‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 38 sur 70 · CHANTEUSE PAR AMOUR · texte numérisé non relu

CHANTEUSE PAR AMOUR

Comédie en un acte par MM. Georges Vibert et Raoul Toché, musique de M. Paul Henrion.

Reprise des CHARBONNIERS,

Comédie en un acte par M. Philippe Gille, musique de M. Cos té.

J’entends quelquefois regretter l’heureux temps où des théâtres tels que le Vaudeville, les Variétés, le

Gymnase attiraient la foule avec une affiche composée de pièces en un acte, avec des spectacles coupés, comme on dit aujourd’hui. Le goût du public est-il donc si changé? Je ne le crois guère. Si les pièces en un acte paraissent n’exercer en général qu’une faible attraction, c’est qu’elles sont mal faites ou mal choisies. Mais qu’une idée ingénieuse soit traitée dans le cadre le plus restreint avec suffisamment d’art et d’esprit, et vous retrouverez la veine d’aufrefois. Le théâtre des Variétés en sait quelque chose, puisqu’il a joué, il y a trois ans, les Sonnettes de MM. Meilhac et Halévy, et, vers la fin de la saison dernière, les Charbonniers de M. Philippe Gille.

Une nouvelle expérience vient d’être tentée avec Chanteuse par amour et n’a pas été moins heureuse que les plus heureuses.

MM. Georges Vibert et Raoul Toché avaient à surmonter la difficulté particulière du monologue, car leur pièce est jouée et chantée par Mme Judic toute seule. J’écris : leur pièce, et je ne m’en dédis pas, car il y a une action, un nœud et un dénoûment dans cette composition légère.

Mlle Suzanne, abandonnée depuis un mois par l’homme qu’elle aimait et qui a été séduit par deux yeux de théâtre, a résolu de reconquérir son bien en empruntant les armes de sa rivale. Elle aussi débutera tôt ou tard sur quelque grande scène; en attendant, elle court la province en s’essayant dans le répertoire des cafés-concerts. Elle est présentement logée dans un appartement qu’elle sous-loue d'une certaine Juana Portier, actrice en renom, qui doit revenir de tournée le jour même.

La pauvre Suzanne fait donc ses malles en soupirant et en pensant à l’infidèle.

Pour se consoler, elle se transporte en espérance au soir heureux où elle s’avancera, pour la première

fois, devant le public parisien. Elle entend déjà les murmures flatteurs qui saluent son entrée; un pressentiment secret lui dit qu’on va la couvrir d’applaudissements et de fleurs. Tout à coup un coup de sifflet se fait entendre, et voilà Suzanne pâle de saisissement et d’effroi. D’où part ce sifflet, dont les coups répétés se succèdent avec une rapidité fiévreuse? En cherchant bien, Suzanne découvre derrière un rideau le long serpent vert d’un tuyau acoustique. C’est de là que sort le bruit strident qui l’a interrompue dans son rêve.

Une idée folle traverse la tête de Suzanne ; elle saisit à son tour le tuyau vert et un dialogue s’engage avec quelqu’un que l’on ne voit ni qu’on n’entend. C’est un amoureux de Mlle Juana Portier, qui s’est installé audessus d’elle et qui a imaginé de percer un mur pour y faire pénétrer l’appareil. Il ne s’est pas contenté de percer un mur; il s’est également ouvert une voie mystérieuse le long du tuyau de la cheminée, et c’est par là qu’il expédie sa photographie, que lui a demandée l’espiègle et curieuse Suzanne. O surprise! ô rage! ô ravissement! l’inconnu n’est autre que l’amant tant pleuré.

Et Suzanne, qui, croyant faire une bonne plaisanterie, lui avait envoyé la clef de l’appartement! Dans une heure, il descendra, et ce sera Suzanne qui lui aura ménagé un tête-à-tête avec Juana Portier! Heureusement, un télégramme survient; Juana Portier ajourne son retour; Suzanne demeure pour huit jours encore maîtresse du logis; et lorsque le rideau sera baissé, l’infidèle se trouvera tout à coup aux genoux de Suzanne, qui lui pardonnera.

Cette jolie saynète, brossée et troussée avec les plus vives et les plus fraîches couleurs de deux palettes vraiment parisiennes, a obtenu et mérité le plus vif succès. M. Paul Henrion a écrit pour elle une

discrète ouverture, deux rondeaux et un duo — à une voix — empreints d’une grâce et d’une facilité mélodiques tout à fait aimables.

Quant à Mmc Judic, elle a trouvé dans ce petit acte, fort lourd pour elle, puisqu’il dure quarante-cinq minutes, une de ses meilleures et de ses plus brillantes créations. Tour à tour rieuse, spirituelle, émue, elle se montre comédienne accomplie, sans que son talent exquis de chanteuse y perde rien. On lui a fait répéter, malgré sa longueur, le délicieux rondeau du début et une chansonnette comique d’un brio extraordinaire, le Requin et la Torpille , où elle rappelle, sans l imiter, et dans la mesure la plus exquise de la plaisanterie en demi-teinte, une chanteuse de caféconcert qui s’appelle Mllc Bécat. Je ne connais pas Mllc Bécat, mais du coup la voilà célèbre.

Après Chanteuse par amour , on a repris les Charbonniers, qui n’ont rien perdu de leur verve comique. Dupuis et Mme Judic y sont vraiment excellents. Gosté a écrit, pour cette reprise, une chansonnette nouvelle, qui remplace le duo du Coucou, qu’on a fait bisser à Mrae Judic.

Avec la Poudre d'escampette , cette folie désopilante très bien jouée par MM. Pradeau, Baron, Léonce, Daillyet Cooper,les Variétés tiennent un spectacle qui les ramène à leurs vraies traditions de gaieté et de bon rire gaulois.

Vaudeville.

GGGCLXXX

5 septembre 1877.

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