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LES PETITES MARMITES

Comédie en trois actes, par MM. Arthur Delavigne et Jacques Normand.

Qu’est-ce que les Petites Marmites ? Le titre d’une association charitable fondée par des dames du plus grand monde, pour procurer une nourriture saine et abondante à quelques familles pauvres. L’association ne se borne pas à une action extérieure qui se manifeste par des œuvres de bienfaisance. Elle exerce sur ses propres membres une surveillance rigide. Elle leur donne aide et assistance contre les embûches que le diable sait tendre aux âmes les mieux nées, en un mot elle défend contre tous et pour chacune l’honneur des Petites Marmites .

Or, il apparaît dès le début de la pièce que cet honneur est assez compromis par une noble italienne, la comtesse Paolina, au profit de M. le comte Gaston de Sénozan, le mari d’une des directrices les plus éminentes de l’œuvre.

Nul ne soupçonne encore l’intimité particulière de la comtesse Paolina et du comte Gaston, lorsque le baron Georges de Monfavrel, revenant d’un long voyage en Orient, arrive inopinément chez les Sénozan, au milieu d’une séance des Petites Marmites.

Monfavrel était parti pour se distraire, parce qu’il craignait de n’être point aimé par Mlle Lucienne, nièce et pupille de Mme de Sénozan. Mais le chagrin de l’absence l’a saisi, et le voilà revenu. C’était le meilleur parti, car il s’était mépris, et quelques minutes d’entretien l’ont bien vite éclairci et rassuré sur les sentiments de Lucienne, qui résiste depuis quatre mois à un mariage projeté par ses parents avec un jeune nigaud appelé Octave.

Lorsqu’on interroge Monfavrel sur ses impressions de voyage, il répond que rien de ce qu’il a vu dans ses courses à travers l’Orient ne l’a surpris autant que ce qui l’attendait à Paris, chez lui, dans son propre domicile. Tout y était changé, transformé, bouleversé de fond en comble. Le meuble vert du salon était devenu bleu, le salon lui-même avait pris la place de la salle à manger; la salle à manger, celle du cabinet de travail, et ainsi de suite. Au lieu du fidèle domestique qu’il y avait laissé, Monfavrel a trouvé sa maison gardéepar uneespèce deFrontin absolument inconnu.

Vainement Gaston de Sénozan essaye-t-il d’interrompre le récit de Monfavrel, celui-ci continue imperturbablement, jusqu’au moment où une absence momentanée de la comtesse, dont il craignait d’exciter les soupçons, permet enfin à Gaston d’imposer carrément silence aux indiscrétions involontaires de son ami.

Le mystère est bien simple. Pendant l’absence de Monfavrel, Gaston s’est lié avec une dame qu’il ne nomme pas, et, comme il avait la clef de Monfavrel, le reste se devine. On a changé l’ameublement parce que la dame, qui est blonde, ne pouvait pas souffrir le vert, et ainsi de suite.

Voici où survient la complication. Mmc de Sénozan, revenant d’une visite charitable, a aperçu la comtesse Paolina qui sortait de la rue de Madrid où habite

Monfavrel, et elle a vu une main d’homme, qui, soulevant une persienne de l’appartement, jetait un dernier adieu vers la jolie comtesse. Pas de doute à conserver; Monfavrel est l’amant de la comtesse Paolina. Mmc de Sénozan fait part à son mari de cette découverte si funeste à la bonne renommée des Petites Marmites. « Mais, lui dit-elle, nous sommes « là pour obtenir réparation; il faut que Monfavrel « épouse sa victime; et je me charge de l’y contraina dre. »

Gaston, à la fois charmé que les soupçons de sa femme se soient égarés sur son ami, et inquiet des suites du quiproquo, s’empresse de courir chez Monfavrel pour le mettre au courant de la situation.

Ici se place une scène charmante, qui a décidé du succès de la pièce.

Mme de Sénozan était de bonne foi en se présentant chez Monfavrel dans le seul but de le décider à réparer ses torts, en épousant la comtesse italienne. Eh bien, elle débute par lui faire une scène pour son compte personnel. Mme de Sénozan s’imagine que Monfavrel lui a fait autrefois la cour, alors que Monfavrel ne s’était mis en frais de galanteries banales que pour plaire à celle qu’il considérait seulement comme sa future tante. Monfavrel saisit la piste avec le flair et la rapidité d’un Parisien consommé. Il se jette aux pieds de Mme de Sénozan, et lui déclare qu’il n’épousera jamais la comtesse Paolina, parce que c’est elle, Mme de Sénozan, qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Bref, il met tant d’action dans sa déclaration fulgurante, que Mme de Sénozan se sauve tout effarée.* C’est tout ce que voulait le rusé Monfavrel.

D’ailleurs, Mrae de Sénozan apprend bientôt par Lucienne que Monfavrel n’était pas chez lui à l’heure ou la comtesse Paolina en sortait. Mais alors, qui donc est le séducteur? La vérité saute aux yeux de

Mme de Sénozan. Le coupable, c’est Gaston. La situation tournerait au tragique, si la comtesse Paolina, mise en accusation par le comité féminin des Petites Marmites, n’avouait qu’elle est tout simplement une ancienne chanteuse du Karl-Theater de Vienne, qui a voulu faire connaissance avec la haute société. Naturellement, la chanteuse quitte Paris pour reprendre un engagement à l’étranger. Le jeune Octave, pour rompre un mariage qui nelui plaît pas plus qu’à Lucienne, accepte de disparaître en même temps que la chanteuse qu’il est censé enlever. Et Mmc de Sénozan, rassurée, consent au mariage de Lucienne avec Monfavrel. « Je réponds de lui, « dit-elle, » comme de « mon mari. »

Cette agréable comédie, écrite sur un ton de badinage très amusant et très fin, a obtenu le plus vif succès.

Elle est d’ailleurs supérieurement jouée. M. Saint- Germain se montre très spirituellement aburi dans le rôle de Monfavrel; M]lc Legault est tout à fait charmante sous les traits de Lucienne; Mlle Dinelli rend avec une crânerie railleuse le rôle de la jeune comtesse Paolina. Citons encore M. Landrol, à son aise et à sa place dans tous les rôles; M. Corbin, un jeune Octave très drôle; Mme Hélène Monnier, très élégante et très fine sous les traits de la comtesse de Sénozan; Mmes Helmont et Giesz dans de petits bouts de rôle.

Étrange chose que le théâtre! Je parierais que MM. Arthur Delà vigne et Jacques Normand, les jeunes et heureux auteurs des Petites Marmites, non plus que le directeur, ni les acteurs, ni le public, ne se sont aperçus qu’ils venaient de refaire, sous une forme plaisante et légère, une des œuvres les plus considérables que possède le répertoire moderne du Gymnase : la Séraphine de M. Victorien Sardou.

CGGGXG VI

Châtelet.

29 octobre 1877.

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