous aurons pu reconnaître et vérifier toutes les dépenses, et que nous aurons encaissé les derniers recouvrements.

Nous pouvons, cependant, évaluer la recette brute entre seize et dix-sept mille francs, somme considérable en tout temps, et particulièrement au mois d’août, alors que la chaleur est accablante et que la majeure partie de la haute société pârisienne est en déplacement de villégiature ou de bains de mer.

Cependant, le but de la représentation du 28 août était si intéressant, il correspondait si bien aux sympathies et aux vœux de ceux, et le nombre en est grand parmi nous, qui se souviennent des épreuves du passé et qui ont la mémoire du cœur, que les obstacles se sont aplanis comme par enchantement. On est revenu des eaux, des côtes normandes, des châteaux et même des affaires, pour prendre part de sa personne à une bonne œuvre qui était, en même temps, une manifestation d’estime cordiale envers une grande nation. La vaste salle des Italiens était littéralement bondée jusque sous les combles et n’a commencé à se vider qu’après une heure du matin.

On avait, du reste, vu peu de réunions d’artistes aussi complètes. Presque tous les théâtres de Paris

étaient représentés. La Comédie-Française avait accepté la place d’honneur sur le programme, et nous pouvons dire, sans blesser personne, qu’elle l’a gardée dans les plaisirs du public. U Eté de la Saint- Martin, la charmante pièce de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy, a été jouée dans la perfection par Mmes Croizette et Provost-Ponsin, par MM. Thiron et Worms. Ce n’a été qu’une acclamation et qu’un long rappel à la chute du rideau, ovation d’autant plus significative que pas une seule place n'avait été réservée pour des applaudisseurs salariés. Ajoutons que MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy, sans attendre la requête que je n’aurais pas manqué de leur adresser, me font l’honneur de m’écrire spontanément qu’ils renoncent à leurs droits d’auteur en'faveur des blessés.

La représentation avait commencé par une ingénieuse comédie de M. Charles Narrey, intitulée Comme elles sont toutes, spirituellement enlevée par Mmes Marie Colombier et Persoons, et par M. Dieudonné.

Venaient ensuite les Curieuses, de MM. Henri Meilhac et Arthur Delavigne. On sait avec quelle originalité Mlle Marie Delaporte interprète le rôle de la comtesse Ismaïl qu’elle a créé; M. Pierre Berton, Mlle Massin, M. Derval, Mlle Lebon et M. Martin ont largement contribué à l’inépuisable succès de cette comédie si parisienne.

MUe Sarah Bernhardt et Mlle Marie Colombier ont dit ensuite le Passant, de M. François Coppée. Mlle Sarah Bernhardt y est charmante de grâce juvénile et de poétique insouciance; MlIe Marie Colombier rend avec beaucoup de talent et une diction savante le rôle si difficile de Sylvia, qui n’a tout juste qu’un effet, précisément au moment où le rideau tombe.

A partir de V Été de la Saint-Martin, la soirée est devenue purement musicale. Mme Zulma Bouffar et

M. Berthelier ont déridé les plus sévères avec l’amusante saynète de Lischen Frischen , qu’ils chantent

et qu’ils jouent à ravir.

On a entendu successivement M. Théodore Ritter, qui a exécuté une valse de Chopin et un scherzo de Mendelssohn avec ce sentiment profond et cette fougue sûre d’elle-même qui le placent en tête de notre école française de piano; — Mlle Derval, qui a révélé au public la saltarelle originale mais bien difficile de la Fior (ÏAliza de Victor Massé; — Mlle de Belocca, dont la voix puissamment timbrée a produit un grand effet dans une romance de Faure, et surtout dans une chanson russe d’un charme étrange et indéfinissable; — M. Félix Puget, de la Renaissance, qui a détaillé avec goût deux chansons de Nadaud.

Le Théâtre Italien nous avait offert une primeur : c’était le début d’une toute jeune et toute charmante cantatrice, Mlle Nordi, dont le nom italien cache un double nom appartenant à l’aristocratie russe, celui des Gollenitscheff-Koutouzow. Mlle Nordi a déployé dans l’air du premier acte de la Tramata une admirable voix de mezzo-soprano, homogène, souple, agile, et familière à toutes les difficultés de l’art. Ce qu’elle sera au théâtre, nous le verrons après l’ouverture de la saison italienne; mais nous partageons, dès aujourd’hui, les espérances que M. Léon Escudier fonde sur Mlle Nordi.

On a beaucoup goûté la voix et la méthode du ténor Nouvelli, qui appartient également au Théâtre Italien. M. Nouvelli et MUe Nordi ont soupiré avec charme un joli duo de Luccantoni, Une nuit à Venise .

Maintenant nous revenons aux artistes français. Mme Théo a dit, de sa plus jolie voix et avec une adorable espièglerie, les couplets Pas ça ! de Madame V Archiduc, accompagnés par le quatuor des ministres, MM. Scipion, Maxnère, Dubois et Rivet.

M“e Thérésa nous a donné deux chansons, la Tour Saint-Jacques et Rossicjnolet , qui lui ont valu, de la part d’un auditoire d’élite, un des succès les plus marqués de cette brillante soirée.

J’ai gardé pour la fin Mmc Judic. Il était tard lorsque Mme Judic a chanté Bras dessus , bras dessous et Si c’était moi! Mais le public a retrouvé pour cette diction spirituelle, originale et fine, d’inépuisables bravos. Mme Judic arrivait « bonne dernière », suivant l’expression de quelqu’un que je ne nomme pas ici; mais bonne première aussi, cher monsieur, soyez-en convaincu et heureux.

La représentation s’est achevée avec un fragment du troisième acte des Cloches de Corneville; l’heure avancée n’a pas empêché d’applaudir à tour de bras la jolie valse chantée par M. Max Simon et les couplets de Mlle Girard, dont la voix, qu’on dirait frêle, sonnait à merveille dans la vaste salle Ventadour. Quelques enragés ont crié bis ; mais il était deux heures du matin. Il a fallu s’en tenir là.

GGGGLXX VIII

Troisième Théatre-Français. 29 août 1877.

ITAM OUR ET L’ARGENT Comédie en quatre actes en vers, par M. Ernest de Calonne.

La pièce de M. Ernest de Galonné n’est inédite qu’au théâtre ; elle avait paru autrefois dans le Théâtre inédit du dix-neuvième siècle , publié par la librairie Laplace et Sanchez. La collection avait été commencée, je crois, sous le titre du Théâtre des Inconnus , et

pouvait être considérée comme une sorte d’exposition des refusés dramatiques. Cette qualification n’a rien de blessant. Je trouve sur la liste des auteurs de la collection Sanchez des noms comme ceux de MM. Théodore de Banville, Charles de La Bounat, Edouard Fournier, Henri Gréville, etc. Quel est le galant homme, le poète éminent, le romancier à la mode, et même le critique influent qui ne se soit pas fait refuser quelques pièces dans sa vie? Le Théâtre inédit permet d’en appeler à la postérité; c’est à la fois une consolation et une espérance. La plupart des refus est motivée par d’assez bonnes raisons, souvent plus commerciales que littéraires. Les directeurs, qui exposent leurs capitaux et par conséquent leur honneur industriel, s’attachent à suivre le goût du public dans ses variations incessantes; certaines pièces, fort estimables, se voient condamnées à un ostracisme indéfini, parce qu’elles ont le malheur d’être coulées dans une forme arriérée ou démodée.

Ceci est probablement l’histoire de la comédie représentée ce soir au Troisième Théâtre-Français. M. Ernest de Galonné, qui n’est pas un jeune à ce que je présume, n’est dépourvu ni d’idées ni même de talent. Mais ces idées se traduisent en conversations et en disputes scolastiques beaucoup plus qu’en action, et la facture de ces vers rappelle singulièrement Etienne et Alexandre Duval, ces farouches contempteurs de l’art moderne.

En réduisant les quatre longs actes de l'Amour et V Argent au nécessaire, on y trouverait cependant une situation, d’où une main exercée à faire mouvoir des personnages et vibrer des sentiments humains, aurait tiré une comédie intéressante.

Cette situation, la voici. Le banquier Duchesne va marier sa fille au fils d’un autre banquier, M. Dumoulin. Un officier de marine, M. Henri Duchesne, cousin

du banquier, son ami intime, presque son frère, se révolte à la pensée d’un mariage qui sacrifie une fille pure et charmante à de vils calculs d’argent. 11 interroge sa cousine Angèle, et reconnaît avec étonnement que son cœur n’a jamais battu; l'union purement financière qu’elle va contracter lui semble la chose la plus naturelle du monde; elle se prête sans scrupules et sans appréhensions à des combinaisons qu’elle comprend et qu’elle approuve même; c’est ainsi qu’elle a toujours vu faire dans le monde où elle vit. Le marin s’indigne et s’entête; il cherche à éveiller le cœur d’Angèle, à lui montrer l’amour dans le mariage et le bonheur dans l’amour. Il réussit si bien dans sa démonstration, qu’il devient amoureux d’Angèle et qu’Angèle s’éprend de lui.

Réduite à cette donnée et rédigée en prose simple et naturelle, la pièce de M. Ernest de Calonne eût été charmante. Malheureusement, l’idée ingénieuse que je viens d’isoler pour la mettre en relief, a été noyée par l’auteur dans une série infinie de complications qui ne dépassent pas en intérêt la valeur de simples remplissages. Les personnages ne vivent pas; ils discutent dans une langue assurément fort convenable et même propre, comme on disait au xvne siècle, mais qui paraît expressément inventée pour décrire les vulgarités de l’existence quotidienne, et qui va jusqu’à rendre vulgaires les sentiments les plus délicats.

On trouve d’agréables vers ça et là, par exemple :

... J’aime ce caractère D’une femme à la fois soumise et volontaire Qui dit : Je veux, d’un air et d’un accent si doux Qu’on croirait volontiers qu’elle a dit : Youlez-vous?

Ce sont là des fleurs bien rares dans le potager poétique de M. Ernest de Calonne.

Le plus fort à compter n’est pas celui qu’on pense...

Amour et dévouement, toute la femme est là...

Ah! ne confondez pas l’abus avec l’usage...

Voilà l’allure ordinaire de cette muse pédestre, recommandable d’ailleurs par sa tenue décente et ses bonnes intentions.

On a beaucoup applaudi, et, après tout, l’on n’a pas eu tort, car la comédie très honnête de M. Ernest de Galonné est remarquablement interprétée. M. Silvain, dans le rôle de l’officier de marine, M. Albert Lambert, dans celui du banquier Duchcsne, montrent des qualités très supérieures au petit cadre qui les enferme et les gêne quelquefois.

Le début de Mlle Lucie Bernage, qui joue Angèle, ne m’a pas paru très heureux; je crains que cette jeune personne n’ait quitté trop tôt le Conservatoire ; elle a des dons naturels, mais le talentn’est pas encore venu.

Mlle V. Cassothy joue fort gracieusement le petit rôle de Jeanne Favier, la fiancée du fils Duchesne.

Somme toute, grand succès pour le Troisième Théâtre-Français.

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Variétés. 1er septembre 1877.

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