‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 41 sur 70 · UN HOMME FORT, S. Y. P · texte numérisé non relu

UN HOMME FORT, S. Y. P

Vaudeville en un acte, par M. Richard Monroy.

L’Athénée vient de rouvrir, comme il avait fermé, très gaiement. Le Coucou, qui succède à la Goguette, est, comme celle-ci, une association dont l’idée ne manque pas de comique. Un bon bourgeois, nommé Muzinard, a imaginé de former, sous le titre du Coucou, une société d’assurances mutuelles contre l’infidélité des femmes. Chaque associé s’oblige à sur-

veiller non seulement sa propre épouse, mais les épouses des autres et à déjouer les entreprises des séducteurs. En dépit de cette application nouvelle de l’adage : « l’union fait la force » , la plupart des associés ont été déjà la proie du monstre que Balzac appelait le Minotaure. Muzinard et Rastagnol seuls se flattent de lui avoir échappé. Aussi faut-il voir comme Rastagnol s’intéresse à la vertu de Mme Muzinard, et de quels soins jaloux Muzinard entoure la jolie Mme Rastagnol. Vains efforts! Les deux maris, déguisés en garçons de restaurant, finissent par surprendre ces dames en partie fine, dans un cabinet du Moulin- Rouge; mais le piquant de l’aventure, c’est qu’ils se croient respectivement sauvés. Pauvre Muzinard 1 pense Rastagnol. Pauvre Rastagnol ! soupire Muzinard.

On voit que la donnée du Coucou est assez risquée; mais les auteurs l'ont traitée si gaiement et d’une main si légère qu’il n’y a pas eu moyen de se fâcher.

Le troisième acte renferme une scène de duel vraiment amusante. Un bizarre fantoche, qui répond au nom de Gifflambert et qui se vante d’être intraitable sur le point d’honneur, quand il s’agit de l’honneur des autres, détermine Rastagnol à se battre dans le salon du restaurant avec Petrus, le séducteur de sa femme. A défaut d’épées ou de pistolets, on leur met en main des couteaux de table, on leur bande les yeux, on les assied sur deux chaises séparées par la largeur de la scène, et on les avertit qu’au signal ils devront se lever et marcher l’un vers l’autre. Mais le signal n’arrive pas; Petrus prend son bandeau en patience et Rastagnol s’endort. Survient Mme Muzinard qui demande ce que font là ces deux messieurs : « Ils « se battent en duel! » répond gravement Gifflambert.

On a beaucoup applaudi la pièce et les acteurs, surtout M. et Mme Montrouge, MM. Lacombe, Allart et Duhamel.

Gomme lever de rideau on jouait un vaudeville intitulé Un homme fort , s'il vous plaît. Dans un hôtel de Beaucaire, huit jours avant la foire, le principal du collège de Montélimar attend un jeune professeur de latin, qui pourra devenir un jour son gendre. De son côté, le célèbre Césarius, directeur de cirque, attend un gymnasiarque dont on lui a dit merveille. Vous devinez le quiproquo. Le saltimbanque Alcide s’adresse au professeur qui demande à l’interroger. Alcide exécute à l’instant le double saut de carpe, la marche à reculons sur les mains et autres tours de son métier. Quant au jeune savant, examiné par le directeur du cirque, qui lui trouve l’air peu dégourdi, il se voit amené à figurer la danse de l’ours dans la fameuse scène de l’ours et de la sentinelle. « J’ai passé bien des examens depuis mon baccalauréat, se dit le pauvre garçon, et jamais on ne m’avait demandé ça. »

Cette légère bluette, traitée avec la dextérité d’un vaudevilliste émérite, est le début au théâtre d’un jeune homme qui a signé, dans la Vie parisienne, un grand nombre de fantaisies d'une tournure cavalière et d’une touche spirituelle. Dans le journal de M. Marcelin, l’auteur de l'Hoynme fort signe Richard O’Monroy. On l’a nommé Richard Monroy au théâtre.

Il n’a pas moins réussi sous ce nouveau pseudonyme que sous le premier. Tous nos compliments à l’acteur Lacombe, qui marche sur les mains avec une aisance rare même parmi les singes.

En résumé, très joyeuse soirée, qui maintiendra l’Athénée dans la voie prospère que s’est tracée M. Montrouge.

GCGCLXXXI Y

Comédie-Française.

18 septembre 1877.

Reprise du CHANDELIER

Comédie en trois actes et sept tableaux, d’Alfred de Musset.

Un homme d’un jugement très sagace et d’un esprit très fin1 me chapitrait ces jours derniers au sujet du Chandelier, d’Alfred de Musset, dont la reprise était annoncée, et s’efforçait de me ramener à son sentiment d’admiration sans réserve. Tout en écoutant mon interlocuteur avec attention et avec déférence, je ne lui cachais pas que j’en étais resté sur ma première impression, l’impression de jeunesse, la meilleure à mon gré. Née d’une première apparition du Chandelier au Théâtre-Historique, en 1848, cette impression ne me rappelait que des délicatesses froissées, des pudeurs juvéniles offensées jusqu’à la répulsion.

Sans nier absolument que le Chandelier n’offrît bien des côtés scabreux, on me répondait que la pièce n’avait pas toujours été bien comprise; qu’il ne fallait pas voir dans Jacqueline, femme de maître André, maîtresse de Glavaroche et amoureuse de Fortunio, une simple dévergondée, mais simplement une jeune femme mal mariée, qui, s’étant abandonnée à un bellâtre par désœuvrement et par ennui, sent tout à coup l’amour s’éveiller en elle au contact d’une passion sincère. Mon interlocuteur parlait avec chaleur, avec entraînement, avec conviction, et s’il ne me

1. Feu M. Émile Perrin, administrateur général de la Comédie Française.

rangea pas de son parti, du moins il me laissa prêt à me convertir devant une nouvelle expérience.

Eh bien! l’expérience vient d’avoir lieu, et, décidément, loin de dissiper mes préventions contre le Chandelier , elle les a confirmées et changées en un jugement définitif. Non, le Chandelier , qui n’a pas été écrit pour la scène, n’est pas fait pour la scène. Non, personne ne saurait s’intéresser à une femme qui, mariée depuis deux ans à peine, tombe, à la fin de la pièce, dans les bras de son deuxième amant. Que l’on confie à qui l’on voudra le rôle de Jacqueline, l’actrice, jeune ou mûre, ne représentera fatalement qu’une phase et qu’un âge de la dépravation : le vice précoce ou le vice endurci. « Lâche et méprisable! » dit Jacqueline en parlant de soi-même. Et elle a bien raison. Elle ne sera donc pas l’héroïne d’un public choisi, qui cherche dans la fiction théâtrale une diversion et une consolation aux défaillances et aux misères de la vie réelle.

A défaut de Jacqueline, les sympathies se porteraient-elles sur Fortunio? Peut-être, si ce petit clerc ressentait pour Jacqueline un amour à la fois plus pur, plus désintéressé et moins facile aux compromissions avilissantes. « Vous auriez mieux fait de me le dire! » s’écrie-t-il au milieu de ses reproches à Jacqueline. « Oui, devant Dieu, j’aurais tout fait pour vous. »

Ainsi, cet enfant chéri des dames aurait prouvé son amour pour Mme André en l’aidant à tromper son mari au bénéfice de son amant. Cette déclaration me gâte Fortunio; ou c’est une gasconnade, et le poétique Fortunio parle en élève du chevalier de Faublas ; ou bien il pense ce qu’il dit, et sa sincérité ne prouve que sa bassesse.

Je ne dis rien de Clavaroche, grossier soudard qui reproduit de seconde main le capitaine Phœbus de Notre-Dame de Paris , mais qui a le mérite de ne pas

se barbouiller d’hypocrisie sentimentale comme Jacqueline et comme Fortunio.

Somme toute, maître André, cette silhouette à peine esquissée, me paraît la seule créature agréable de ce vilain petit monde; bon enfant, bon convive, amical, ouvert, hospitalier, c’est à lui seul que je m’intéresse un peu, encore que le poète s’égaye à ses dépens.

D’ailleurs, pourquoi donc accuserais-je Musset d’avoir fait ce qu’il a voulu faire, c’est-à-dire un bon conte dialogué à lire dans son fauteuil, et de n’avoir pas fait la chose à laquelle il songeait le moins, c’està-dire une pièce de théâtre? Alfred de Musset, en écrivant le Chandelier , n’avait souci ni de la vertu de Jacqueline ni des mœurs de Fortunio. Son sujet, il l’a défini lui-même par cette épigraphe empruntée aux fables de La Fontaine :

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui Qui souvent s’engeigne lui-même.

Ainsi, la ruse de Clavaroche se retournant contre son auteur, voilà l’idée qui séduisit Alfred de Musset Suffit-elle, dans la forme qu’il lui a donnée, à occuper la moitié d’une soirée au Théâtre-Français? J’en doutais encore ce matin; ce soir je suis sûr que non, après avoir reconnu à des diagnostics trop visibles que beaucoup de fatigue et un peu d’ennui voilaient aux yeux de la plupart des spectateurs le piquant de quelques situations et les grâces incomparables d’une langue dont la pureté forme le plus singulier contraste avec l’ignominie du sujet.

La Comédie-Française a rétabli, pour cette reprise, tous les changements de décors indiqués par l’auteur. Elle en a même ajouté un, si je m’en rapporte à l’édition Charpentier de 1859, qualifiée de seule édition complète, et d’après laquelle le troisième acte s’écoule tout entier dans la chambre de Jacqueline. Ce soir

l’acte a été coupé en deux. Les premières scènes se passent dans le jardin. Cette remarque très secondaire me conduit à quelque chose de plus important. C’est dans le jardin que Fortunio débite son grand monologue, qui finit par : « Je pleure, je prie, et elle se « raille de moi. » Chose singulière, ce monologue n’existe pas, même en germe, dans l’édition complète de 1859. J’ai remarqué çà et là des retouches de détail, dont je loue la parfaite convenance; on a supprimé au premier acte la grossière définition du chandelier par Clavaroche. A cette exclamation aussi hétéroclite que scandaleuse : « Sang du Christ! il est « son amant! » on a substitué : Juste ciel ! qui est un peu moins vif et qui reste dans le caractère de Fortunio, car ce jeune vaurien ne manque jamais de faire intervenir le ciel dans ses explosions amoureuses.

L’interprétation du Chandelier est entièrement nouvelle. M. Thiron joue avec une rondeur charmante le rôle de maître André ; M. Febvre saisit très bien la physionomie de Clavaroche, il la tient dans la juste nuance d’un égoïste désœuvré, dont la brutalité foncière ne laisse pas que de garder quelques formes de l’homme du monde. Autrement, comment Jacqueline le supporterait-elle?

Mlle Croisette, qui abordait le rôle de Jacqueline pour la première fois, lui donne la signification nouv elle que j’indiquais au début de mon compte rendu. Elle s’attache, non sans succès, à pallier les torts de la femme par l’excuse d’une passion sérieuse succédant à un égarement passager.

Le soin avec lequel Mlle Croizette joue la première scène, dans laquelle Mme André bafoue si cruellement son mari, est cependant bien fait pour démontrer à une comédienne aussi zélée pour son art combien il est difficile de faire accepter un paradoxe tel que la rédemption de Jacqueline par l’amour pur.

Le rôle de Fortunio devait tenter M. Volny, par le même attrait que celui de Chatterton : la jeunesse. Il y a très honorablement réussi. Cependant, il me semble que le pathétique le porte mieux et plus haut que la tendresse, et je ne m’en étonne pas. L’âge des passions commence à peine pour M. Volny; laissonslui le temps de se familiariser avec elles. Ce que je dois louer sans réserve, c’est la bonne tenue, la diction toujours intelligente et juste qui, dès aujourd’hui, donnent à M. Volny droit de cité parmi ses aînés de la Comédie-Française.

j\]lle Jeanne Samary joue la servante Madelon, quelque chose comme dix lignes; elle s’y montre très avenante et très bien costumée.

Avec MM. Coquetin cadet et Truffier dans les deux clercs, on peut dire qu’il n’y a pas de petits rôles dans le Chandelier .

CCCCLXXXV

Vaudeville. 19 septembre 1877.

LE PREMIER AVRIL Pièce en un acte, par M. Quatrelles.

Reprise des VIVACITÉS DU CAPITAINE TIC

Comédie en trois actes, par MM. Eugène Labiche et Edouard Martin.

Le Premier avril, dans son cadre restreint, renferme une scène saisissante à laquelle je dois laisser sa valeur en racontant la pièce telle qu’elle se déroule sous les yeux du public.

Nous sommes dans un vieux château des Pyrénées, au fond d’une gorge de montagnes, traversée par la

route d’Oloron, pays peu sûr, à cause des malandrins qui vivent sur la frontière d’Espagne. Un domestique prépare les chambres pour des visiteurs qui sont M. de Montguilhem, sa fille Antoinette et son neveu Étienne. M. Étienne vend son château à son oncle, et la famille doit arriver le soir même pour régler cette affaire. Le domestique sorti après avoir refermé soigneusement la fenêtre qui donne sur la grande route, on voit émerger de l’obscurité deux hommes qui s’étaient cachés l’un sous une table, l’autre derrière un meuble. Ce sont deux bandits espagnols, Panticosa et Zaraguela, qui, avertis par une servante infidèle, se sont embusqués dans le but de voler les cent vingt mille francs que M. de Montguilhem doit apporter avec lui pour payer l’acquisition du château. Les bandits sont fort étonnés de ne pas trouver la servante, qui a été renvoyée le matin même, sur un ordre venu de Paris; à tout hasard ils s’esquivent par la fenêtre, sauf à revenir si besoin est.

La famille Montguilhem arrive, Étienne aurait bien voulu que le château restât indivis; il suffisait pour cela qu’Antoinette l’acceptât pour époux. Mais Antoinette, élevée par son cousin, ne le prend pas tout à fait au sérieux, et lorsqu’on lui parle de la nécessité où se trouve une jeune fille de s’assurer un protecteur qui survive à son père, elle éclate de rire; heureuse, aimée, forte et courageuse comme elle l’est, qu’at-elle besoin d’un protecteur ? On discute sur ce thème, et comme c’est précisément le premier avril, jour de plaisanterie permise, Étienne parie avec sa cousine que seule, dans une aile écartée de ce vieux château, elle appellera au secours avant que le jour soit levé . Étienne se fie à l’imagination d’Antoinette pour gagner son pari, dont l’enjeu est la main de sa cousine.

Demeurée seule, Antoinette, se croyant bien gardée contre les surprises dont elle est prévenue, se promet

de garder le plus parfait sang-froid, au milieu des aventures les plus imprévues. Aussi, voyant par la fenêtre deux hommes arrêtés sur la grande route, et qui semblent attendre un signal, elle leur fait signe de monter. Les deux inconnus n’hésitent pas. Comme on le devine, ce sont Panticosa et Zaraguela. Les costumes pittoresques et les figures sauvages de ces deux arrivants ne laissent pas que d’étonner Antoinette ; mais persuadée qu’elle entre dans une comédie jouée par son père et son cousin, elle se familiarise avec les brigands qui croient avoir affaire à une auxiliaire, jusqu’au moment où, détrompés, ils se jettent sur elle, la bâillonnent, la garrottent solidement aux montants de son grand lit de parade et pénètrent dans l’intérieur du château. Délivrée à grand’peine par sa gouvernante qui a entendu du bruit, Antoinette comprend que les jours de M. Montguilhem et d’Étienne sont en danger ; elle appelle au secours, non pour elle, mais pour eux. On entend deux coups de pistolet, et ces messieurs rentrent en riant. Antoinette ne rit pas, elle; à demi morte d’effroi, elle s’efforce vainement de persuader à son père et à son cousin qu’il y a des voleurs dans la maison. Il y en avait, en effet, mais il n’y en a plus. Les deux coups de, pistolet tirés par MM. de Montguilhem pour frapper l’imagination d’Antoinette ont suffi pour mettre en faite les brigands, qui, se croyant découverts, n’ont pas demandé leur reste. Antoinette a perdu son pari ; elle épouse Étienne, qu’au fond elle aimait plus qu’elle ne se l’était avoué à elle-même.

L’originalité d’une pareille donnée, après le premier moment de surprise, s’est vivement emparée du public, qui a fait un chaleureux accueil à la pièce de M. Quatrelles. La situation de la jeune fille confiante et tranquille entre deux scélérats qu’elle prend pour d’innocents comparses, est traitée de main de maître,

et produit une impression vraiment dramatique. Le jeu sincère et pénétrant de MIle Bartet serre de près la pensée de l’auteur et contribue pour sa bonne part au succès.

M. Joumard est très bien costumé et plein de fantaisie sous les traits du brigand Panticosa.M. Muniéet M. Train tiennent avec soin deux petits bouts de rôle.

On a revu avec grand plaisir les Vivacités du capitaine Tky une des meilleures comédies queM. Eugène Labiche ait écrite en collaboration avec ce charmant esprit qui s’appelait Édouard Martin. L’heureux type que ce jeune capitaine, brave, bon et généreux, mais qui gâte toutes ces brillantes qualités par la violence instantanée de son humeur! Il possède un brosseur qui Ta suivi dans toutes ses campagnes et qui lui a sauvé la vie dans un combat contre les Arabes. Son brosseur le contrarie, il perd patience, lui envoie un coup de pied au bas des reins, et le voilà forcé, lui, capitaine Tic, de croiser le sabre avec son fidèle ami pour lui rendre l’honneur. Il allait épouser une charmante jeune fille; mais un tuteur qui méprise l’armée s’avise de le blesser, — v’ian. Nouveau coup de pied dans les basques du tuteur. L’honnête et l’amusante comédie, pleine de sel et cependant débonnaire, comme il convient lorsqu’on veut égayer la créature humaine sans la faire souffrir! Je recommande aux mélancoliques la pièce de Labiche et de Martin. On en sort l’esprit détendu et comme rafraîchi par ce bain de rire sans malice et sans fiel.

M. Dieudonné joue de la façon la plus spirituelle e( la plus vraie le rôle du capitaine Tic, créé, il y a une quinzaine d’années, par l'excellent Félix. M. Parade est impayable sous les traits du tuteur, qui, après avoir reçu ce que vous savez, se met à faire vis-à-vis dans un quadrille, comme s’il n’avait attendu que cette impulsion brusque pour se mettre en danse.

Très drôle aussi M. Carré, dans le personnage du jeune statisticien, qui est parvenu, d’après des documents sûrs, à constater le nombre de veuves qui ont passé sur le Pont-Neuf dans le cours d’une année.

MllG Réjane joue fort gracieusement le rôle un peu effacé de Lucile, la fiancée du capitaine Tic, et l’on a revu avec beaucoup de plaisir Mme Alexis dans le rôle de la tante Guy-Robert.

Je dois une mention particulière à M. Boisselot, qui a composé en excellent comédien la figure sympathique du soldat Bernard, le brosseur du capitaine.

CCCCLXXXVI

Ambigu. 22 septembre 1877.

Reprise de LA TOUR DE NES LE

Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. Frédéric Gaillardet et Alexandre Dumas.

Je ne ressusciterai pas, à propos de la reprise de la Tour de Nesle , la vieille querelle de collaboration qui divisa il y a quarante-cinq ans Alexandre Dumas et M. Frédéric Gaillardet. Après avoir fait juger six fois par les tribunaux son droit exclusif de propriété littéraire et intellectuelle sur ce drame fameux, M. Frédéric Gaillardet reconnut spontanément, en homme d’esprit et en galant homme qu’il est, que les conseils et le talent d’Alexandre Dumas avaient eu leur large part dans le succès légendaire de la Tour de Nesle .

Quant au rapport assez direct qu'on serait tenté d’établir entre la Tour de Nesle , de Frédéric Gaillardet et Dumas, et le roman de Roger de Beauvoir, intitulé : V Écolier de Clumj , je me suis assuré qu’il était pure-

ment fortuit. Le roman ne parut qu’après la première représentation du drame (29 mai 1832), mais il était imprimé depuis trois mois déjà. Ainsi l'auteur du roman l’avait écrit sans connaître le drame ; l’auteur primitif du drame l’avait écrit sans connaître le roman.

La vérité est que l’un et l’autre avaient puisé dans le trésor commun des légendes nationales.

Il y a deux parts à faire de ces légendes, la vérité et la fable.

La vérité est que Marguerite de Bourgogne, épouse de Louis X, roi de France, et ses deux sœurs ou bellessœurs, furent atteintes et convaincues d’adultère et de débauches dans la Tour de Nesle, appartenant à la princesse Jeanne ; deux de leur amants, les frères Philippe et Gaultier d’Aulnay, furent écorchés vifs; Marguerite périt étranglée par l’ordre du roi son époux, les deux autres princesses eurent la vie sauve.

L’intervention de Buridan dans cette sinistre aventure paraît beaucoup moins justifiée, ou plutôt c’est une seconde légende, très douteuse, industrieusement greffée sur la première par une combinaison d’ailleurs très permise aux dramaturges. Villon avait placé, dans une ballade qui date au plus tard de 1461, ces quatre vers fameux :

Semblablement où est la royne Qui commanda que Buridan Fust jeté en ung sac en Seine?

Mais où sont les neiges d’antan?

C’est tout ce qu’on en sait. La tradition de la reine débauchée qui noyait ses amants paraît remonter beaucoup plus haut que l’époque où vécut Buridan.

D’ailleurs, à quelle reine Buridan, né en 1295, aurait-il eu affaire ? Lorsque Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, mourut en 1304, Buridan avait tout juste neuf ans. Voilà donc cette pieuse princesse hors

de cause. Marguerite de Bourgogne, au contraire, était h peu près du même âge que l’écolier. A défaut de certitude il n’y aurait donc pas d’anachronisme dans la rencontre de Buridan et de Marguerite de Bourgogne, si MM. Gaillardet et Dumas ne les avaient vieillis d’une quinzaine d’années. Mais il le fallait, pour faire de Gaultier et de Philippe d’Aulnay les fils de Marguerite.

Ajoutons que Buridan ne fut jamais un homme de guerre, ni capitaine, ni page du duc de Bourgogne. Cet honnête écolier enseignait la philosophie aux écoliers de la rue du Fouarre; il y possédait même une maison, qui est aujourd’hui la propriété de FHôtel- Dieu de Paris. On pense qu’il mourut vers 1360, âgé de soixante-cinq ans. On prétend que, sauvé miraculeusement de sa noyade, il s’exila à Vienne en Autriche après avoir publié cet axiome latin, que l'on qualifia poliment de sophisme : « Reginam interficere noble « timere ; bonum est. — Ne craignez pas de tuer une « reine ; cela est bon. » Il nous reste donc trois choses de Buridan ; son sophisme latin, sa maison de la rue du Fouarre et son âne symbolique, qui mourrait de faim et de soif entre un picotin d’avoine et un seau d’eau, s’il n’était animé d’une volonté qui le détermine à choisir entre sa faim et sa soif.

Laissons l’histoire de côté pour ne juger que la fiction des deux dramaturges. Il faut convenir qu’il est bâti à chaux et à sable, cet épouvantable conte, à moitié vrai, où la Seine charrie des cadavres, et dont le principal personnage est une reine de France, coupable de parricide, d’infanticide, d’inceste, d’adultère et d’assassinat. Après un demi-siècle, la Tour de Nesle fait encore frémir la foule et intéresse les plus rebelles.

Bien qu’on eût à craindre que certaines tournures de style, qui plaisaient au romantisme de 1830, ne prêtassent à rire aux générations moins enthousiastes

d’aujourd’hui, le texte a été récité sans aucune variante. C’était à la fois le parti le plus littéraire, le plus brave et le plus prudent qu’on pût prendre. Les phrases connues et rebattues qu’on guettait au passage, telles que « la Bourgogne était heureuse » et la « noble tête de vieillard » ont trouvé grâce devant un public qui oubliait de se montrer sceptique. Quelques sourires ébauchés aux bons moments se sont bien vite éteints ; le courant du drame emportait les railleries comme des fétus de paille à la surface d’un fleuve impétueux.

Ce n’est pas que toutes les parties de cet effrayant édifice possèdent la même valeur architecturale; les matériaux en sont fort mêlés ; ici des pierres cvclopéennes, ailleurs des lattes, de la pierraille et des gravats.

Le personnage de Louis X et le tableau de son entrée dans sa bonne ville de Paris furent jugés assez ridicules en 1832. Les fils ne démentiront pas l’opinion de leurs pères sur ce point.

En revanche, les scènes du nécromancien, le désespoir de Gaultier d’Aulnay reconnaissant le cadavre mutilé de son frère sur la grève du Louvre ; et surtout l’illustre scène de la prison, si largement traitée, si pathétiquement dénouée ; enfin les terribles combinaisons du dernier acte, amenant l’arrestation de Buridan et de Marguérite au moment où ils pleurent sur le corps de leur dernier enfant, sont des combinaisons dramatiques de l’effet le plus puissant et le plus sûr.

Et cependant la Tour de Nesle , si supérieure par l’intérêt et par la conduite à la plupart des ouvrages qui ont paru depuis 1830 jusqu’à nos jours, n'est que le premier de nos mélodrames. L’action, toute en dehors, tire son énergie et son effet de passions brutales et pour ainsi dire inconscientes, qui attaquent

les nerfs sans parler à l’esprit. La Tour de Nesle est une œuvre forte sans être intellectuelle; elle rappelle les horribles travaux infligés naguère aux tristes habitants des bagnes, et qu’on qualifiait de ce mot expressif : « la fatigue ». Somme toute, Marguerite de Bourgogne et Buridan sont deux monstres qui finissent par s’entretuer après avoir égorgé leur père et leurs enfants. On s’étonne qu’une lueur d’amour paternel se fasse jour chez ces natures sauvages, et ce n’est pas le moindre tour de force qu’aient accompli MM. Frédéric Gaillardet et Alexandre Dumas que de nous faire accepter, ne fût-ce qu’une seule minute, les remords et le désespoir chez ces tigres à face humaine.

De cette observation générale sur la valeur intrinsèque de la Tour de Nesle découle une indication sur le genre d’interprétation qui conviendrait à de pareils types. Il y faudrait de l’action, de l’action et encore de l’action. Nulle partie des rôles de Marguerite et de Buridan ne supporte d’être jouée « à la froideur » selon les habitudes acclimatées dans nos théâtres depuis quelques années. J’ai trouvé ce soir que Buridan se montrait parfois trop jovial et trop bon garçon, et que Marguerite se laissait aller à la tentation d’être par endroits une femme comme une autre. Ce sont là des faiblesses ou des erreurs sur lesquelles reviendront facilement des artistes aussi intelligents et aussi bien doués que Mme Marie Laurent et que M. Dumaine. Je voudrais la première plus terrible, le second plus amer et plus sombre.

Sous la réserve de ces critiques, il ne me reste qu’à louer leur talents et qu’à constater leurs succès aux points culminants du drame, la scène de la prison, par exemple, admirablement rendue parles deux protagonistes. Mrae Laurent a été très belle dans sa dernière explosion de remords et d’amour maternel, et

M. Dumaine s’est surpassé lui-même dans son indignation contre Gaultier d’Aulnay qui a violé le dépôt du capitaine Buridan. On les a rappelés l’un et l’autre presque après chaque acte.

M. Taillade, lui, a le visage, la voix et l’accent qui conviennent à ces sombres épopées. Pourquoi faut-il qu’il ait manqué son dernier effet, en coupant par des hoquets et des répétitions également intempestives, la dernière phrase du rôle qui doit être dite tout d’une haleine : «Eh bien, ma mère, soyez maudite! » En suspendant si longtemps ce dernier mot, il laisse le spectateur hésitant sur la pensée de Gaultier d’Aulnay, et il change ainsi en un effet qui appartient à la comédie l’imprécation qui tombe comme un châtiment suprême sur la mère dénaturée.

M. Yannov tire bon parti du rôle de Landry. Rien à dire des autres acteurs. On raconte qu’après avoir lu pour la première fois le manuscrit de la tour de Nesle, Harel s’écria : « Ce n’est vraiment pas mal; mais il y « a là dedans un certain Louis X qui est un bien drôle « de corps. » S’il l’avait vu jouer ce soir par un brave comparse dont je ne sais pas le nom, Harel n’aurait pas retiré le mot; c’était un jugement et une prophétie.

CCGCLXXX Yil

Chateau-d’Eau. 27 septembre 1877.

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