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PIERRE GENDRON

Pièce en trois actes, par MM. Henri Lafontaine et Georges Richard.

Si la pièce très intéressante jouée ce soir au Gymnase avait vu le jour il y a soixante ans, elle eût été certainement annoncée avec un sous-titre qui aurait été destiné à en faire connaître d’avance la signification morale. Elle se fût appelée, par exemple : Pierre Gendron ou les Dangers des liaisons irrégulières . Les auteurs ont voulu montrer la contagion du mauvais

exemple, alors meme qu’il est donné moins par le vice que par l’entraînement, moins par la volonté de mal agir que par une sorte d’engourdissement de la conscience. Pour rendre la leçon plus forte, ils ont placé leurs personnages dans le milieu le plus accessible aux influences délétères, dans un faux ménage d’ouvriers parisiens.

Pierre Gendron est le contremaître d'une usine métallurgique appartenant à un jeune ingénieur, M. Paul Dubuisson. Veuf et père de deux filles nées d’un premier mariage, Pierre Gendron vit avec une certaine Rosalie que tout le monde appelle Mme Gendron, mais qui n’est que sa maîtresse. Tout le monde s’intéresse à Pierre Gendron, homme excellent, bon travailleur, cheville ouvrière de l’usine. Aussi les bons conseils ne lui manquent pas, surtout de la part de Mmc Ribot, tante de M. Dubuisson, et marraine de Madeleine, la fille cadette de Pierre Gendron. Mme Ribot, qui a surveillé elle-même l’éducation de sa filleule, ne veut pas qu’elle rentre chez son père avant que celui-ci n’ait régularisé sa situation en épousant Rosalie. Cette détermination paraît d’autant plus urgente que déjà certains symptômes inquiétants se révèlent chez Louise, la fille aînée de Gendron. Mal surveillée, ou plutôt se refusant à la surveillance de sa prétendue belle-mère, dont elle connaît la fausse position, Louise prend chaque jour des allures indépendantes que sa coquetterie rend de plus en plus dangereuses.

Pierre ne demanderait pas mieux que de conduire Rosalie par-devant M. le maire; il s’en est même expliqué à plusieurs reprises avec elle, mais Rosalie, au lieu d’accueillir comme elle le devrait l’offre d’un honnête homme qu’elle aime et qui ne cherche qu’à la rendre heureuse, a toujours éludé ou décliné ses instances. On devine qu’un secret pèse sur l’âme de Rosalie.

Les choses en sont là, lorsqu ’arrive dans l’usine un individu aux cheveux rouges, à la mine insolente et méchante, qui demande à être embauché comme ouvrier mécanicien. Ce nouveau venu, qui répond au nom de Simon Louvard, est porteur d’une lettre de recommandation signée par M. Ernest Dubuisson, le jeune frère du patron. Il n’en faudrait pas davantage pour faire jeter Louvard à la porte, car M. Paul Dubuisson n’a pas à se louer de son jeune frère; mais il y a précisément un emploi vacant à la fonderie, et Louvard est accepté.

En l’apercevant, Rosalie jette un cri d’effroi; ce Louvard a été son premier amant, et c’est pour elle qu’il revient après avoir couru le monde et passé par d’assez fâcheuses aventures. Le misérable croit pouvoir s’imposer encore à Rosalie, parce qu’il possède d'elle une lettre qui, tout en attestant la violence dont, toute jeune, presque enfant, elle a été la victime, ne la met pas moins à la discrétion de son séducteur.

Louvard, qui a été autrefois l’apprenti de Gendron, est bientôt installé en camarade chez son ancien maître, qui l’invite à dîner en famille. C’est le jour de la Saint-Pierre. Rosalie ne peut surmonter son chagrin et sa honte; elle refuse de s’asseoir à la même table que Louvard. Pierre s’irrite de ce qu’il appelle les caprices de Rosalie ; il se plaint de la vie malheureuse qui lui est faite entre une femme toujours triste et une fille sans respect. Rref, la fête de famille aboutit à une scène violente, et Pierre s’éloigne pour ne pas affliger ses filles par le spectacle de son impuissante colère.

Mais Louise, loin de respecter la douleur de Rosalie, lui rappelle durément qu’elle n’a ni leçons à lui donner ni respect à attendre d’elle, et elle apprend à Madeleine la triste vérité qu’elle ignorait. De sorte

que Pierre Gendron, rentrant chez lui, n’y trouve que des visages mornes et désespérés, sauf celui de Louise qui ne songe qu’à partir, et qui part en effet avec Ernest Dubuisson, le jeune oisif renié par son frère.

Louvard profite de ce désordre domestique pour pêcher en eau trouble; il excite chez Pierre Gendron des soupçons contre.Rosalie, en insinuant que si elle ne veut pas se marier c’est peut être qu’elle aime un autre que Pierre et que l’inconduite de Louise ne serait que le résultat fatal de celle de sa pseudo-bellemère. Louvard a calculé que Pierre, exaspéré par la jalousie, menacerait Rosalie de fureurs si terribles que la pauvre femme se déterminerait à les fuir avec lui, Louvard.

Mais il avait compté sans l’horreur qu’il inspire à Rosalie et sans le courage que donne à celle-ci la sincérité de son amour pour Pierre Gendron. Rosalie prend sur elle de tout raconter : la violence dont elle fut victime, l’odieuse pression exercée sur elle par Louvard depuis son retour. Une lutte mortelle va s’engager entre les deux hommes, lorsque M. Paul Dubuisson survient fort à propos pour expulser Louvard et le menacer de la gendarmerie, à raison de certain meurtre commis par lui lorsqu’il travaillait en Égypte comme chef d’équipe au canal de Suez. Pierre ouvre ses bras à Rosalie qui s’y précipite, et cette fois on va l’appeler pour tout de bon Mme Gendron. Louise a été retrouvée à temps par la bonne Mme Ribot, et M. Paul Dubuisson demande à son contremaître la main de Madeleine.

On voit que les éléments d’intérêt ne manquent pas dans ce drame, très bien fait, où les sentiments honnêtes sont exprimés sans emphase, et où la langue populaire ne descend pas jusqu’au ruisseau, sauf quelques trivialités voulues du rôle de Louvard.

On assurait autour de moi que le fond même du

drame reproduisait la donnée principale de l'Assommoir, de M. Zola; j’avoue que cette analogie ne me paraît pas saisissante. J'ajoute que tous les personnages de Pierre Gendron s’éloignent singulièrement des héros de M. Zola, puisque, à l’exception permise du traître Louvard et de la coquette Louise, ce sont tous de braves et honnêtes gens, les uns tout à fait vertueux, les autres conservant le sentiment du devoir au milieu de leurs fautes et ne demandant qu’à les réparer.

La question de savoir si Pierre Gendron n’aurait pas été mieux placé sur un théâtre de drame, ne regarde guère que M. Montigny d’une part et le public de l’autre. J’étais tout prêt à convenir que Pierre Gendron sortait absolument de ce qu’on appelle le genre du Gymnase, lorsqu’un ami m’a placé sous les yeux une brochure in-18 intitulée : la Femme qui trompe son mari , comédie-vaudeville en un acte, par MM. Moreau et Delacour, représentée pour la première fois sur le théâtre du Gymnase le 17 juillet 1851. Or, cette jolie petite pièce peignait justement l’intérieur d’un ménage d’ouvriers troublé par d’injustes soupçons; ce ménage c’était M. Lafontaine et Mlle Figeac. L’ouvrage de MM. Delacour et Moreau eut beaucoup de succès; d’où cette conclusion, c’est que le théâtre du Gymnase était déjà sorti de son prétendu genre, il y a plus d’un quart de siècle. Il ne s’en porte pas plus mal.

Pierre Gendron, écouté d’abord avec un certain étonnement, a rapidement conquis son auditoire ; on a pleuré aux scènes émouvantes des deux derniers actes; et c’est au milieu des applaudissements que le nom des auteurs a été proclamé.

La pièce est très bien jouée, d’abord par M. Lafontaine, très curieux et très étonnant dans le rôle de Louvard; personne ne se transforme comme M. La-

fontaine; à son entrée en scène, je l’ai à peine reconnu. Loin d’accentuer par des allures faubouriennes le langage pittoresque de ce séducteur de bas étage, il lui conserve une sorte d’élégance de l’effet le plus sinistre; on ne sait où finit l’ouvrier, où commence le bandit.

Il faut louer la simplicité, l’énergie, la sensibilité de M. Landrol dans le rôle de Pierre Gendron, comme aussi le jeu vraiment pathétique et émouvant de Mme Fromentin sous les traits de Rosalie.

MM. Pujol, Corbin, Francès, Mmes Legault, Dinelli, et Geneviève Dupuis, constituent un des meilleurs ensembles que le Gymnase nous ait offerts depuis longtemps.

CCCCLXXXIII

Athénée-Comique.

14 septembre 1877.

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