LE PONT MARIE
Drame en cinq actes et huit tableaux, par M. Gaston Marot.
Les chroniqueurs de théâtre ont si vivement gourmandé les sociétaires du Château-d’Eau de leur pen-
chant pour les reprises de vieux mélodrames chevronnés et médaillés, que ces braves et honnêtes comédiens se sont crus obligés de montrer leur déférence envers la critique en représentant un drame nouveau. La résolution prise, comment l’exécuter? Rien de plus aisé que de demander un drame à M. Victorien Sardou, à M. Théodore Barrière et à M. Adolphe d’Ennery; mais rien de plus sûr qu’un refus. Chacun d’eux a ses engagements à tenir envers les grands théâtres. Et puis, l’auteur en renom, gardien soigneux de son prestige, exige des interprètes supérieurs, des costumes somptueux, des décors de maîtres, des accessoires ruineux, une figuration plus nombreuse que la population d’un petit village. Tout cela coûte de l’argent, et les sociétaires du Château-d’Eau, très heureux de joindre les deux bouts dans une entreprise jusque-là si périlleuse, ne sont pas encore des capitalistes. Et c’est pourquoi n’ayant ni d’Ennery, ni Barrière, ni Sardou, ni Lambert, ni Molière, ils ont dû se rabattre sur un jeune, doué de beaucoup d’intrépidité, de bonne volonté et surtout d’une prodigieuse mémoire.
Tout habitué des théâtres de drame qui a vu le Bossu , les Orphelines du Pont Notre-Dame, la Maison du Baigneur, etc., etc., connaît tout ce qu’il faut savoir du Pont Marie; malheureusement les situations les plus empoignantes, lorsqu’on les arrache à leur cadre naturel pour les placer bon gré malgré dans une action combinée à la diable, perdent presque toute leur influence sur le public. Le Pont Marie de M. Gaston Marot ressemble à l’une de ces masures construites dans les faubourgs de Paris avec des débris de charrettes, d’anciennes cloisons provenant de maisons démolies, des fenêtres trop courtes et des portes trop longues sur lesquelles on lit encore des restes d’enseignes mal effacées.
Quant au style de M. Gaston Marot, il rappelle celui du Borgne de M. Loyau de Lacy, moins l’élégance. Parmi les naïvetés qui ont eu le privilège de faire rire toute la salle, il faut citer l’exclamation de Mlle Marie de Lussan, qui, tombée dans une embuscade et assaillie de coups de pistolet, dit à sa mère, du ton le plus placide : « Mais que se passe-t-il donc, maman? » Pour moi, ce qui m’a le plus charmé, c’est la question adressée par la comtesse de Lussan à deux des personnages de la pièce : « Y aurait-il de l’indiscrétion à « vous demander, Messieurs, ce qui vous retient ici? » Et le plus piquant, c’est qu’en effet lesdits personnages n’avaient plus rien à faire en scène et devraient être partis depuis un grand quart d’heure.
Le Château -d’Eau a fait faire pour le Pont Marie deux ou trois décors fort bien peints par M. Nézel et qui pourront servir pour une prochaine reprise.
MM. Gravier et Péricaud jouent avec talent les rôles de La Raclée et de Barrabas, les seuls amusants de la pièce, et qui sont d’ailleurs la copie servile de deux personnages du Bossu . M. Dalmy, qui représente le traître, ne manque ni de prestance ni d’autorité. On a remarqué le début de M. et Mmc Duchesnois, qui ne sont pas non plus une mauvaise acquisition pour le Château-d’Eau. L’interprétation se montre ainsi fort supérieure à la pièce. Je trouve donc assez naturel qu’on ait rappelé les acteurs après chaque tableau. Ce qui l’est moins, c’est qu’à chaque rappel le chef d’orchestre faisait exécuter un trémolo appuyé de coups de grosse caisse; de sorte que les artistes avaient l’air de recevoir une aubade qui leur serait donnée par la musique du cirque Corvi. L’innovation est plus bizarre que convenable, et je conseille d’y renoncer.
CGCCLXXX VIII
Théâtre des Menus-Plaisirs (réouverture). 1er octobre 1877.
Reprise de LA BOULANGÈRE A DES ÉCUS
Opéra-bouffe en trois actes et quatre tableaux, par MM. H. Meilhac et Ludovic Halévy, musique de M. Jacques Offenbach.
Voilà déjà trois ans que j’ai parlé pour la dernière fois du théâtre des Menus-Plaisirs, qui s’appelait alors le Théâtre des Arts, à propos de F Idole et des représentations de Mlle Rousseil.
Depuis ce temps-là, des directions de passage, des troupes aventureuses d’artistes sans emploi et le plus souvent sans talent, des essais d’ouvrages mortnés et d'opérettes grossières, avaient laissé la salle des Menus-Plaisirs dans cet état indéfinissable où un théâtre n’est ni ouvert ni fermé.
Puis vinrent la clôture complète et l’oubli.
La difficulté de réussir avec ces petites scènes n’est cependant pas insurmontable; elles exigent tout simplement les mêmes conditions que les plus grands théâtres, lesquelles consistent en trois choses, à savoir : un répertoire, une troupe et de l’argent.
Voilà ce que le concours de l’administration des Variétés apporte d’un bloc aux Menus-Plaisirs. Le succès de cette première soirée prouve la vitalité de la combinaison.
La Boulangère a beaucoup plu et beaucoup amusé, dans un petit cadre qui fait paraître la pièce plus vive et plus serrée qu’elle ne l’est en effet. Les morceaux saillants de la partition d’Offenbach y conservent toute leur action sur l’auditoire; et l’on y goûte mieux les détails. Par exemple le finale du premier
acte, semé d’ingénieuses bouffonneries, a été, fragment par fragment, bissé presque en entier.
Quant à la chanson à Temporte-pièce, écrite pour Mmc Thérésa : Nous sommes ici trois cents femelles , on l’a fait répéter jusqu’à trois fois. La chanteuse enlève le refrain avec tant de crânerie et de bonne humeur qu’il n’y a pas moyen de lui résister.
M. Dailly joue avec une jovialité narquoise le rôle du commissaire bon enfant, qui interroge les prisonniers si doucement et n’use que de persuasion pour les faire entrer volontairement dans des cachots malsains.
Mlle Marie Arquier débutait dans le rôle de Toinon, créé par Mllc Paola Marié; elle ne possède pas la voix exceptionnelle de sa devancière, elle n’en a pas non plus l’émission franche et vibrante ; cependant elle chante avec goût, et joue fort agréablement ; elle a dit d’un sentiment juste et fin le duo du premier acte : Ce n'est plus Toinette , ce nest plus Toinon .
M. Emmanuel, dans le rôle de Bernadille, si comiquement établi par Dupuis, s’est montré chanteur adroit et séduisant; on lui a redemandé ses couplets suisses du premier acte, qu’il détaille avec la netteté d’un vocaliste habile.
MM. Alexandre Guyon et Blanchet ont eu leur part de succès avec la chanson des fariniers.
Je ne cache pas que, si l’interprétation de quelques rôles secondaires a descendu d’un cran, les bouts de rôle se sont enfoncés au-dessous du plancher. Mais la cohésion et la verve de l’ensemble ont seules frappé le public ; la Boulangère me paraît venue tout à point pour désenguignonner les Menus-Plaisirs.
Variétés.
GGCGLXXXIX
6 octobre 1877.