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LE CLUB

Comédie en trois actes, par MM. Edmond Gondinet et Félix Cohen.

11 m’est plus agréable et plus facile de constater le vif succès d'esprit, de gaieté et d’observation parisienne qui a couronné la première représentation du Club , que de l’expliquer et de le justifier devant les lecteurs du Figaro .

Le Club est une peinture de mœurs en trois actes ou plutôt en trois tableaux crayonnés avec une verve humoristique qui ne se dément pas une minute. Mais « il n’y a pas de pièce », comme on dit dans le langage technique du théâtre, et, si peu qu’il y en ait, ce n’est pas elle qui a réussi.

La voici telle quelle.

Le comte Fernand de Mauves délaisse sa jeune et charmante femme pour les beaux yeux d’une déclassée , la baronne de Morannes, séparée avec éclat d’un mari qu’elle déshonorait, et qui a pris son parti en brave.

Furieuse de la dédaigneuse indifférence que lui témoigne M. de Morannes, la baronne essaie de l’engager dans une querelle. Elle voudrait obliger le baron de Morannes à se battre pour la femme qui porte encore son nom. Une scène de bal masqué lui fournit l’occasion qu’elle cherchait : mais, aussitôt que M. de Morannes apprend le nom de la dame inconnue pour laquelle il avait pris fait et cause, il s’empresse d’arrêter l’affaire et de tendre la main à son adversaire d’une minute, M. Roger de Savenay.

M. Roger de Savenay accepte de bonne grâce cet arrangement pacifique; non seulement il n’a jamais été, n'a jamais voulu être l’amant de Mme de Morannes, mais il est, au contraire, vivement épris de Mme de Mauves, la femme de l’un de ses témoins. Or, la baronne, exaspérée par l’insuccès de ses combinaisons, fait croire à M. de Mauves qu’elle est en butte aux assiduités de M. de Savenay. De là une provocation, qui constitue la situation capitale du Club. Roger croit d’abord que les insultes de M. de Mauves s’adressent à l’homme qui a osé lever les yeux sur sa femme, tandis que M. de Mauves n’en veut qu’à l’amant de sa maîtresse. Une explication rapide fait luire la vérité aux yeux de Roger; mais comme il ne pourrait se disculper de toute entreprise du côté de Mme de Morannes qu’en compromettant Mrae de Mauves, il se tait et accepte la rencontre.

Lorsque Mme de Mauves apprend que son mari va se battre pour une femme aussi décriée que la baronne de Morannes, elle se sent abandonnée, et, cédant à un entraînement passager, elle est prête à récompenser la tendresse passionnée de Roger de Savenay. Heureusement pour elle, elle est témoin d’une humiliation publiquement infligée à la baronne dans une vente de charité organisée par le Club. Personne, pas même M. de Mauves, n’ose défendre la baronne ni lui

offrir le bras pour traverser les rangs d’un monde hostile et lui faciliter une retraite décente. Éclairée par ce cruel exemple, Mrne de Mauves renonce à l’amour de Roger ; elle veut rester honnête femme. Quant au duel, elle y coupe court par une explication franche et résolue avec M. de Mauves. « Je sais tout, » dit-elle à son mari; « et vous ne vous battrez pas. Tout le « monde croirait que c’est votre femme qui est l’enjeu « duduel. Vous ne voudrezpas déshonorer votre femme « innocente pour venger votre maîtresse. » M. de Mauves, vaincu et repentant, accepte la solution proposée par Mme de‘ Mauves. Quant à Roger, on devine qu’il cherchera promptement dans le mariage la guérison et l’oubli.

Une pareille donnée appelait des développements dramatiques, à défaut desquels elle semble à la fois lourde et décousue. Mais MM. Gondinet et Cohen l’ont enserrée, au risque de l’étouffer, dans un cadre si agréable, si curieusement fouillé et ciselé, qu’il vaut à lui seul bien des drames et des comédies. MM. de Savenay, de Mauves et de Morannes font partie du même club. A ce trio principal, il faut ajouter le vicomte Abel de Born, un célibataire épris de la vie de club et qui finit par devenir amoureux de la première jeune fille pure et bien élevée qu’il rencontre dans le monde; puis un certain Pibrac, le modèle des maris, poussé jusqu’au bord de l'abîme des amours scandaleux par l’humeur tyrannique et jalouse de sa femme qu’il adore; le marquis de Lubersac, le père de Mme de Mauves, qui abandonne de temps à autre ses exploitations agricoles et sa mairie rurale pour venir perdre quelques centaines de louis à un baccarat d’amitié; le docteur Clavières, qui ne se rend jamais à l’appel d’un malade qu’après avoir perdu ou gagné quelques milliers de points au rubicon, quelques centaines de fiches au whist, sans compter le billard

et le bézigue chinois; M. Lagrésette, le commissaire de service du cercle, important, caillette et maladroit, qui parle toujours de corde devant les pendus et de Sganarelle devant le baron de Morannes; enfin le petit crevé Gervanon, qui fuit le tapis vert lorsqu’il voit approcher son père, parce que monsieur son père « lui porte la guigne ». Ces divers personnages, esquissés sur le vif, dessinés d’un trait net, à l’emporte-pièce, hardi parfois jusqu’au cynisme, reproduisent au naturel tout un côté de la vie turbulente, agitée et ennuyée à la fois des classes riches et désœuvrées. Quelqu’un disait à côté de moi : « C’est l’Assoin- « moir de la haute société. » Le mot est juste et profond; mon voisin me pardonnera de lui emprunter sans avoir rien à lui rendre.

La comédie de MM. Edmond Gondinet et Félix Cohen, deux hommes du meilleur monde parisien, doués de l’esprit le plus délicat et le plus fin, est comme saupoudrée d’une quantité de mots heureux, prime-sautiers, imprévus, qui la font étinceler jusqu’à la fatigue. Le meilleur est sans doute celui-ci: « Ma femme? » dit le baron de Morannes, le mari trompé et philosophe, « il y a trois ans que je n’ai entendu « parler d’elle ! — Faut-il qu’il soit sourd ! » s’écrie Abel de Born. Il y a encore une bonne histoire d’admission au club. On demande quelle est la profession du candidat. « — Tout ce qu’il y a de mieux, » dit Abd de Born, « sous-préfet de temps à autre. »

Le théâtre du Vaudeville a su donner une étonnante réalité à la comédie de MM. Gondinet et Cohen, par une mise en scène d’une exactitude incroyablement intelligente et minutieuse. Le plus modeste spectateur qui aura vu le second acte du Club , ce second acte sans femmes, qui inspirait tant d’inquiétudes et qu’on a si fort applaudi, connaîtra l’intérieur d’un club comme s’il en était. Voilà bien l’ameublement sévère

en bois noir sobrement rehaussé de filets d’or, les sièges larges et moelleux revêtus de moleskine rouge ; la grande table oblongue éclairée par six lampes en croix, sur laquelle ruissellent, non pas les pièces d’or, mais les jetons multicolores du cercle; les boîtes de cigares, les guéridons, le service de table, les domestiques en livrée, le banquier sans caisse et sans livres qui aide les joueurs à descendre jusqu’au tuf de leur fortune et qui prélève de bonnes métairies sur leur générosité reconnaissante, tout est là, vivant, parlant, saisissant.

La fête de charité, avec ses petites boutiques, tenues par de jeunes et jolies femmes qui débitent des macarons à vingt sous la pièce, des verres de champagne à cinq francs, des pantins à un louis, et qui ne rendent jamais de monnaie, est également une merveille de mise en scène. La comédie nouvelle comporte quinze rôles d’hommes et neuf rôles de femmes. On comprendra que je ne cherche pas à faire ici la part exacte de chacun. Je citerai seulement M. Pierre Berton (Roger de Sàvenay), Lun de nos meilleurs amoureux lorsque la passion l’anime; M. Dieudonné, gai, vif, plein de mordant et d’entrain sous les traits d’Abel de Born, le Desgenais du club; M. Train, convenable, mais un peu embarrassé dans le rôle embarrassant de M. de Mauves; M. Munié, excellent de tenue et de sérénité sous la barbe grisonnante de ce parfait gentleman et de ce modèle des maris trompés qui s’appelle le baron de Morannes; M. Joumard, qui donne une ampleur magistrale à l’amusant Pibrac, le modèle des maris vertueux; MM. Boisselot et Michel, enfin M. Reney, le très élégant petit crevé qui pousse avec une naïveté désarmante cette drôle d’exclamation : « M. de Morannes ne veut pas se battre pour sa « femme; eh bien, je trouve cela très chic. »

Parmi les femmes, je nommerai d’abord MUe Bartet,

toujours dramatique, mais que je voudrais plus franchement tendre et moins nerveuse; Mlle Réjane, très comique dans le rôle un peu marqué pour elle de Mme Pibrac; Mllos Kalb, Lecomte, Sidney, le joli trio de jeunes filles qui vendent si cher leurs marguerites et leurs violettes au profit des pauvres et qui achètent si vite des maris. Mlle Davray, chargée du rôle de Mme de Morannes, est une grande et belle personne dont la voix est affectée d’un coryza d’autant plus remarquable qu’il paraît naturel.

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