‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 5 sur 70 · DORA · texte numérisé non relu

DORA

Comédie en cinq actes, par M. Victorien Sardou.

« Voilà bien mon Français, qui voit des espions partout! — Voilà bien mon Français, qui n’en voit nulle part! » Ce petit dialogue entre deux personnages de la pièce nouvelle a fait le fond de bien des conversations mondaines depuis sept ans. Nous avons vu les badauds effarés crier à l’espion comme à d’autres heures ils criaient au mouchard ou au jésuite. Sceptique et crédule, défiant et aveugle, le bourgeois de Paris, qui n’aperçoit pas toujours les dangers réels, s’en crée tout à coup d’imaginaires qui bouleversent sa faible cervelle et Remplissent tout entière, jusqu’à ce qu’une nouvelle turlutaine s’en empare non moins exclusivement. Un papillon chasse l’autre.

Des souvenirs de l’année fatale il est resté je ne sais quelle préoccupation qui a gagné la littérature. Des indices que j’ai signalés en leur temps autorisaient à croire qu’Alexandre Dumas fils songea, dans le plan primitif de V Etrangère , à enrôler mistress Glarkson dans les milices occultes de la diplomatie. L’année dernière, M. Ernest Bluin réhabilitait et glorifiait l’espionnage patriotique, c’est-à-dire pour le bon motif. Enfin voici que Victorien Sardou nous donne une comédie en cinq actes qui aurait pu s’intituler : les Espionnes , mais qui gagne à s’appeler tout simplement Dora. Ce petit nom de femme convient mieux à une histoire d’amour, dans laquelle les mystères et les vilenies de la politique interlope agissent uniquement comme ressort dramatique. M. Victorien Sardou,

dont la dextérité est connue, n’a jamais résolu de problème plus difficile : manœuvrer pendant cinq actes en pleine politique sans en faire. C’est un paradoxe aussi étonnant que de nager tout nu sans se mouiller ou que de danser, vêtu de gaze, au milieu des flammes, sans même sentir le roussi.

Au premier acte nous sommes à Nice, au mois de mars, c’est-à-dire à la fin de la saison printanière et des fêtes. Il n’est personne de cette société cosmopolite qui ne songe au départ. Seules, parmi l’essaim des étrangères de noblesse plus ou moins authentique à qui Ton ne sait jamais si l’on doit offrir la main droite ou la main gauche, Mme la marquise de Rio-Zarès et sa fille Dora voient le séjour de Nice s’éterniser pour elles. Elles sont prisonnières à l’hôtel en vertu d’un écrou qui s’appelle la carte à payer. Ce n’est pas que la marquise ne s’évertue à sortir d'une position si fâcheuse; elle demande des entrevues à des gens qu’elle ne connaît même pas : à un député français, M. Favrolle, et à un diplomate étranger, le baron Van der Kraft.

C’est d’abord à Favrolle que Mme de Rio-Zarès raconte ses malheurs. Veuve d’un officier espagnol, don Alvar de Rio Zarès, un ancien ami d’Espartero, qui, chassé par l’inimitié de Narvaez, était allé chercher fortune au Paraguay, où il devint général, puis, de général, président par la grâce d’un pronunciamiento , et où il périt misérablement en traversant une rivière à la tête de ses troupes invincibles, la marquise ne possède plus pour toute fortune qu’un chargement de fusils. Ce chargement a été saisi sur un navire français par la croisière espagnole qui protège les eaux de Cuba; il s’agirait d’en obtenir la restitution, et voilà pourquoi la marquise de Rio-Zarès s’est permis d’appeler chez elle M. le depulado Favrolle.

En entendant cette étonnante et déplorable histoire, narrée dans un jargon bizarre où le dialecte catalan se môle à celui des pampas, Favrolle, qui est un vrai Parisien, ne manque pas de prendre Mrae de Rio-Zarès pour une aventurière qui va tout a l’heure lui emprunter dix louis. Il ne faut pas moins, pour vaincre son incrédulité, que le témoignage de son ami André de Maurillac, qui a connu au Paraguay même cet invraisemblable don Alvar à qui la reine Christine disait : « Alvar, tu veux me quitter; tu fais une bêtise ; » et qui lui répondait du même ton : « Madame, pourquoi pas? vous en faites bien ! »

Le fait est qu’André a conçu une passion qui s’ignore encore pour Mlle Dora de Rio-Zarès. Étrange et ravissante personne que cette Dora, belle, élégante, séduisante comme une princesse des îles heureuses, vertueuse comme unesainte, etpauvrecommela dernière des Abencerrages. Tous les hommes l’entourent de leurs hommages, pas un d’eux ne lui demande sa main. Sa personne est immaculée et sa réputation équivoque. Si bien qu’un certain Stramir, qui lui était présenté comme un fiancé possible par la princesse Bariatine, ose lui offrir, en termes fort nets, une magnifique position, en faisant valoir comme gage de sécurité qu’il est marié et judiciairement séparé de sa femme. Dora, indignée, se lève et chasse publiquement l’insolent en le souffletant en plein visage de son bouquet de bal. C’est le moment que choisit le baron Van der Kraft pour faire agréer ses services par la marquise de Rio-Zarès, qui voit s’évanouir, avec le prétendu mariage Stramir, sa dernière chance de salut.

Ce baron Van der Kraft n'est pas un type inconnu pour la société parisienne. Entrepreneur de politique secrète, alimentant l’intrigue par les profits de la spéculation, ayant un pied dans tous les camps, une

oreille dans tous les salons, une main dans tous les tiroirs, le baron Van der Kraft entretient à Paris et à Versailles, pour le compte d’un homme d’État autrichien, le baron de Paulnitz, une petite armée féminine, sorte de légion étrangère composée de Hongroises, de Moldo-Valaques, de Tchèques, de Slovaques, d’Américaines ou d’Anglaises, qui demandent le budget de leurs toilettes au bel art qui fît la gloire de Mmc de Sévigné. Leurs correspondances parfumées, emplies de bruits du monde et de menus cancans, amusent les hommes d’État lorsqu’elles ne les instruisent pas, et l’on dit que plusieurs, et des plus haut placés, prennent autant d'intérêt à cette chronique confidentielle qu’aux dépêches officielles de leurs ambassadeurs.

Ne me demandez pas si cette Agence Havas de l’indiscrétion féminine existe réellement, ni comment il faut juger ses œuvres. « A quel cheveu commence le chauve? » s’écrie le député Favrolle. « A quelle ligne finit le bavard et commence le traître? » D’ailleurs où est le magistrat pour instruire de pareilles affaires, où est le tribunal pour en connaître? De loin en loin, on chuchote des bruits mystérieux : on se demande pourquoi la baronne, la princesse ou la duchesse une telle, dont la baronnie, la principauté ou le duché sont au titre étranger, ont subitement modifié l’itinéraire de leurs déplacements; il se dit qu’on leur a conseillé de changer d’air, qu’on a surpris des communications prouvant qu’elles abusaient de leurs intimités comme de leurs alliances, et qu’elles risquaient à ce jeu, non seulement leur propre honneur, mais l’honneur de leurs amis, de leurs maris, de leurs fils et de tout homme marquant dans la politique ou dans les lettres, assez imprudent pour avoir une fois seulement franchi le seuil de la caverne dorée qu’on appelle leur salon.

Tel est le milieu dans lequel le baron Van der Kraft exerce ses petits talents. La bonne marquise de Rio-Zarès, qui n’a que des ridicules, de la naïveté et de l’amour pour sa fille, et qui se persuade qu’elle est la parente éloignée de M. de Paulnitz, accepte sans se faire prier une pension de douze mille francs offerte par Van der Kraft au nom de l’homme d’État ; ce n’est pas que Van der Kraft estime beaucoup le style de la vieille amie d’Espartero, mais il compte arriver à la fille par la mère.

C’est au second acte seulement qu’il aborde avec Dora le chapitre des explications. Dora comprend mal les calculs de l’agent secret, mais elle les déjoue par un aveu bien simple : elle aime André de Maurillac, elle se croit aimée de lui, et elle n’a d’autre aspiration sur la terre, elle, la brillante Dora, que d’être la femme de son mari et la mère de ses enfants.

Il faut savoir que Dora est Avenue à Versailles chez la princesse Bariatine, qui joue pour son plaisir et sans aucune espèce de sérieux les princesses de Lieven et les princesses Troubetskoy, et qui a entrepris de faire rendre à Dora sa cargaison de fusils. La joyeuse princesse trouvait l’occasion bonne pour faire échec au ministère, mais l’indécision du centre gauche et la défection du groupe Truchet déconcertent ses combinaisons savantes. L’amendement qui enjoignait au ministère de demander au gouvernement espagnol la restitution des fusils est repoussé. C’est la dot de Dora qui disparaît avec l’espérance d’une crise ministérielle.

Voilà pourquoi le baron Van der Kraft juge l’heure propice à un embauchage que repousse, presque sans le comprendre, la native probité de Dora; voilà pourquoi André de Maurillac, sachant que Mlle de Rio-Zarès est ruinée, pense qu'il n’y a pas une minute à perdre pour lui faire ses aveux. Dora, qui les près-

sentait, les redoute; elle a subi tant de fois l’humiliation d’hommages qui s’adressaient non pas àl’honnête et noble fille qu’elle est, mais à l’aventurière qu’on la suppose! Aussi sa joie est-elle immense lorsque André lui dit ces simples mots : « Voulez-vous être ma femme? — Ah! oui, répond-elle, mon mari! mon mari! mon mari à moi! h moi! Ah! je suis bien heureuse! » La scène est délicieuse. La marquise partage les transports de sa fille et le mariage se conclut sans opposition.

Je me trompe : il y en a une qui, pour -ne pas se montrer au grand jour, n’en est pas moins redoutable : celle de la comtesse Zicka, une des pensionnaires de Van der Kraft. Cette comtesse Zicka, que l’on croit Hongroise et veuve, et qui n’est qu’une fille abandonnée, sans patrie et sans nom, mais non sans casier judiciaire, s’est éprise d’une passion violente pour André. Ne pouvant empêcher l’union qui la désespère, elle cherche à troubler le bonheur d’une rivale qui la croit son amie. Elle profite d’une nouvelle « mission » que lui confie Van der Kraft pour ourdir contre Dora la plus abominable trame.

Elle dérobe dans les papiers d’André, prêt à partir pour son voyage de noces, une note confidentielle qu’il était chargé par son oncle le ministre de la marine de porter en Italie. Elle persuade à Dora d’écrire un petit billet à Van der Kraft, pour s’excuser de ne l’avoir pas choisi comme témoin de son mariage et pour l’assurer de sa constante reconnaissance des bienfaits passés; puis elle glisse le document volé sous l’enveloppe qui contient la lettre de Dora.

Au moment où André, qui vient de rentrer, va ouvrir son secrétaire et s’apercevoir du vol, on lui annonce une visite: celle deM. Tékli.

Qu’est-ce que M. Tékli? Un jeune Hongrois, quelque peu révolutionnaire, naguère amoureux de Dora, et

qui, s’éloignant de Nice au premier acte, lui avait donné sa photographie avec une dédicace. Tékli, se rendant à Gorfou, avait eu l’imprudence de toucher à Trieste; arrêté presque aussitôt par la police autrichienne, il n’a dû sa liberté qu’à l’intervention d’un ministre autrichien, vieil ami de son père. Tékli, qui ne sait pas qu’André vient d’épouser Dora, lui raconte, comme une chose étrange, que son arrestation àTrieste avait été le résultatd’une dénonciation, etque cette dénonciation, c’est Dora qui s’en était rendue coupable.

André bondit, mais retenu par son ami Favrolle, il demande à Tékli des preuves catégoriques de ce qu’il avance. Tékli, subitement éclairé sur la portée de ses paroles, essaie en vain de les rétracter. André ne se laisse pas convaincre; et Favrolle démontre à Tékli qu’un galant homme, involontairement tombé dans une fausse situation, n’a qu’une réparation possible envers l’honneur d’une femme : c’est de dire toute la vérité, afin que la calomnie, si c’en est une, puisse être prise corps à corps et démasquée. Tékli, désolé, mais résigné, explique alors qu’il a vu entre les mains de l’homme d’État autrichien la photographie sur laquelle il a été arrêté à Trieste, et que cette épreuve était bien celle qu’il avait donnée le jour de son départ à Mlle de Rio-Zarès, avec une dédicace lui révélant ses sentiments. La photographie pourrait à la rigueur avoir été soustraite à l’album de Dora, mais celle-ci connaissait seule l’itinéraire de Tékli. Les apparences sont donc accablantes.

Cependant, André voudrait douter encore, lorsqu’il s’aperçoit que son bureau a été fouillé et qu’on lui a volé la pièce diplomatique. Or, ses clefs ne sont sorties de ses mains que pour passer dans celles de Dora. Quelle terrible découverte pour un jour de noces! Seul Favrolle ne perd pas la tête. Il entrevoit sur-lechamp la complicité possible de Van der Kraft et par-

vient à se faire rendre la lettre de Dora qu’il n’a pas encore décachetée et dont il ne soupçonne pas l’importance.

André lui-même ouvre la lettre d’où s’échappe la pièce volée. Ici la preuve est accablante, indéniable.

André met la lettre et le document sous les yeux de Dora, qui proteste avec indignation, sans pouvoir ni expliquer ni détruire les circonstances mensongères qui l’enserrent de leur fatalité.

Heureusement, la comtesse Zicka se laisse prendre au piège. Venue chez Favrolle pour savoir de lui ce qui se passe entre les jeunes époux et si elle a atteint le but que poursuivait son infernale jalousie, elle commet l’imprudence de lire dans le buvard du député une lettre d’André qu’elle y sait cachée. Favrolle, en revenant à sa table de travail, reconnaît le parfum des gants de la comtesse; cette indiscrétion réveille dans son esprit des soupçons vaguement flottants. Il combine à la bâte un plan d’une simplicité absolument sûre : il persuade à Zicka qu’elle a été trahie par Van der Kraft, et qu’il possède les notes de police qui révèlent le passé honteux de la femme. Zicka, épouvantée, avoue le crime qu’elle a commis par amour, et il ne reste plus à André qu’à se faire pardonner par Dora d’avoir pu douter d’elle un seul instant.

Le succès de Dora , que faisaient présager les indiscrétions de coulisses, a été considérable. Dora occupera certainement un rang fort distingué parmi les œuvres de M, Sardou, j’entends parmi ses comédies, laissant à leur rang ses deux beaux drames de Patrie et de la Haine.

Le dénouement, qui ramène le drame aux proportions de la comédie, plaira certainement au public du Vaudeville par son ingéniosité qui paraît presque

naturelle à force d’être étudiée. Et c’est précisément le cinquième acte, si subtilement déduit, qui appelle de ma part une observation, purement esthétique d’ailleurs. Il me semble que le créateur de deux caractères aussi beaux et aussi nobles que Dora de Rio-Zarès et qu’André de Maurillac devait laisser à leur cœur et à leur intelligence la solution du problème qui mettait les deux époux aux prises.

Pourquoi ni André ni Dora n’ont-ils fait les réflexions qui conduisent Favrolle à la découverte de la vérité? M. Sardou me répondra sans doute qu’ils sont trop passionnés et trop troublés l’un et l’autre pour y voir clair, et que la souricière où se prend la comtesse Zicka ne pouvait être tendue avec précision que par un personnage suffisamment désintéressé dans la question pour garder tout son sang-froid.

Je conviens que j’aurais peu de chose à répliquer; et néanmoins, je .sais qu'après les fortes émotions du troisième et du quatrième acte, le procédé Pattes demouche ne fournit qu’un couronnement un peu grêle.

Revenons aux qualités; elles sont d’ordre supérieur. Le premier acte peint avec une verve étonnante les aspects bariolés de la haute société des villes d’eaux, où les personnages les plus authentiques perdent de leur réalité au milieu des masques éphémères qui passent pour ne plus revenir. Que de détails amusants au second acte, dans le salon ouvert à tout venant, théâtre de société sur lequel la princesse Bariatine joue à l’Égérie d’un parlementarisme chimérique !

La scène des trois hommes, André, Tékli et Favrolle, au troisième acte, est une des plus saisissantes et des mieux conduites qu’on puisse rencontrer dans le théâtre contemporain; c'est sur elle que les opinions, divergentes en d’autres points, se sont accordées pour un applaudissement unanime. Citons

encore, au quatrième acte, la scène entre André et Dora, scène qui devient très hardie, alors que le mari, amoureux fou, voulant pardonner un crime imaginaire, se voit repoussé par cette adorable Dora, qui ne veut pas de l'amour de celui qu’elle aime sans son estime et son respect.

Les cinq actes très développés de Dora renferment trop de mots spirituels ou brillants pour que j’entreprenne de les recueillir. La gauloise réplique de la princesse Bariatine au galant député qui lui offre de partager son asile « inviolable» a déjà fait le tour de Paris.

Je crois au succès durable de Dora , parce que cette comédie ne met en jeu, sauf deux exceptions formant contraste, que des sentiments et des personnages sympathiques. 11 n’y a pas d'adultère dans Dora, pas de passion honteuse proposée à l’indulgence du public. C’est du théâtre honnête : éloge rare, qualité plus rare encore.

L’interprétation de Dora est excellente.

Mlle Pierson joue en perfection le rôle de Dora; elle y apporte le charme, la délicatesse, la finesse et en même temps l’autorité qui font les comédiennes accomplies.

Enfin M. Pierre Berton a pu donner sa mesure complète dans un rôle qui laisse le champ libre à son ardeur passionnée et à sa sensibilité profonde. Le rôle d’André n’a été qu’un long triomphe pour lui.

M. Dieudonné rend avec une aisance spirituelle et, lorsqu’il le faut, avec une gravité du meilleur ton, l’aimable personnage du député Favrolle.

Le rôle du Hongrois Tékli n’a pour ainsi dire qu’une scène : l’explication des trois hommes que j’ai déjà signalée; M. Train l’a rendue, pour sa part, avec une franchise et une émotion qui lui ont valu un très grand et très honorable succès.

M. Parade, le baron Van der Kraft, a souvent eu de meilleurs rôles; contentons-nous du zèle et du soin qu'il apporte à celui-ci.

Toupin fils, dit Bébé, député comme son père et finalement invalidé par une Chambre qui se tordait de rire, est un type pris sur nature et rendu bien gaiement par M. Joumard.

Mllc Bartet séduisait dans Froment jeune et Risler aîné tous les cœurs que révoltait la cynique Sidonie. Ici les rôles sont transposés. Mlle Pierson incarne et fait triompher la vertu, tandis que Mllc Bartet incline le front coupable de la comtesse Zicka devant la pure Dora de Maurillac. MUe Bartet a supporté cette épreuve avec un talent qui tourne tout au profit du rôle; présentée avec cette mesure et cette simplicité, la comtesse Zicka est un de ces a monstres odieux » qui finissent par a plaire aux yeux », comme disait Boileau.

Mme la marquise de Rio-Zarès, veuve de don Alvar, c'est Mme Alexis. Une création étonnante et qui place Mme Alexis au premier rang dans l’admiration des connaisseurs. L’accent, le geste, le regard, le costume, tout est combiné avec l’art le plus savant; et cette étonnante marquise, qui communique aux puissances étrangères les lettres d’amour que lui écrivait autrefois Espartero, atteint la limite de la fantaisie comique, sans jamais tomber dans la caricature.

La princesse Bariatine, hardie comme une grande dame qu’elle est, et folle comme une Parisienne, c'est Mme Céline Montaland, qui n’a jamais eu plus de beauté, d’esprit, ni de belle humeur.

Un tout petit bout de rôle pour Mlle Lamare : c’est tout ce qu’il lui faut pour se faire applaudir.

CCCCXXVI

Ambigu.

25 janvier 1877.

Reprise du JUIF POLONAIS Drame en trois actes^ par MM. Erckmann et Chatrian.

Le Juif polonais , représenté pour la première fois en 1869, fut une excellente affaire pour le théâtre Cluny, pour son jeune et intelligent directeur, M. Henri Larochelle, pour MM. Erckmann et Ghatrian, qui purent se croire des auteurs dramatiques, et pour deux acteurs, M. Talien et M. Perrier, qui se firent une réputation du jour au lendemain, le premier dans le rôle de Matis,le bourgmestre assassin, le second dans le rôle de Christian, le maréchal-des-logis de gendarmerie.

Mon confrère M. Laforet, sur qui repose aujourd’hui la lourde entreprise de F Ambigu, a pensé que tous ces souvenirs, corroborés par les heureuses destinées de l'Ami Fritz à la Comédie-Française, pourraient bien redevenir pour lui de fructueuses réalités. Et puisque c’est décidément le sort des théâtres de drame de ne vivre que de reprises, celle du Juif polonais en valait bien une autre.

Je serais embarrassé si l’on m’obligeait à définir le genre littéraire dans lequel peut rentrer le Juif polonais. On ne saurait proprement qualifier de drame une suite de scènes sans action, qui se succèdent sans autre effet que d’agir sur le cerveau d’un personnage unique, lequel meurt victime de ses propres hallucinations.

Un cabaretier alsacien, nommé Matis, a jadis assas-

siné un juif polonais qui lui avait demandé l’hospitalité d’une nuit, et il lui a volé sa ceinture pleine d’or. Ce point de départ se rencontre dans un nombre infini de mélodrames, notamment dans l’illustre Cœlina ou V Enfant du mystère , car le Truguelin de Ducray-Duminil et de Pixérécourt est l’ancêtre direct de l’Alsacien Matis. Voici cependant où commence l’originalité du Juif polonais. Depuis que Matis est sorti de la misère par l’assassinat et le vol, tout lui a réussi. L’argent volé a fructifié entre ses mains ; la richesse lui a valu la considération et les honneurs; le voilà bourgmestre de son village et père d’une fille de seize ans, la charmante Annette. Un nouveau maréchal-des-logis est envoyé dans le pays pour commander la brigade de gendarmerie. A l’aspect de ce beau garçon vigoureux, intelligent et résolu, une idée surgit dans le cerveau de Matis : « Tu seras mon gendre î » s’est-il écrié, s’imaginant que l’alliance d’un sous-officier de gendarmerie lui servirait de sauvegarde. En effet, le contrat se signe et Matis compte au maréchal-des-logis la dot d’Annette, trente mille francs en or. Naturellement on fête les fiançailles le verre en main et Matis boit beaucoup de vin blanc avec ses vieux amis Heinrich et Walter.

Or, il faut vous dire que la veille de la signature du contrat il est survenu une aventure étrange. Un juif polonais, portant la même grande barbe et le meme manteau vert que son coreligionnaire assassiné par Matis, s’est présenté à l’auberge en^ prononçant les mêmes paroles de bienvenue par lesquelles s’annonça jadis la victime. Le hasard de cette apparition a produit une profonde commotion chez Matis, qui, dès ce moment, devientla proied'hallucinationscontinuelles.

Après les libations qui ont suivi le contrat il s’endort d’un sommeil fiévreux, et rêve qu’il est traduit en cour d’assises. Le président, désespérant d’obtenir les

aveux d’un accusé si profondément endurci, requiert l’assistance d’un « songeur » qui endort Matis du sommeil magnétique et l’oblige à reproduire devant la cour toutes les péripéties de la nuit du crime.

Au moment où la Cour le condamne à la potence sur son propre témoignage, Matis se réveille en sursaut en criant : « Coupez la corde! » et il meurt d’une attaque d’apoplexie. — « Monsieur le bourgmestre est mort! » disent les assistants. « Quel malheur!... un si brave homme! »

Il y a des parties gracieuses et terribles dans cette esquisse, d’ailleurs très imparfaite. La scène du contrat, avec les couplets de la fiancée servant de thème à une valse rustique, offre un tableau plein de saveur locale. La scène de magnétisme devant la cour d’assises produit également un grand effet de saisissement et de terreur.

Pourquoi ces éléments dramatiques n’arrivent-ils jamais jusqu’à l’émotion véritable, je veux dire jusqu’au pathétique qui étreint le cœur et fait jaillir les larmes? Je me l’explique très aisément. C’est que les auteurs, trompés par cette fausse et rétrécissante doctrine qu’on appelle le réalisme, se sont obstinés à faire de Matis un coquin tout d’une pièce, une âme toute noire où ne pénètre nul rayon de la grâce d’en haut. Matis n’a pas de remords; il ne se repent pas d’avoir lâchement égorgé une créature humaine; il ne songe pas à restituer l’argent volé. Loin de là, il s’applaudit de s’être conduit en criminel habile et il ne rougit pas d’emplir la corbeille nuptiale de sa fille avec de l’or taché de sang. C’est la peur seule qui le ronge et qui le tue. Spectacle horrible, qui remue quelquefois les nerfs, mais qui ne touche jamais le cœur.

M. Paulin Ménier joue Matis avec une largeur, une sûreté et une simplicité dignes des plus grands éloges. Il a. élevé à la hauteur d'une conception shakespea-

rienne ce vulgaire aubergiste qui tue pour payer ses dettes et pour agrandir son commerce; bonhomme d’ailleurs, aimant sa fille et le vin blanc comme le plus correct des bourgeois alsaciens. C’est d’ailleurs le seul rôle que MM. Erckmann et Chatrian se soient donné la peine de tracer ou plutôt d’indiquer, car leur style court, indigent, lâché, inexpressif, laisse vraiment trop de choses à faire à l’acteur, trop de choses à deviner au public.

M. Montlouis, qui joue le maréchal-des-logis Christian, s’y montre trop jeune premier et pas assez gendarme.

On a couvert d’applaudissements une débutante, Mlle Alice Saint-Martin, qui a chanté, avec un tout petit filet de voix assez agréable, la médiocre mélopée à trois temps qu’on appelle la valse de la Lauterbach. Cette jeune personne ne méritait pas un accès d'enthousiasme qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences pour son avenir, si, par hasard, elle prenait au sérieux le double et le triple rappel dont elle a été l’objet.

CCCCXXY II

Théâtre Cluny. 29 janvier 1877.

Reprise des CROCHETS DU PÈRE MARTIN Drame en trois actes, par MM. Cormon et Eugène Grangé.

Le drame que le Théâtre Cluny vient de reprendre, après l’ Ambigu, fut joué d’origine à l’ancienne Gaîté, avec M. Paulin Ménier dans le principal rôle. La donnée en est plus touchante que neuve. Un brave

homme, qui avait commencé par être portefaix sur les quais du Havre, s’esl amassé, à force de travail et de privations, une petite fortune dont il consacre le meilleur à l’éducation de son fils Armand. Celui-ci, envoyé à Paris pour y faire son droit, ne se borne pas à gaspiller en folies de toutes sortes les subsides que lui accorde son père ; il escompte l’avenir en souscrivant des lettres de change à un usurier nommé Charançon, Lorsque le père Martin, qui croyait Armand à la veille de se faire recevoir avocat, apprend l’affreuse vérité, il oblige son fils à s’embarquer sur un navire de commerce. Quant à lui, après avoir payé les dettes du coupable, il reprend ses crochets et recommence le dur métier de portefaix, bien lourd pour ses épaules sexagénaires. Des années se passent; on croyait Armand perdu dans un naufrage, lorsqu’il reparaît, riche d’une fortune loyalement gagnée. En débarquant au port du Havre, Armand appelle un commissionnaire pour prendre ses bagages. Il s’en présente un : c’est son père. Heureusement, le travail et le repentiront transformé Armand. Le bonheur reviendra pour le pauvre Martin et pour sa compagne dévouée, la vieille Geneviève.

Le drame de MM. Cormon et Grangé appartient à ce qu’on appelle aujourd’hui « le vieux jeu ». Les parties préliminaires, accessoires, épisodiques, y sont traitées par à peu près, avec un médiocre souci des détails et de la vraisemblance. Le premier acte, qui nous montre Armand menant ce que MM. Cormon et Grangé considèrent comme la vie à grandes guides, est d’une naïveté fabuleuse. On y voit des étudiants menant une vie de Sardanapale, louant des maisons de campagne et des avant-scènes, se payant des festins de truffes arrosées de vin de Champagne, et entretenant des danseuses de l’Opéra, sans qu’il leur en coûte plus de cinquante mille francs en trois ans. Lorsque

ces viveurs à outrance veulent mettre le comble à leurs déportements, ils chantent des chansons de bals publics en s’accompagnant sur des mirlitons d’un sou. C’est ainsi que feu Paul de Kock comprenait le high life dans ses célèbres romans aujourd’hui si délaissés.

Mais la situation une fois posée, au moment où le père Martin, heureux de célébrer les vacances de son fils, découvre au milieu d’une fête de famille son malheur et sa ruine, le drame devient profondément touchant. Le second acte a obtenu ce soir un succès de larmes qui présage aux Crochets du père Martin une longue série de représentations sur le Théâtre Cluny.

11 faut dire que la troupe du Théâtre Cluny joue le drame de MM. Cormon et Grangé avec un ensemble et une intelligence dignes d’encouragements. Sans avoir le jeu savant ni la physionomie de M. Paulin Ménier, qui remuait tous les cœurs par la seule expression de sa douleur muette, M. Mangin ne manque ni d’autorité ni de sensibilité. Il a été fort applaudi et méritait de l’être.

A côté de lui, une bonne duègne, Mmc Duchâteau, une jeune première fort convenable, Mlle Jane M..., complètent avec MM. Thefer et Herbert une interprétation satisfaisante.

Le spectacle nouveau commençait par une amusante comédie de MM. Cormon et Michel Carré, intitulée : les Mitaines de l'ami Poulet, fort agréablement jouée par M. Herbert et par Mmes Amélie Karl et Suzanne Pic.

CGCCXX VIII

Odéon (Second Tiiéatre-Français).

2 février 1877.

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