‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 49 sur 70 · SI J’ÉTAIS REINE · texte numérisé non relu

SI J’ÉTAIS REINE

Fantaisie-vaudeville en deux actes, par M. William Busnach.

Si fêtais Roi! disait ce soir l’affiche du Théâtre- Lyrique. Si fêtais Reine! répondait l’affiche du théâtre

des Menus-Plaisirs. Entre ces deux optatifs, mon devoir ne me permettait pas d’hésiter. J’ai donc eu l’honneur d’écouter ce soir la pièce de M. W. Busnach, en compagnie d’un public très restreint, si restreint que, pour l’apercevoir, ce n’était pas assez de jumelles ordinaires. Il y aurait fallu le télescope à l’aide duquel un astronome américain vient de découvrir les satellites de Mars.

Cette solitude s’explique par l’obstination des directeurs de théâtre à ne pas s’entendre sur l’ordre des premières représentations. Cette fois, le pot de fer a complètement battu du pot de terre. La première du Théâtre Lyrique avait fait le vide complet dans la salle des Menus-Plaisirs.

Je m’empresse, d’ailleurs, de rassurer mes confrères en critique. En se privant de Si fêtais Reine , ils ont joué à qui perd gagne.

Autant que j’ai pu la comprendre, la pièce de M. W. Busnach est une fantaisie philosophique, destinée à ruiner le dogme suranné de la monarchie. C’est bien à contre-cœur que Mouillebouche, citoyen de l’île des Bons-Enfants et pêcheur à la ligne, s’est laissé placer sur la tête une couronne de fer-blanc. Mais l’ambitieuse Hortensia, son épouse, voulait absolument régner, et le bonhomme Mouillebouche n’a pas osé lui résister. Apercevez-vous l’allusion? Non? ni moi non plus.

Mouillebouche n’a pas plutôt commencé à régner qu’il sent tous les inconvénients du pouvoir monarchique ; plus de repos, plus de sommeil, plus de pêche à la ligne. Bref, Mouillebouche jette à la fin sa couronne par-dessus les moulins et revient à son bonnet de coton. La monarchie disparaît avec le monarque; Elle des Bons-Enfants redevient heureuse et libre.

Cela n’est pas plus malin que cela, ce n’est même pas malin du tout; mais une certaine bonne humeur

et quelques mots drôles çà et là suffisent à empêcher l’ennui de s’exaspérer jusqu’à la fureur.

Mlle Tassilly toujours joviale, M. Dailly toujours gai, M. Guyon toujours soigneux, jouent Si fêtais Reine dans la solitude avec autant de zèle que la troupe de Molière donnait la comédie à la cour du grand roi. Il m’avait semblé qu’on applaudissait de temps à autre : c’étaient les banquettes qui craquaient.

GGCGXC VIII

Porte-Saint-Martin. 10 novembre 1877.

Reprise du BOSSU

Drame en cinq actes et douze tableaux, par MM. Anicet Bourgeois et Paul Féval.

11 semblait que le rôle légendaire du bossu fût incarné dans Mélingue et que, Mélingue mort, l’œuvre célèbre d’Anicet Bourgeois et de Paul Féval fût condamnée à l’ombre et à l’oubli. Les directeurs de la Porte-Saint-Martin ne se sont pas rangés à cette manière de voir, et ils ont eu raison.

En dehors de la qualité des interprètes, le drame du Bossu renferme des éléments de succès, que plusieurs centaines de représentations n’épuiseront pas encore.

Le roman dont le drame est tiré est l’un des plus dramatiques et des plus intéressants qu’ait jamais écrits l’inépuisable et puissant créateur qui s’appelle Paul Féval. M. Anicet Bourgeois n’eut sans doute que peu de chose à faire pour y découper un drame palpitant de surprises et illuminé de coups d’épée. Je me

demande si Paul Féval, en supposant qu’il eût exécuté seul le travail d’adaptation et de transcription qu’exige le passage du livre au théâtre, n’aurait pas évité tout naturellement certaines invraisemblances et certains non-sens, imposés sans doute au nom de ce qu’on appelle « l’expérience » des hommes de théâtre. Par exemple, au second acte, Lagardère, qui se sait poursuivi par des ennemis puissants et qui a fui devant eux de ville en ville, s’est réfugié à Ségovie, où il exerce le métier d’armurier sous le nom de Henriquez. La situation ,du faux Henriquez lui impose la prudence et le mystère. Eh bien, dès que le hasard le met en rapport avec un jeune seigneur français, appelé le marquis de Chaverny, qu’il voit pour la première fois de sa vie, le faux Henriquez n’a rien de plus pressé que de lui dire : « Je suis Français et je suis proscrit. » Autant vaudrait crier dans les rues de Ségovie : « Je « m’appelle Henri de Lagardère, et c’est moi que « cherchent inutilement les espions du prince de « Gonzague. »

Le premier tableau du troisième acte, celui qui se passe dans la maison de la rue du Chantier, appelle des objections de même ordre. Comment! le succès de l’entreprise vengeresse de Largardère tient tout entier dans la conservation d’une personne et d’un papier : la personne, c’est Blanche de Nevers, la fille légitime du feu duc, assassiné dans les fossés du château de Caylus par son cousin le prince de Gonzague; le papier, c’est un pli cacheté contenant les preuves de cette filiation ; comment comprendre que le chevalier de Lagardère soit si imprudent que de confier le pli cacheté à la jeune fille et d’abandonner celle-ci à elle-même malgré les dangers évidents qui la menacent, de telle sorte que le prince de Gonzague, en s’emparant de Blanche, supprime à la fois l’héritière et les titres de celle-ci? Je ne prolongerai pas

cet examen qui lasserait ma patience et celle du lecteur.

Le drame d’Anicet Bourgeois et de Paul Féval pèche encore à d’autres points de vue, qui touchent moins directement à l’art de l’architecture dramatique. J’accepte difficilement, pour mon compte, qu’on se serve du nom de Nevers pour édifier une fable théâtrale reposant sur un assassinat, alors qu’il est constant et connu de tous qu’à l’époque où les auteurs font mourir le duc de Nevers sous le poignard de Gonzague, le titre de duc de Nevers était porté en France par un brave, digne et pacifique seigneur, très mondain, très lettré, fin connaisseur, bien qu’il eût la faiblesse de protéger Pradon contre Racine, et qui devait mourir dans son lit, comme il convient à un académicien qui ne court guère le guilledou que dans les sentiers du Parnasse. Ajoutons que les Nevers que MM. Anicet Bourgeois et Paul Féval qualifient de princes de Lorraine et de cousins des Gonzague, princes de Mantoue, n’étaient plus, sous Louis XIV et sous la Régence, que de simples Mazarins, attendu que, dès 1633, si je ne me trompe, les Gonzague avaient vendu leur duché de Nevers à un neveu du cardinal Giulio Mazzarini. Ce sont là des peccadilles. Peu importe le nom du personnage qu’anime la fantaisie du poète, si la fable m’attache et m’émeut.

Sans doute, et voilà pourquoi le Bossu n’aurait rien perdu de son action sur le public, si les personnages n’avaient pas été affublés de noms retentissants, qui appartiennent à l’histoire politique et littéraire, et qu’il y faudrait laisser à leur place. Le drame et le roman parlent au peuple, qui ne puise guère son instruction secondaire à d’autres sources. Pourquoi le tromper sur les choses et les hommes du temps passé?

Une dernière critique, plus générale et plus litté-

raire, c’est que l’action du Bossu , avec ses hordes de reîtres spadassins, avec ses guet-apens de grande route, ses combats singuliers et le jugement de Dieu qui fait le dénouement, place sous les yeux du spectateur un tableau du xvie siècle et non les mœurs de la Régence. Le petit bossu de la rue Quincampoix est encadré entre des figures de lansquenets du temps d’Albert Diirer et de Goltzius.

Voilà bien des réserves et des protestations. Gela n’empêche pas que le Bossu ne reste un drame de l’intérêt le plus poignant et le plus soutenu. On n’a rien fait de si habile, rien n’a été taillé si grandement en pleine étoffe, depuis les splendides épopées d’Alexandre Dumas père et d’Auguste Maquet, des maîtres que l’avenir placera plus haut encore que le présent. A travers des combinaisons de pur métier se détachent des scènes d’une originalité complète et d’un irrésistible intérêt; le prologue, la scène de l’oratoire, celle du mariage, enfin le dénouement où le meurtrier de Ne ver s est amené à se trahir lui-même.

Le succès du drame d’Anicet Bourgeois et de Paul Féval a été complet et unanime.

M. Paul Deshayes porte sans faiblir la succession de Mélingue. Je n’essayerai pas de parallèle. La personnalité de Mélingue est trop loin de mes souvenirs. Les critiques que j’adresserais à M. Paul Deshayes s’adouciraient d’ailleurs en se généralisant; elles s’appliquent à tous les successeurs de Frédérick Lemaître, de Bocage, de Lockroy, de Delafosse, en un mot de tous les acteurs qui illustrèrent nos scènes françaises à partir de 1830. Le sens romantique se perd; Mélingue le possédait au plus haut degré, ce mélange de poésie et de scepticisme, d’enthousiasme et d’amertume qui donna tant de saveur et de relief aux œuvres de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas. Nos acteurs d’aujourd'hui sont gens plus calmes et plus réguliers.

Leur manière est bourgeoise et cadencée. Ils ont passé par le Conservatoire et ne se débarbouillent jamais des alexandrins classiques dont on les a gorgés dans leur première jeunesse. M. Paul Deshayes, comme les autres, paraît s’imaginer çà et là qu’il joue la tragédie et que Lagardère doit parler comme un Manlius ou un Régulus quelconque. Il ne s’emporte qu’en mesure et ne s’abandonne jamais, même en criant. Ces défauts, très sensibles dans Lagardère, disparaissent presque entièrement sous le déguisement du Bossu. Alors M. Paul Deshayes se montre ce qu’il est réellement, un comédien plein de ressources et maître de son art. Il a joué d’une façon tout à fait supérieure la scène de la demande en mariage et de la séduction exercée par le faux bossu sur la timide Blanche de Nevers, qui est, à mon gré, la meilleure et la plus neuve du drame.

Après M. Paul Deshayes, que le rôle de Lagardère placera très haut dans l’estime des connaisseurs, il faut s’empresser de nommer M. Vannoy, inimitable dans le rôle du spadassin Gocardasse. Le masque, le port, le geste, l’accent, tout est étudié, composé et rendu dans une gamme de la plus haute et de la plus étourdissante fantaisie. Le grand Corneille n’aurait pas rêvé un meilleur interprète lorsqu'il écrivit le rôle de Matamore dans V Illusion comique.

M. Gobin n’a produit aucun effet dans le rôle du petit prévôt Passepoil, que le bon et gros Laurent avait rendu célèbre.

M. Lacressonnière ne m’a pas paru très sûr de lui dans le rôle du prince de Gonzague.

Mme Lacressonnière est, au contraire, fort bien placée sous les traits déjà princesse.

Un petit bout de rôle, celui de la bohémienne Flor, la fausse héritière de Nevers, a permis d’apprécier le jeune talent de Mlle Charlotte Reynard, dont la verve

incisive et la chaleur communicative font contraste avec le jeu traînant et anémique de Mlle Angèle Moreau.

La pièce est convenablement montée, sans luxe toutefois. Le ballet des Indes est long et dépourvu d’intérêt. Il suspend bien inutilement l’action d’un drame qui, commencé à sept heures du soir, s’est prolongé, avec peu d’entr’actes, jusqu’à une heure du matin.

CCGGXGIX

Odéon (Second Théatre-Français). 13 novembre 1877.

BLACKSON PÈBE ET FILLE

Comédie en qnatre actes en prose, par MM. Arthur Delavigne et Jacques Normand.

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