I/HETMAN
Drame en cinq actes en vers, par M. Paul Déroulède.
11 faut l’audace et la généreuse témérité de la jeunesse pour oser une œuvre comme VHetman de M. Paul Déroulède. La seule pensée d’écrire un drame cosaque dont les personnages principaux s'appellent Froll-Gherasz, Stenko, Rogoviane, Mosi, Chmoul et Mikla, aurait fait reculer les vétérans du théâtre.
M. Paul Déroulède ne s’est pas arrêté à ces timidités. L'exemple de Mérimée, qui a écrit sur le faux Démétrius tout un gros drame qui se passe chez les Kosaks Zaporogues, surtout l’immense succès des Danicheff sur la scène même de l’Odéon, ont dû soutenir son courage et enflammer son espoir. Il a pensé que les Kosaks du xvnc siècle combattant leurs oppresseurs polonais pouvaient dire librement toutes sortes de belles choses, qu'on a sur le cœur lorsqu’on est poète et soldat. Il n’a ni tourné ni renversé les obstacles, il les a franchis de front, et c’était sans doute la meilleure manière de réussir, car je dois constater tout d'abord le triomphe complet de VHetman devant une salle comble, assiégée par l’élite de la société parisienne.
L’action du drame se passe vers 1646, tantôt en Pologne, à Lublin, tantôt dans divers sites de l’Ukraine, sous le roi Ladislas IV.
Ce roi, qui a laissé dans l’histoire une bonne renommée, et qui aurait fait beaucoup pour la Pologne s'il n’eût été contrecarré par son indocile noblesse, vit
en effet son armée vaincue par une insurrection générale des Kosaks commandés par Chmelniecki à la bataille des Eaux d’Or, puis anéantie à celle de Korsum. Remercions M. Paul Déroulède d’avoir donné à son héros le nom relativement euphonique de Froll-Gherasz, alors que le droit lui appartenait de le nommer historiquement Chmelniecki.
Au moment où le drame commence dans les jardins illuminés du palais royal de Lublm, les Kosaks semblent sommeiller dans leurs montagnes boisées de l’Ukraine. Deux de leurs anciens chefs, le vieil hetman Froll-Gherasz et le jeune Stenko sont internés a Lublin et répondent au roi de la soumission des Kosaks. Mais cela ne fait pas le compte d’un certain Piogoviane, transfuge des Kosaks, qui rêve un soulèvement pour avoir la gloire de le réprimer et l’avantage de devenir gouverneur général de l’Ukraine.
Ce Rogoviane est amoureux de la belle Mikla, la fille de Gherasz et la fiancée de Stenko.
Celui-ci, enlacé par Rogoviane dans une trame habile, consent à prendre le commandement de l'insurrection qui se prépare, et il s’enfuit de Lublin, au moment où Froll-Gherasz allait partir pour porter à ses anciens compagnons d’armes des paroles de paix et de conciliation. Cet incident fâcheux n’arrête pas le vieil hetman, qui demande dix jours au roi pour assurer la pacification de l’Ukraine. Mais Ladislas, en homme avisé, garde près de lui la belle Mikla. C’est un otage qui lui répond de la fidélité des Kosaks.
Le second acte nous montre le campement des Kosaks de l’Ukraine à l’île Hotiza, sur le Dnieper. Les insurgés des différents polks ou villages armés sont réunis pour choisir un hetman, puisque Froll-Gherasz n’est plus avec eux. Leur vote unanime désigne Stenko, et la Marutcha, sorte de prophétesse nationale qui les mène au combat, entonne un hymne guerrier :
Et toi, sabre de bataille, Laboureur d’hommes, travaille, Sème la rouge semaille D’où la liberté croîtra !
A ce moment Froll-Gherasz survient. Le vieux patriote ne croit pas que l’heure soit venue de risquer la lutte contre les Polonais ; il essaye de ramener les Kosaks au sentiment de leur faiblesse actuelle; sa voix est méconnue.
Cependant Stenko, en qui l’amour domine le devoir du soldat, s’étonne de ne pas voir la fille du vieil hetman, et lorsqu’il apprend quelle destinée lui est faite et que la tête de sa fiancée tombera le jour où partira le premier coup de carabine, son cœur se déchire, sa tête se perd ; il résigne son commandement et s’enfuit à Lufalin pour enlever Mikla ou mourir avec elle.
Les Kosaks vont-ils se trouver sans chef, au moment mêmeoù leurs frères les Kosaks du Don leur proposent une alliance et des secours immédiats? Non, le vieil hetman se dévoue; il reprend la direction de ses anciennes troupes, sacrifiant ainsi l’amour paternel au devoir envers la patrie.
Le troisième acte nous mène à Lublin, dans le palais du roi. Stenko veut emmener Mikla qui résiste tout d’abord. Il lui explique sa terrible situation :
Ce n’est pas seulement la gloire qui m’appelle.
J'ai déserté. Veux-tu que je reste à présent?