‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 51 sur 70 · HERNANI · texte numérisé non relu

HERNANI

... Moi? Je brûle près de toi!

Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes, Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes, Qu’importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs.

Certes, on imaginerait difficilement un plus beau mouvement lyrique; c’est bien là le langage passionné d’un homme de vingt ans. On y pourrait reprendre tout au plus la répétition du mot tempête qui sent la négligence; mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait en 1830. Il semblait ridicule que dona Sol demandât à son amant s’il avait froid; l’on jugeait indécent et contraire aux règles de l’art qu’un héros sérieux fût mouillé jusqu’aux os. En effet, les personnages tragiques n’ont jamais ni chaud ni froid, ni faim ni soif; il ne pleut jamais dans une tragédie approuvée par l’abbé d’Aubignac ou par M. de La Harpe, et s’il y tonne parfois, ce n’est que pour manifester la colère des dieux.

Le monologue de Gharles-Quint, où le poète décrit comme dans une vision apocalyptique le monde du moyen âge, un édifice, avec deux hommes au sommet, le Pape et l’Empereur, ces deux moitiés de Dieu :

... Puis loin du faîte où nous sommes,

Dans l’ombre, tout au fond de l’abîme, les hommes...

Les hommes, c’est-à-dire une foule, une mer,

Un grand bruit; pleurs et cris, parfois un rire amer...

Base de nations, portant sur leur épaules La pyramide énorme appuyée aux deux pôles,

Flots vivants, qui toujours l’étreignant de leurs plis,

La balancent, branlante, à leur vaste roulis,

Font tout changer de place, et sur ses hautes zones Comme des escabeaux font chanceler les trônes...

Cette magnifique explosion lyrique, où s’essayait le futur chantre de la Légende des Siècles, fut de vers en

vers poursuivie de huées comme on n’en entend plus aujourd’hui qu’au Théâtre Taitbout, lorsqu’on y joue

le Fiacre jaune.

Et cette admirable prosopopée de Charles-Quint, sacrifiant ses haines et ses amours aux devoirs de la couronne impériale :

... Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme!

Laisse régner l’esprit que longtemps tu troublas.

Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas !

C’est l’Allemagne, c’est la Flandre, c’est l’Espagne. L’empereur est pareil à l’aigle, sa compagne ;

A la place du cœur il n’a qu’un écusson...

A genoux, duc. Reçois ce collier. Sois fidèle,

Par saint Étienne, duc, je te fais chevalier.

Mais tu l’as, le plus doux et le plus beau collier,

Celui que je n’ai pas, qui manque au rang suprême,

Les deux bras d’une femme aimée et qui vous aime!

Ah! tu vas être heureux. Moi, je suis empereur...

Ce sont là des beautés d’un ordre supérieur, pétries à la fois d’une grandeur infinie et d’une tendresse pénétrante. Voilà ce qu’on sifflaiten 1830, voilà ce qu'on salue aujourd’hui avec le respect dû au génie de celui qui restera le poète immortel d 'Rernani et des Feuilles d'automne dans les régions sereines de la postérité, d’où l’on ne distinguera plus que comme un point imperceptible les agitations politiques et les erreurs sociales de notre temps troublé.

L’interprétation d 'Hernani, tel que vient de nous le rendre la Comédie-Française, est entièrement nouvelle, sauf le personnage de Ruy Gomez de Silva, conservé par M. Maubant. L’attribution du rôle d’Hernani à M. Mounet-Sully et du rôle de Charles-Quint à M. Worms change l’aspect du drame de M. Victor Hugo; la supériorité morale de l’empereur sur le bandit se traduit ici par une supériorité d’interprétation qui fait passer Charles-Quint au premier plan et ne

laisse plus au personnage cTHernani qu’une valeur secondaire.

M. Worms s’est établi dans le caractère de l’empereur et roi Charles-Quint avec une autorité qui a, du premier coup, renversé tous les obstacles. Largeur, puissance, ironie et finesse, rien ne manque à cette inattendue création, qui agrandit singulièrement la place que M. Worms occupait déjà dans les sympathies du public et dans l’estime des connaisseurs. Tour à tour amoureux, jaloux, altier, ambitieux, et finalement « maître de lui comme de l’univers », c’est bien là l’empereur de dix-neuf ans tel que nous le montre l’histoire et que l’a révéle poète. Quel accent de fierté royale et méprisante dans cette réplique du souverain menacé par le poignard d’un bandit :

Nous, des duels avec vous? Arrière! Assassinez.

L’immense monologue du quatrième acte a montré chez M. Worms une ampleur et une variété de ressources qui ont excité presque autant de surprise qu’elles rencontraient d’approbation; ce quatrième acte a été pour M. Worms le légitime sujet d’une ovation éclatante.

Or, ce qui fait le succès de M. Worms, la précision, la justesse, la mesure, le sentiment des nuances et le respect de la prosodie, fait absolument défaut à M. Mounet-Sully. C’est un véritable chagrin pour moi que de me sentir obligé de critiquer un artiste estimable, bien doué, épris de son art, et que j’aimerais à rencontrer un jour sur la bonne voie. Mais il ne me paraît malheureusement pas vraisemblable qu’il s’y engage de sitôt. M. Mounet-Sully ne parvient pas, ne cherche même pas à se persuader que les vers, les vers de Victor Hugo surtout, soient faits pour être prononcés et pour être entendus. Il les avale par dou-

zaines avec la vélocité d’un broyeur mécanique, et, pour parler comme M. Guneo d’Ornano, il en fait une pâtée dont on ne voudrait pas, même dans une distribution de prix. De temps à autre une rime qui surnage avertit l’oreille de l’auditeur qu’un nouveau vers vient d’être englouti à la suite des autres. Tous les effets disparaissent ainsi sans que le public ait pu les deviner. Beauvallet, qui avait la tête de moins que M. Mounet- Sully, paraissait haut de six coudées lorsqu’il s’écriait :

Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me lève.

M. Mounet-Sully a débité ce vers du ton d’un écolier qui réciterait une fable. Au cinquième acte, seulement, on a pu saisir un fragment de sa scène d’amour avec doua Sol, et applaudir quelques vers murmurés avec grâce.

Le costume de M. Mounet-Sully n’est pas moins étrange que sa diction; cela tient du toréador et du danseur de corde, le tout surmonté d’un chapeau moderne, qui n’est connu en Espagne que depuis une quarantaine d’années. M. Victor Hugo a cependant pris la peine, suivant l’exemple de Beaumarchais dont il invoque l’autorité, de décrire le costume d’Hernani : « Grand manteau, grand chapeau, costume de montagnard d’Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir. » Il faudrait s’y tenir.

MLle Sarah Bernhardt joue le rôle de dona Sol avec sa nature plutôt que selon la tradition du rôle. Elle n’y apporte pas, surtout dans les trois premiers actes, la gravité sombre et concentrée que M. Victor Hugo se plaisait à louer dans Mlle Mars; l’attitude, la tenue, l’arrangement même du costume ne répondent pas à l’idée que les peintres et les graveurs nous ont donnée d’une grande dame espagnole au xvie siècle, Mais Mlle Sarah Rernhardt se fait pardonner ces négligences

cle détail par la grâce poétique de sa diction dans le duo amoureux du second acte et par l’énergie de son jeu dans la scène du dénoûment. Elle a dit surtout : « Je l’ai! » lorsqu’elle est parvenue à s’emparer delà fiole de poison, avec un accent d’une passion si sauvage et si vraie qu’elle a fait frémir toute la salle.

M. Maubant joue honnêtement, consciencieusement et proprement le rôle de don Ruy Gomez. Malheureusement sa voix s’en va et la prononciation devient chaque jour plus défectueuse. O11 souffre à entendre dire arsenel et Christovel pour arsenal et Christoval ; et ce qu’il y a de pis, c’est que le défaut est intermittent; M. Maubant prononce largement et correctement infâmes qu’il fait rimer avec fémes pour femmes. Avec cela, nulle idée du souffle épique qui anime ce grand rôle de Piuy Gomez. Lorsque le vieillard rencontre chez les deux fiancés une résistance inattendue, il s’écrie :

Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors, Et je vais à ton père en parler chez les morts !

M. Maubant a dit cela d’un ton dont il menacerait un fils prodigue de lui faire couper les vivres par l’auteur de ses jours. Cela est vraiment trop bourgeois, et justifie le mot d’un poète illustre : « M. Maubant est un employé exact et laborieux qui va le soir à la tragédie comme d’autres vont' à leur bureau. »

Hernani a été remonté avec un grand luxe par la Comédie-Française ; le décor du second acte est surtout remarquable et animé très pittoresquement par le tableau du combat dans les rues de Saragosse. La pompe du couronnement mérite également des éloges.

C’est seulement à cet endroit du drame qu’on a fait une coupure dont je ne vois pas la raison; c’est le petit dialogue entre l’empereur et le roi de Bohême

par lequel Charles-Quint marquait si bien la hauteur de sa nouvelle dignité et qui se terminait par ce vers :

Roi de Bohème ! eh bien ! vous êtes familier.

Un autre changement s’explique au contraire de soi-même. On a supprimé, dans la même scène, un certain : « J’y suis! » que les invités de la répétition générale avaient indiscrètement souligné.

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