‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 43 sur 70 · LA CIGALE · texte numérisé non relu

LA CIGALE

Comédie en trois actes, par MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy.

La Cigale de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy n’a rien de commun avec la cigale du bonhomme Lafontaine. Les spirituels auteurs de tant de jolies comédies parisiennes savent que les cigales d’aujourd’hui n’en sont plus réduites, lorsque la bise est venue, à mendier l’assistance des fourmis; elles gagnent de grosses rentes, spéculent sur le trois pour cent, se font bâtir de somptueux hôtels, et prêteraient de l’argent, sur de bonnes sûretés, aux fourmis besoigneuses.

D’ailleurs, la Cigale des Variétés ne chante pas; c’est une petite saltimbanque de dix-huit ans, qui traverse des cercles de papier, jongle avec des pommes d’or, et dit la bonne aventure aux clients de la baraque dirigée par M. Carcassonne, prestidigitateur en tous genres. Poursuivie par les obsessions amoureuses de M. Carcassonne lui-même, de l’hercule forain Bibi et du pitre Filoche, la Cigale s’est enfuie à travers la forêt de Fontainebleau. Elle est recueillie, mourante de faim et de fatigue, par un peintre impressionniste, M. Marignan, et par le jeune Michu, son élève.

Les saltimbanques viennent réclamer leur camarade liée envers eux par un engagement en bonne forme; Marignan, ému de pitié, leur compte les trois cents francs, montant du dédit stipulé dans l’engage-

ment, et ne s’occupe plus de la Cigale, tout absorbé qu’il est par son amour avec une cocotte nommée Adèle, qui le trompe scandaleusement en faveur de Michu.

Mais la vue de Marignan, qu’elle trouve bel homme, la générosité dont il a fait preuve en la recueillant et en la libérant de sa sujétion envers les saltimbanques, ont produit une impression profonde sur le cœur de la Cigale. Elle adore Marignan à première vue. Cependant, que deviendra-t-elle? Au moment où elle délibère si elle ne rentrera pas dans son ancienne troupe, celle qui lui donna son éducation et que dirige la veuve Gendarme, elle est reconnue par un agent d’affaires, M. Dulcoré, comme étant la propre nièce de la baronne des Allures. L’enfant avait été enlevée à l'àge de six ans par des Bohémiens.

Voilà donc la Cigale devenue Mlle Ernestine des Allures. Sa nouvelle famille lui plaît beaucoup ; la tante des Allures est une excellente femme qu’Ernestine adore de tout son cœur. Mais, dix fois le jour, le ton et les habitudes de la saltimbanque de foire reparaissent sous l’éducation hâtive donnée à la riche héritière. Vous voyez cela d’ici, pourvu que vous vous souveniez de la Fille du Régiment. 11 est naturellement question d’un mariage noble pour la Cigale. Le prétendu qu’on lui destine, M. Edgard de La Houppe, est un parfait gommeux, muni d’un conseil judiciaire, épris de Mllc Adèle, la maîtresse en partie double de Marignan et de Michu. Un accident de canotage amène ces derniers et M,Ie Adèle elle-même dans la maison de campagne de la baronne. L’amour de la Cigale pour Marignan s’exalte par la jalousie, et elle prend la résolution extrême de renoncer au monde pour lequel elle ne se sent pas faite. Elle reprendra sa vie nomade, à moins que Marignan ne consente à l’épouser, quoique, d’après l’aveu de celui-ci, ce ne

soit pas l’usage d’épouser des saltimbanques. Marignan, à son tour, est devenu amoureux de la Cigale, et le mariage s’accomplit, avec l’agrément de l’excellente baronne, qui renonce à faire entrer sa nièce dans la noble famille du Riquet h la Houppe.

J’ai signalé, en passant, l’évidente analogie de cette donnée avec la Fille du Régiment; ma mémoire m’en fournit une autre avec un roman de Paul de Kock, le T ourlourou, dont le dénoûment était assez original, car on reconnaissait à la fin qu’on s’était trompé et que la servante d’auberge (c’était une servante d’auberge au lieu d’une saltimbanque) n’était pas la véritable héritière.

Cette part faite aux réminiscences du fond, je m’empresse d’ajouter que, sur cette fable sans nouveauté, MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy ont écrit une pièce originale, d’un accent tout moderne, qui vit surtout par mille détails, par de fines observations de la vie contemporaine qui n’a pas de secrets pour eux.

Les traits plaisants, les mots heureux abondent dans les trois actes de la Cigale.

Au lever du rideau, Michu lit une lettre d’amour qu’il vient de recevoir d’Adèle ; cette lettre contient un post-scriptum ainsi conçu : «J’écris la même chose « à Marignan, mais pour toi c’est sincère... » Et il faut voir la satisfaction profonde, le rassérènement béat de cet idiot de Michu, lorsqu’il s’assure que la lettre adressée à Marignan est dépourvue de postscriptum! — « Que servirai-je pour votre déjeuner? » demande l’aubergiste de Fontainebleau au peintre Marignan ; «aimez-vous le veau braisé?» — «Je l’exè- « cre » , répond Marignan. — « Alors », répond l’aubergiste, « je ne vous en donnerai pas beaucoup. » Et la naïve exclamation de la Cigale lorsque la baronne remarque que Marignan, qu’on vient de retirer de la

rivière, est vraiment beau garçon : « — Ah ! ma a tante, il est encore bien plus beau lorsqu’il est sec! »

Et cela coule de source pendant deux heures.

Il n’y a pas à se dissimuler qu’on pourrait resserrer le second acte qui est un peu touffu, et que le troisième, au contraire, paraît vide, puisqu’il n’est occupé que par un mariage auquel personne ne s’oppose. Mais quelle satire à la fois mordante et légère de la peinture des peintres qui ne peignent pas ! L’atelier de Marignan est rempli de toiles extraordinaires que les Variétés semblent avoir empruntées à la dernière exposition de la rue Le Peletier. Marignan fait bande à part parmi les impressionnistes ; il est luministe et intentionnaliste. Seulement, à force de ne peindre que des intentions, il ne se reconnaît plus lui-même dans ses œuvres et ne saurait plus dire si telle toile représente un paysage, une forge, un singe ou une forêt. « — Voulez-vous que je fasse votre portrait? » demande-t-il au marquis de la Houppe ; « en ce « moment je vous vois lilas. »

Il y a aussi un tableau composé de deux bandes de couleurs superposées, l’une rouge, l’autre bleue : lorsqu’on le regarde dans cet ordre, le bleu représente la mer immense et le rouge un coucher de soleil ; si on retourne le tableau, le rouge signifie le désert enflammé et le bleu c’est un ciel d’azur. La Cigale fait justice de ces folies en passant au travers des toiles de son futur mari, qu’elle crève par le coup de tête familier aux écuyères.

On s’est beaucoup amusé el on a beaucoup applaudi. L’interprétation a sa large part dans le succès de la soirée. La Cigale, c’est Mme Céline Chaumont, qui n’avait pas, jusqu’à présent, joué de rôle d’une si longue haleine. Elle s'y est montrée comédienne spirituelle comme toujours, pleine de verve et même de passion. Il me paraît que Mme Céline Chaumont est en

grand progrès. Sans cesser d’être elle-même, je l’ai trouvée moins nerveuse, moins tendue, moins appliquée aux petits effets dont elle abusait naguère. Ces légers défauts s’atténuant et ne subsistant plus qu’en ce qu’il en faut pour accuser la manière personnelle de l’actrice, il reste une comédienne de la plus vive intelligence, pleine de ressort, d’imprévu et d’entrain.

M. Dupuis est excellent dans le rôle de Marignan. Il rend avec un naturel exquis la fatuité native du personnage que l’on accuse de coquetterie parce qu’il consulte à tout instant un petit miroir de poche. « — Moi, coquet ! pas du tout ; seulement j’ai du plai- « sir à me regarder. »

M. Lassouche, qui débutait aux Variétés, a beaucoup fait rire dans l’unique scène de son rôle, lorsqu’il avoue à la Cigale qu’il ne lui fait la cour que pour plaire à son oncle, et qu’en retour la Cigale ne lui cache pas qu’elle ne sera jamais sa femme. Les deux prétendus sont si heureux de cette double découverte qu’ils s’embrassent à bouche que veux-tu.

MM. Léonce, Pradeau, Germain, Hamburger, Mm°s Berthe Legrand et Baumaine, n’ont que peu ou point de rôles ; mais ils y mettent du zèle et, grâce à eux, la pièce ne paraît pas faiblir lorsque Mme Chaumont et M. Dupuis cessent de remplir la scène.

Comédie-Française. 11 octobre 1877.

Page 1