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ROTHOMAGO

Féerie en cinq actes, dont un prologue, et vingt-cinq tableaux, par MM. d’Ennery, Clairville et Albert Monnier.

Je ne sais si je me trompe, mais je crois que de toutes les féeries représentées depuis cinquante ans, Rothomago est la mieux faite et la plus amusante.

Elle ressemble beaucoup — d’abord à toutes les autres féeries, naturellement — et ensuite au Sept Châteaux du Diable . Mais elle a sur son aînée cette supériorité d’être beaucoup moins sentimentale et beaucoup plus gaie, Rothomago, joué pour la première fois à l’ancien Cirque le 1er mars 1862, est écrit avec un parti pris de bouffonnerie absolument irrésistible. Témoin ce fragment de dialogue.

« La suivante Mirontaine. Une robe à queue! — La « princesse Miranda. Taillée dans la queue de la co- « mète. — Mironton (autre suivante). Un peigne en « écaille de poisson! — Miranda. C’est pour faire ma «raie! — Mironton. Une superbe fourrure! — Mi- « randa. Qui me vient de la Grande-Ourse. » Gela dure comme cela pendant cinq à six heures de temps. J’avoue que ce système de plaisanteries n’appartient pas au genre noble, et rappelle d’assez près l’ancienne parade du boulevard du Temple. Mais on ne dépense pas les centaines de mille francs. que coûte une féerie pour la montrer à quelques spectateurs choisis parmi les amateurs de haute littérature.

Rothomago est une pièce folle, mais amusante, d’ailleurs beaucoup plus morale que les contes de

Perrault, spectacle d’enfants, grands et petits, au nombre desquels je me range.

Théophile Gautier, qui exécrait les vaudevilles, raffolait de la féerie. Il y voyait un cadre magnifique pour incarner les rêves d’un grand poète. L’idée de Théophile Gautier est juste à la condition qu’on rétende et la complète. Il ne suffît pas de rêver au théâtre, et, même dans une féerie, il faut agir. La fable de Rothomago , à la fois rêve et action, est d’une invention peu commune; des poètes de profession ne la désavoueraient pas.

Je ne la raconterai pas ici; je me borne à en rappeler la donnée principale. Rothomago, fils du célèbre enchanteur de ce nom, possède un talisman au moyen duquel il accomplit ses quatre volontés, je devrais dire ses quatorze mille volontés, car ce mauvais sujet de Rothomago fils bouleverse, sans cesse l’univers créé pour satisfaire ses innombrables fantaisies. Si bien qu’en lutinant la jeune villageoise Bruyère dans un champ de blé, il perd son talisman. Ce talisman, c’est une montre que lui ont donnée les heures, à la puissance desquelles il est soumis. La montre a été trouvée par un paysan nommé Blaisinet; s’il la remonte, il possédera le pouvoir de Rothomago fils. Cette montre doit être remontée juste au moment où une heure va finir et une autre commencer. Rothomago fils implore le secours des heures, et chacune d’elles fournit à son protégé le moyen d’empêcher Blaisinet de remonter la montre. L’heure du travail, l’heure du repos, l’heure du dîner, l’heure du bal, etc., exercent tour à tour leur influence, jusqu’au moment où Rothomago fils, redevenu maître de sa montre, se laisse à son tour absorber par l’heure de la prière, célébrée par la jolie Bruyère qui implorait le ciel pour lui. La montre se brise; Rothomago perd sa puissance, mais il est pardonné par Dieu et sera

heureux sur la terre comme un simple mortel.

Ce cadre ingénieux se prête à un nombre infini de tableaux, de changements, de trucs, de danses et d’apothéoses. A défaut de musique nouvelle, on y retrouve les meilleurs airs d’un grand nombre de musiciens contemporains, Victor Massé, Offenbach, Semet, Aimé Maillard, Léo Delibes, Flotow, Hervé, Darder, Paul Blacquières, de Groot, Mangeant, Montaubry, Nargeot et Victor Chéri, qui a écrit pour Rothomago la ronde devenue populaire de: Allez clone, Turlurette .

La mise en scène de Rothomago ressuscité est vraiment magnifique; les décors, les transformations, les costumes égalent ce que nous avons vu de plus riche en ce genre. On m’assurait que la pièce dans sa nouveauté n’était pas montée avec cette splendeur. Parmi les belles choses qui m’ont frappé, au passage, je citerai le cortège de la noce, au second tableau du prologue; il y a là un défilé de la plus haute fantaisie, où l’on reconnaît la verve inépuisable de Grévin; ensuite les deux divertissements chorégraphiques réglés par M. M. Fuchs, le ballet des Heures et la Fête indienne, qui sont d’une richesse éblouissante et d’un goût exquis.

Il est évident que le théâtre du Châtelet a risqué toute une fortune sur cette reprise, mais on peut lui prédire un succès égal à sa hardiesse. En voilà certainement pour six mois sans désemparer.

La pièce est d’ailleurs très bien jouée. C’est Mlle Vanghell qui tient le rôle de Rothomago fils. Elle y déploie ses qualités de comédienne pleine de verve et de chanteuse excellente. On lui a redemandé tout d’une voix le rondeau des Heures, sur un air de Doche qui ne se chante guère, mais qu’elle détaille très finement.

M. Cooper a partagé le grand succès de M,le Van-

ghell. Ce jeune comique, doué d’une voix de tenorino fort agréable, imitait Capoul avec une fantaisie étonnante dans la dernière revue des Variétés. On a trouvé le moyen d’intercaler dans le rôle de Blaisinet cette imitation si réussie, et elle a produit peut-être encore plus d’effet sous l’immense coupole du Châtelet qu’au passage des Panoramas. M. Gooper dit naïvement et finement, et personne mieux que lui ne saurait rendre le rôle de Blaisinet qui avait fait la réputation de ce pauvre Colbrun.

La princesse Miranda est représentée avec les façons les plus gracieuses et les plus gaies par Mmc Donvé, à qui le rôle de cette personne excentrique convient mieux que la sensible Azélie des Sept Châteaux du Diable .

Après M. Tissier, qui joue très rondement et très drôlement le rôle de Rothomago le père, et M. Courtès, amusant sous les traits du père Lustucru, je n’ai plus personne à citer. La jeune débutante chargée du rôle de Bruyère a reçu un accueil plus que froid. Il sera d’ailleurs facile de l’y remplacer pour qu’il ne reste pas de lacune dans le merveilleux ensemble créé par M. Castellano.

CCCCXCVII

Menus-Plaisirs. 7 novembre 1877.

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