‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 50 sur 70 · MADAME DUGAZON · texte numérisé non relu

MADAME DUGAZON

Comédie en un acte en vers, par M. Eugène Adenis.

La donnée de Blackson père et fille se présente au premier abord sous un aspect fort connu, car elle a défrayé nombre de romans, de comédies et de vaudevilles. C’est la situation de l’héritière entourée de soupirants fascinés par ses millions, et qui dédaigne ou méprise tous les hommages, jusqu’au jour où elle s’éprend d’un jeune homme pauvre qui n’a jamais courbé le front devant elle.

C’est ainsi que miss Blackson, Américaine de naissance et libre de ses actions depuis la mort de son père dont elle était l’associée, se trouve tout d’abord déconcertée par les airs moqueurs du vicomte Olivier

de Jarras, un gentilhomme aussi ruiné que les tours de son castel. C’est en parcourant les débris pittoresques de cette ancienne demeure, située dans les rochers, au-dessus de la plage de Pornic, que miss Blackson rencontre son futur vainqueur. Le duel s’engage entre l’Américaine millionnaire et le gentilhomme pauvre par une scène charmante et originale. Miss Diana a cru deviner qu’Olivier venait de demander des renseignements sur elle à leur amie commune, la baronne de Chantenay. Et là-dessus, elle attaque le seigneur châtelain des ruines de Jarras. « Je sais, » lui dit-elle, « ce qu’on vous a dit et ce que vous avez « pensé. Deux gestes significatifs vous ont trahi. Vous « avez levé les deux bras en l’air; c’est qu’on venait «de vous dire : Elle a cinq millions I Ensuite, vous « vous êtes frotté les mains en souriant d’une certaine « manière; cela signifiait : Pourquoi pas? — Eh bien! « Mademoiselle, » répond Olivier « vous n’y êtes pas « du tout. Quand j’ai levé les deux bras en l’air, c’est « qu’on m’apprenait que vous aviez à vendre cinq « cent mille bouteilles de vin de Bordeaux provenant « de la liquidation Blackson père et fille. Et je me « suis frotté les mains en pensant que je pourrais « peut-être, avec votre consentement, acquérir quel- « ques-unes de ces précieuses bouteilles. »

Miss Diana est piquée, mais elle trouve qu'Olivier ne ressemble pas aux coureurs de dot qui lui composent une cour plus burlesque que brillante, aux premiers rangs de laquelle se tiennent un inventeur de machines saugrenues, appelé Carcannières, et un homme politique in partibus , répondant au nom de Bouzigny.

Au bout de peu de jours les hostilités ouvertes entre miss Diana et Olivier ne déguisent plus à personne ni à eux-mêmes le sentiment spontané qui les porte l’un vers l’autre. Olivier est sur le point de jeter

le masque d’ironie dont il s’est couvert jusque-là, lorsqu’un de ses amis, M. Merlerault, vient l’éclairer sur une situation qui lui était mal connue.

C’est ici que la pièce de MM. Arthur Delavigne et Jacques Normand entre dans sa voie particulière en s’écartant du fonds commun des idées d’où Balzac a tiré Modeste Mignon et Emile Augier le principal personnage féminin de Lions et Renards .

M. Merlerault révèle à Olivier l’origine de la fortune des Blackson. M. Blackson père, établi momentanément à Londres, avait fait une vaste opération de bourse à New-York et à Paris. Vendeur en Amérique, acheteur à Paris, il avait gagné là-bas cinq millions, tandis qu’ici il perdait une somme égale. Seulement il avait touché le gain à New-York, en négligeant de payer ses différences à Paris. Opération absolument fantastique, remarquons-le en passant; car nul être vivant ne saurait entreprendre sur le marché parisien une opération qui pût se solder par cinq millions de différence, à moins de disposer d’une couverture qui serait à elle seule une fortune.

C’est le privilège des romanciers et des auteurs dramatiques de parler des affaires financières comme un aveugle des couleurs; mais ici la licence est vraiment un peu forte. Ceci tombe dans la fantaisie pure, et c’est précisément par la fantaisie que le sort de Blackson père et fille s’est trouvé compromis.

Donc, il est bien évident que le vicomte Olivier, pauvre et honnête, ne peut pas épouser l’héritière de millions volés à des créanciers.

Olivier va s’éloigner en évitant de revoir miss Diana, lorsque celle-ci vient se placer résolument sur son passage. Décidée à épouser Olivier et à lui offrir sa main puisqu’il ne la lui demanderait jamais de luimême, elle le consulte sur le cas d’une amie prétendue qui voudrait faire une démarche aussi hasardée.

« Dissuadez votre amie, » lui répond Olivier, « le « jeune homme n’acceptera pas; il est trop pauvre et « elle est trop riche. L’obstacle ne disparaîtrait qu’à « la condition qu’il devînt aussi riche qu’elle ou qu’elle « devînt aussi pauvre que lui. » Or, comme la première de ces alternatives n’est malheureusement pas réalisable à souhait, miss Diana comprend que c’est à elle de se défaire de ses richesses.

Remarquons qu’Olivier n’a pas dit ce qu’il avait à dire, et qu’il a manqué de sincérité envers Diana. Il fallait avoir le courage de lui signaler le véritable obstacle, qui ne provenait pas des cinq millions, mais de leur source impure. Si Olivier avait poussé la franchise jusqu’au bout, Diana s'écriait : « Je vais payer les dettes de mon père! » et Olivier n’avait plus qu’à lui donner son nom.

C’est, en effet, par là que la pièce finit, mais après avoir traversé un troisième acte où les jeunes auteurs se sont égarés en pleine fantaisie. Or, la fantaisie est une sorte d’hippogriffe capricieux et méchant qui désarçonne ses cavaliers plus souvent qu’il ne les enlève dans les hautes régions du succès. Le public n’a pu prendre au sérieux que miss Diana jetât ses millions à la tête de deux idiots tels que Carcannières et Bouzigny pour les aider, le premier à construire des millions d’oléomètres, le second à se faire nommer député dans huit ou dix circonscriptions. Du reste, ces deux fantoches montrent plus de bons sens et de dignité que miss Diana ne leur en supposait; ils refusent. Mais Diana, ne sachant que faire de ces millions que tout le monde, même miss Evett, sa jeune gouvernante, repousse avec une sorte de terreur, s’écrie : « Eh bien! puisque je ne parviens pas à me « ruiner, je vais à Paris; je prendrai un homme d’af- « faires. » Une fois à Paris, elle apprend la triste renommée qu’y a laissée la maison Blackson père et

fille; elle paie les dettes de son père, et accourt les mains vides mais purifiées vers Olivier, qui, de son côté, vient de se réveiller millionnaire à son tour par la mort subite d’un oncle décédé intestat .

Les deux premières parties de Blackson père et fille annonçaient une agréable et charmante comédie, dont le succès très dessiné a été subitement arrêté dans son essor par les défaillances du troisième acte. Le public s’est montré fort sévère pour elles; car il est à remarquer que l’Odéon, scène naturellement ouverte aux jeunes écrivains qui donnent un peu plus que des espérances, est moins favorable que toute autre scène à leurs premiers essais. Dans ce vaste cadre, l’inexpérience a peu de chances de se faire pardonner et elle aboutit à des défaites plus accentuées et plus immédiates qu’ailleurs.

Celle de Blackson père et fille serait-elle irrémédiable? Je suis loin de le croire. La suppression pure et simple du troisième acte laisserait subsister une pièce amusante et spirituelle, qui ferait très bonne ligure dans le répertoire de l’Odéon.

Elle est, d’ailleurs, montée avec un soin remarquable et très bien jouée, surtout dans les rôles principaux. C’est M. Porel qui tient le rôle d’Olivier avec sa finesse et sa bonne humeur habituelles. Mlle Antonine, qui retrouve dans la comédie tous ses avantages naturels, donne au personnage de miss Diana une physionomie aussi originale qu’intéressante; elle a été rappelée après le deuxième acte, aux applaudissements de toute la salle.

MUe Lody a été aussi fort remarquée dans le rôle de miss Evett à peine dessiné. MM. Grandier, François, Montbars, Sicard, Keraval, Mmes Gravier, Marie Kolb, Eiram et Alice Brunet complètent un excellent ensemble. M. Amaury se donne trop de mal dans le rôle épisodique du vicomte Paul, le volontaire d’un

an, qui aurait fait plus d’effet si l’acteur s’était montré plus simple.

On a représenté en lever de rideau une petite comédie en vers, qui est le début au théâtre d’un jeune homme de vingt ans, M. Eugène Adenis. Il y a une idée comique dans Madame Dugazon. Le célèbre acteur Dugazon vient de se brouiller avec sa femme. Mais on lui annonce la visite d’un vieil oncle qui déshériterait son neveu s’il savait le désordre de son ménage. Le comédien imagine de présenter à son oncle une fausse Mme Dugazon, puisque celui-ci ne connaît pas la vraie. C’est Florine, la servante du logis, qui remplacera pour une heure sa maîtresse. Puis Dugazon se ravise, et pense que Mmo Deprie, une comédienne du Théâtre-Français, représentera Mmc Dugazon avec plus de vraisemblance. Mais l’oncle arrive plus vite qu’on ne pensait; Dugazon n’a pas le temps de décommander Florine, de sorte que l’oncle Gourgaud se trouve successivement et simultanément en présence de trois nièces, y compris la vraie, qui n’avait pas quitté le logis. Jolie bluette, très bien accueillie et très bien jouée par MM. François, Touzé, Mmes Chartier, Fassy et Alice Brunet.

Chateau-d’Eau.

16 novembre 1877.

Reprise de LAZARE LE PATRE Drame en cinq actes, par Joseph Bouchardy.

Après le succès de G asp ar do le Pêcheur , Joseph Bouchardy vit que cela était bon, ou du moins il le crut ; il ne se reposa pas, au contraire, il recommença

tout de suite. Lazare le Pâtre n’est qu’une édition revue, corrigée et sensiblement améliorée de Gaspardo le Pêcheur . Le pâtre Lazare et le porte-enseigne Juliano Salviati reproduisent trait pour trait le groupe du pêcheur Gaspardo et de son fils le capitaine Sforza; en cela, fhonnête Bouchardy obéissait à cette singulière tendance des démocrates qui, en littérature, récompensent leurs héros de prédilection en les appelant au pouvoir suprême. Lazare le Pâtre me paraît, d’ailleurs, le meilleur des drames de Bouchardy. La charpente en est taillée d’une main lourde mais forte. Entre les solives grossièrement équarries, on rencontre çà et là quelques sentiments humains, comme des nids d’oiseaux dans les combles d’une cathédrale. Bouchardy ne possédait pas le don de la sensibilité ; il cherchait à étonner et à épouvanter, rarement à faire verser des larmes. Cependant la douleur du vieux Gosme de Médicis qui se croit trompé par la jeune duchesse, sa femme, est simple et vraie, par conséquent émouvante. La fameuse scène où Lazare, reprenant la parole pour la première fois depuis quinze ans, pousse le cri qui doit sauver Juliano du crime projeté par Judaél, produit toujours, quoique connue d’avance, la commotion savamment calculée par l’auteur. Enfin, il faut reconnaître une rare faculté d’invention théâtrale dans la scène où Lazare fait connaître au vieux duc de Florence l’horrible histoire de l’assassinat de son frère, tout en surveillant avec une anxiété déchirante la fenêtre où doit apparaître le signal qui annoncera le salut de Juliano. Il y a entre les deux interlocuteurs un combat et un partage d’émotions du plus puissant effet.

De style point. Les prodigieux coq-à-l’âne de Gaspardo le pêcheur ne sont plus ici qu’à l’état de souvenir. Cependant en voici encore -un, comme marque de fabrique. C’est le porte-enseigne Juliano qui parle à la

duchesse sa mère : « Dieu m’a donné des armes pour « défier la foule curieuse et sans pitié; ces armes sont « la prudence , la fuite et la résignation . » La fuite qui est une arme au moyen de laquelle on défie la foule me paraît une des idées les plus singulières qui se soient jamais présentées à cet esprit laborieux, inventif et dépourvu de culture littéraire.

L’impression générale est que Lazare le Pâtre , malgré les incohérences d’une plume dont la boursouflure n’exclut pas la platitude, contenait encore assez d’intérêt pour occuper, sans trop d’ennui, une longue soirée.

Les artistes sociétaires du Château-d’Eau jouent cette grosse partie avec la foi qui soulève les montagnes. Ces Cosme, ces Juliano, ces Judaëi, ces Galeotto, ces Matheo, ces Giacomo, croient évidemment que tout cela est arrivé. Parlons sérieusement de M. Pougaud, vraiment pathétique sous les traits du duc Cosme de Médicis, et de M. Gravier, qui, sans chercher de près ni de loin la tradition de Mélingue, donne au personnage de Lazare le Pâtre un accent douloureux qui a fait pleurer la plus belle moitié du public.

M. Duchesnois joue froidement le rôle de Juliano; le drame n’est pas l’affaire de ce jeune acteur, d’ailleurs intelligent. Nommons encore M. Dalmy et Mme Lemierre, fort convenables dans les rôles le Judaël et de la duchesse Nativa.

DI

Théâtre Taitbout. 20 novembre 1877.

LE FIACRE JAUNE Pièce en quatre actes de M. ***.

Encore une soirée bruyante. La direction du Théâtre Taitbout s’était donné la peine d’avertir les journalistes conviés à cette petite fête que des mesures étaient prises pour empêcher les manifestations tumultueuses. Précaution inutile. Les tapageurs ordinaires de la salle Taitbout se sont tenus cois pendant deux actes; ils ont siffloté au troisième acte, et le quatrième acte tout entier a été couvert par des huées; les auteurs les ont acceptées comme un jugement sévère mais juste, puisqu’ils ont refusé de livrer leurs noms réclamés par la claque.

Le Fiacre jaune ne différait pas sensiblement des pièces qui l’ont précédé. C’est l’éternelle et ennuyeuse histoire d’un commerçant quinquagénaire qui a voulu goûter des plaisirs défendus. Trompé par ses maîtresses, il finit par revenir au foyer domestique, jurant qu’on ne l’y prendrait plus.

Chose singulière! Les auteurs anonymes de cette pauvre machine avaient trouvé une idée de comédie, en créant le personnage d’un jeune libertin qui se convertit précisément aux joies régulières de la famille au moment où le bonhomme Gaillardin les déserte pour courir les mauvais chemins. Mais les longueurs, le vide de l’action, la platitude absolue du dialogue lassaient l’attention la plus bienveillante.

Le public spécial du Théâtre Taitbout a fait justice en applaudissant tour à tour la bonne humeur de

Mmc Eudoxie Laurent, les grimaces de M. Dumoulin, la gentillesse de Mlle Marie Soll, et en sifflant la pièce. Est-il donc si difficile de nous servir, non pas des chefs-d’œuvre, mais des pièces simplement agréables à l’œil, au lieu des caricatures repoussantes qu’on nous a présentées ce soir sous la forme d’un trio de cochers de fiacre couverts de haillons et de boue? Le public est moins féroce et moins exigeant qu’on ne le suppose à la salle Taitbout. Mais il a la délicatesse de l’ouïe et de la vue, qui demandent à être réjouies et non offensées par des objets dont on se détourne quand on les rencontre par hasard.

DU

Comédie-Française.

21 novembre 1877.

Reprise de HERNANI Drame en cinq actes en vers, par M. Victor Hugo.

La date du 26 février 1830, jour de la première représentation de Hernani ou Y Honneur castillan , brille dans les annales de la littérature française d’un éclat égal à la première représentation du Cid . A deux siècles de distance ou peu s’en faut, un art nouveau naissait devant la foule agitée et partagée en deux camps animés de passions ardentes. D’un côté l’enthousiasme de la jeunesse avide de changement, éprise des horizons inconnus ou perdus de vue; de l’autre la résistance, au nom des positions acquises et de Rattachement aux formules du passé. Cependant, à y regarder de près, Corneille et Victor Hugo représentaient la même cause et la défendaient, non

seulement avec le même génie, mais avec les mêmes moyens d’exécution, la même hardiesse de vues, les mêmes libertés de facture et de langage. La différence est que le grand Corneille, intimidé par la toutepuissance du cardinal de Richelieu et par les censures académiques, courba son noble front devant les formules aristotéliques; tandis que Victor Hugo, invincible dans ses résistances, voit aujourd’hui la foule et les académies s’incliner devant son étendard victorieux.

Il n’a guère fallu moins d’un demi-siècle pour asseoir et consolider ce triomphe de la muse romantique. Hernani , dans la première année de son apparition, n’avait été représenté que quarante-cinq fois, au milieu d’indescriptibles tumultes qui correspondaient à l’effervescence politique du temps. Plus tard, après la révolution de 1830, l’émeute des rues reléguant au second plan les pugilats littéraires, une indifférence dédaigneuse, plus cruelle que les sifflets, enveloppa lentement Hernani . La direction de la Comédie-Française, enlevée au baron Taylor, avait été confiée à des intelligences moins ouvertes et plus rebelles aux séductions de l’art. On ne jouait plus Hernani que trois ou quatre fois par an, uniquement pour empêcher le poète de reprendre la libre disposition de son œuvre. L’auteur du présent article, tout jeune encore, ne manquait pas une seule de ces représentations, qui avaient le caractère d’une «mesure conservatoire », comme on dit au Palais. Hernani, c’était Beauvallet; Charles-Quint, c’était Ligier; dona Sol, c’était Mrae Volnys ou Mmc Guyon; eh! bien, la recette dépassait rarement six cents francs; on monta jusqu’à douze cents francs un dimanche. L’heure n’était pas venue. On peut dire que le succès d 'Hernani ne date que de la reprise qui eut lieu dans les dernières années de l’Empire, avec Delaunay dans

le rôle d’Hernani, Bressant dans celui de Gharles- Quint et Mlle Favart dans celui de dona Sol. La représentation de ce soir maintient le premier ouvrage dramatique de Victor Hugo au rang élevé qu’il gardera dans le répertoire classique, au même titre que le Cid et qu ’Andromaque, c’est-à-dire que les deux tragédies par lesquelles Corneille et Racine entrèrent de plainpied dans la gloire, et qui furent écrites toutes deux à l’âge qu’avait Victor Hugo quand il conçut Hernani, Victor Hugo, qui accomplissait en 1829 sa vingtseptième année, atteignait alors ce point culminant de la jeunesse qui conserve encore la fleur printanière tout en s’approchant de la maturité. Les œuvres écloses à cette époque bienheureuse et unique dans la vie du poète dégagent je ne sais quelle attraction particulière qui agit irrésistiblement sur le cœur et l’esprit. Tout est jeunesse et flamme dans Hernani ; l’entraînement des idées généreuses, la séduction des illusions folles, quelque chose de naïf qui prête du charme et de la grâce aux artifices de l’art le plus éclatant et déjà le plus consommé, assurent à Hernani une place à part dans l’œuvre générale de Victor Hugo et dans l’histoire littéraire du xixe siècle.

Si l’on voulait reprendre la discussion de 1830 au point de départ, on reconnaîtrait que les objections dirigées contre Hernani ne manquaient pas toutes de justesse. La puérilité du principal personnage saute aux yeux; le terrible chef de bande qui s’appelle Hernani se conduit en toute occurrence comme un enfant de dix ans; résolu à tuer le roi d’Espagne, il ne le tue jamais; lorsqu’il le surprend en train d’enlever dona Sol et qu’il aurait précisément le droit de poignarder le ravisseur, il se contente de lui adresser d’immenses harangues et de le couvrir de « regards étincelants ». Mais à quoi bon? Hernani existe comme Oreste et comme Hamlet, comme Antony et comme

Rolla. Il a droit de cité parmi ce monde imaginaire créé par les grands poètes, et cependant réel, puisqu’il exerce autant d’influence sur l’état intellectuel et moral des sociétés qu’en eurent jamais les législateurs et les pasteurs des peuples.

Ce n’est pas moi, d’ailleurs, qui reprocherai à Hernani de rendre les armes à Gliarles-Quint et de s’écrier : « Ah! ma haine s’en va! » lorsque la magnanimité impériale, non contente de pardonner au rebelle et au régicide, lui rend ses biens, ses titres et la main de la femme qu'il aime. L’empereur domine le bandit, l’émeutier, l’insurgé, de toute la hauteur du pouvoir collectif dont il est le dépositaire sur l’individualité qui trouble l’ordre social au gré de ses revendications personnelles. Le personnage de Charles- Quint écrase celui d’Hernani comme le quatrième acte du drame surpasse les autres parties de l’œuvre, qu’il éclaire d’une lumière rayonnante.

Du reste, il faut bien le dire pour faire comprendre la lutte, aujourd’hui presque inexplicable, dont l’apparition d Hernani fut le signal, les « classiques » de 1830 s’en prenaient moins à la donnée et à la conduite du drame qu’au style deM. Victor Hugo.

Cette diction large et sonore, incroyablement souple et prodigieusement colorée, crevait littéralement les yeux d’une génération habituée aux tons gris et blafards d’une littérature dégénérée. Chaque coup d’aile du poète retentissait comme un soufflet sur la joue de ses contempteurs. Ce qui nous ravit aujourd’hui soulevait en 1830 des rires inextinguibles ou des transports de colère indignée. Par exemple , Hernani entre au premier acte chez dona Sol, ruisselant d’une pluie d’orage. « Vous avez bien tardé, seigneur », dit dona Sol, « mais dites-moi si vous avez froid? »

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